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La République Des Livres par Pierre Assouline

Jean Dieuzaide, Ô mon païs !

Par JEAN-PIERRE BERTIN-MAGHIT

La petite fille au lapin, la Gitane, Dali dans l’eau, le mariage des funambules, le Brai… Ces images icones  ont marqué la carrière de Jean Dieuzaide, 1921-2003, ce photographe humaniste, ami de Ronis, Doisneau, Izis, Boubat, Brassaï et Weiss. Elles pourraient à elles seules résumer son œuvre photographique. L’importance de Jean Dieuzaide, dit Yan, dépasse, au-delà des centaines de clichés exposés en France et à l’étranger sa création artistique  dans la mesure où il s’est engagé, dès la Libération, à donner à la photographie ses lettres de noblesse.

L’ouvrage de Jean-Marc Le Scouarnec est nourri par une importante documentation constituée principalement des archives du photographe conservées par Jacqueline Dieuzaide, son épouse, et  par une quarantaine de témoignages. Les seize chapitres  qui le composent décrivent les différents combats associés à cet artiste militant, très attaché à un père qu’il vénère et à une campagne gersoise qui lui a fait découvrir « le monde dans un brin d’herbe ». Jean Dieuzaide, est né le 20 juin 1921 à Grenade-sur-Garonne, une petite ville près de Toulouse. Son père, Félix Jules, issue d’une famille d’agriculteurs, est fonctionnaire à la Poste ; sa mère, Renée Marie-Antoinette est native d’un village de la Vienne. Il a un frère Guy de cinq ans son aîné. C’est en observant son père exposer au soleil les plaques photographiques contre du papier citrate et les développer dans l’évier avant de les fixer au sel de cuisine qu’il prend goût à la photographie. C’est en 1942, lorsqu’il part soigner sa tuberculose chez ses grands parents à Ardizas, que s’aiguise son regard  de futur photographe humaniste passionné par la nature et les gens.

Caractère entreprenant et casse-cou, Jean Dieuzaide signe, de son pseudonyme Yan, ses premiers clichés devenus célèbres, la Libération de Toulouse et le portrait de De Gaulle. Il ne conçoit pas de faire  carrière à Paris, veut rester le photographe incontournable de la vie toulousaine. Choix aventureux en France, au lendemain de la guerre. La photographie n’est pas un art populaire, mais un artisanat pour lequel aucun lieu d’exposition n’existe ni à Paris ni à plus forte raison à Toulouse. Pour s’imposer en France et à l’étranger, Jean Dieuzaide mène de front œuvres de commande (photographies industrielles, affiches, cartes postales) et recherches personnelles (Le Brai, Catalogne romane). Pugnace, il publie régulièrement dans La Dépêche du Midi, et propose ses reportages  politiques, sportifs et culturels, sur le Sud-Ouest non seulement aux journaux nationaux (Le Parisien libéré, Paris Match) mais également aux agences photographiques internationales (Keystone, The Associated Press). Sa rencontre avec l’éditeur Benjamin Arthaud assoit sa notoriété en lui donnant l’occasion de produire de merveilleux ouvrages sur l’Espagne, le Portugal et la Turquie — pays qu’il parcourt avec  Jacqueline Manuguet, devenu sa femme le 2 octobre 1950. Contrairement aux reporters de chez Magnum qui utilisent le Leica pour saisir les instants décisifs, Jean Dieuzaide privilégie le Rolleifleix pour les clichés bien léchés. Il devient le premier photographe à obtenir à la fois le Prix Niépce (1955) et le Prix Nadar (1961). Au plus fort de son activité, c’est une véritable PME de près de dix personnes qui travaille pour lui rue Joutx-Aigues d’abord, puis rue Erasme.

Jean Dieuzaide ne limite pas son action à sa seule promotion. Durant les années soixante et soixante-dix, il participe  à toutes les expériences  visant à installer durablement la photographie dans le paysage artistique français. En 1964, avec Jean-Paul Gautrand, il participe à la création du groupe Libre expression et intervient avec enthousiasme dans l’émission de télévision « Chambre noire » conçue par Albert Plécy et l’écrivain Michel Tournier. En 1970, il rejoint Lucien Clergue, Jean-Pierre Sudre et Denis Brihat, aux Rencontres d’Arles. En 1973, il se bat pour faire rentrer la photographie à l’université, hélas en vain. En 1977, il part en croisade pour défendre le maintien du papier baryté devant l’invasion des papiers plastiques RC. Dans les années soixante-dix, la photographie ne s’expose que deux à trois fois par an à la Bibliothèque nationale, aux Arts décoratifs ou au Grand Palais. Un désert quand on compare avec New-York qui compte près de 25 galeries  à la même époque ! C’est dire la révolution que provoque l’ouverture du Château d’eau le 23 avril 1974, que Jean Dieuzaide a conçu comme un lieu d’exposition permanent dédié à l’image fixe. Une ère nouvelle s’ouvre. Aujourd’hui, les amis et les personnalités qui ont rencontré Jean Dieuzaide ont un regard admiratif sur l’homme, ce bouillonnant « sudiste », généreux, toujours à la recherche de ce qui est humain dans l’autre, charmant et drôle en même temps que séducteur « macho » et  père négligent. Sur le photographe, dont l’œuvre souffre d’un déficit de reconnaissance, les avis sont nuancés. Du côté des critiques, on le juge trop occupé d’autrui au point d’avoir négligé son propre travail,  provincial, trop gentil ;  d’autres  au contraire lui reconnaissent un regard, une attention à la lumière et une précieuse connaissance de la culture méditerranéenne.

Jean-Marc Le Scouarnec éveille notre curiosité. Son ouvrage est passionnant. Au-delà des combats de Jean Dieuzaide et  de  son œuvre, trop peu connu malgré les efforts de sa femme et de son fils Michel pour organiser des expositions rétrospectives,  il décrit cette période charnière où la photographie, encore production artisanale majoritairement alimentaire, est devenue un art.

JEAN-PIERRE BERTIN-MAGHIT

(« Jean-Pierre Bertin-Maghit » photo Passou ; puis photos Jean Dieuzaide)

Jean-Marc Le Scouarnec

Jean Dieuzaide .La photographie d’abord

271 pages, 18€

Contrejour

Cette entrée a été publiée dans arts, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

2 Réponses pour Jean Dieuzaide, Ô mon païs !

John Brown dit: 23 octobre 2013 à 21 h 39 min

séducteur « macho » et père négligent

Un artiste se doit d’être moralement non seulement irréprochable, mais exemplaire. Dans la perspective de l’effort de réarmement moral et de régénérescence nationale fondée sur les valeurs de travail, de famille et de patrie dont notre pays a tant besoin, l’oeuvre du sieur Jean Dieuzaide est de celles qu’il vaut mieux oublier. D’ailleurs, l’immonde cliché du bas de l’article montre bien dans quel abîme d’abjection perverse la fréquentation des clichés de ce personnage risque de nous entraîner. Il est clair que le bleu marine n’était pas sa couleur favorite. Quelle pitié.

chantal dit: 22 octobre 2013 à 13 h 27 min

merci pour cet article qui propose un focus sur une oeuvre méconnue du grand public, un coin où l’on peut savourer à l’aise un imaginaire singulier.

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