de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
La note juste de Pauline Dreyfus et Marie-Hélène Lafon

La note juste de Pauline Dreyfus et Marie-Hélène Lafon

Il n’y a pas plus dissemblables que ces deux livres : Ce sont des choses qui arrivent (226 pages, 18 euros, Grasset) de Pauline Dreyfus et  Joseph (144 pages, 13 euros, Buchet-Chastel) de Marie-Hélène Lafon (144 pages, 13 euros, Buchet-Chastel). Deux parmi les plus beaux romans de la rentrée. Tout les oppose : le cadre, l’époque, le milieu, l’histoire, les personnages… Pourquoi les traiter alors d’un même élan ? C’est que l’une et l’autre et l’autre doivent leur réussite à un détail invisible, rétif à la description et plus encore à l’explication : elles ont su, chacune dans leur registre d’écriture, trouver la note juste. Ce n’est pas qu’une question de cadence, de rythme mais aussi de distance. Toutes choses qui s’accordent secrètement pour donner sa sonorité à un roman.

Une fois passée l’épigraphe de Léon Bloy (« L’homme a des endroits de son pauvre cœur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient ») les premières pages du premier font penser au début d’un film noir tel que les Américains les réussissaient après-guerre : un enterrement, rien de tel pour explorer une vie dans ses recoins. On se croirait à celui de la danseuse Maria Vargas dans La Comtesse aux pieds nus… Sauf que celui-ci est très français, comme le milieu qu’il ressuscite, un petit monde qui se donne pour le beau monde, et que la cérémonie est racontée du point de vue du délégué de la maison Borniol en léger recul par rapport à cette mondanité en noir. Nous sommes au lendemain de la Libération en la paroisse Saint-Pierre-de-Chaillot, où Proust fit ses adieux à ce monde-là une vingtaine d’années avant, aux obsèques de la duchesse de Sorrente qui s’est suicidée sous l’empire des drogues. En brisant balle silence sur sa naissance, l’Occupation lui aura révélé ses origines, le secret de famille, la « honte » de sa filiation : pas seulement bâtarde mais israélite. Fascinante est sa métamorphose sous le coup de cette double découverte. Mais il y a pire que de l’apprendre : le scandale d’une divulgation publique, officielle, même si tout le monde savait en douce. Natalie de Sorrente, née princesse de Lusignan, a quelque chose d’une « Madame Klein » qui aurait trouvé là son Losey.

Chez ces gens-là, qui ont une grande position à Paris, on n’a pas supporté, et dès 1933, le physique très vulgaire du chancelier allemand. C’est leur passe-temps favori : situer les autres. Et ce Hitler ne leur passe pas, non en raison de ses idées mais parce que c’est un parvenu. Le small talk, la plus vaine des conversations portée aux nues par les Anglais, y est goûtée ; on y prise les surnoms : Saint-Vincent-de-Poule pour un cœur trop tendre avec les femmes ; les fleurs viennent de chez Lachaume, naturellement ; on évite la politique puisqu’on ne parle pas des sujets qui fâchent ; on affecte le mépris des convenances ; on endort les enfants le soir en leur racontant l’histoire tragique de l’assassinat du duc de Berry ; toutes les disparitions ne sont pas également pleurées, certaines laissant des fournisseurs effondrés et une épouse soulagée ; le mariage y est résumé d’un bon mot : « trois mois de bonheur, trente ans de bout de table »

A 34 ans, elle a toujours eu une vie facile, d’une fête l’autre mais toujours de ces fêtes qui ne font rêver que ceux qui n’en sont pas, elle s’étourdit dans l’ivresse de la réminiscence, celle des grands bals d’autrefois, car c’était toujours mieux avant. Le seul rationnement qui l’inquiète est celui qui pourrait affecter ses livraisons hebdomadaires de morphine. Il manque pourtant à cette âme inquiète l’énergie de divorcer de son milieu.

« Ce sont des choses qui arrivent », leitmotiv mondain qui sert d’étendard au roman, est la manière par laquelle on accueille l’inévitable (grossesses etc) avec un certain fatalisme car « ce qui doit advenir advient ». Alors oui, bien sûr, ces arrestations de juifs, des brimades, peut-être même des persécutions, d’autant qu’ils ne reviennent pas à ce qu’on dit, mais enfin, ce sont des choses qui arrivent, jusqu’à ce qu’on trouve des ressemblances entre la duchesse de Sorrente et, disons, Irène Némirovsky, la romancière du Bal et de David Golder. Ce n’est qu’en relisant A la recherche du temps perdu qu’elle comprend, Charles Swann lui expliquant ce qui lui arrive mieux qu’elle ne saurait le faire.

Pauline Dreyfus (1969) est manifestement douée. On ne pouvait pas vraiment en juger avec son fameux Immortel, enfin car c’était parfois du sous-Morand truffé de morandismes. Cette fois, c’est vraiment du Pauline Dreyfus et c’est brillant. Des formules qui font mouche, des flèches qui atteignent leur cible : c’est parfaitement ciselé et bien balancé :

« C’est au choix de ses fournisseurs qu’on juge une famille »… « Dans cette guerre d’un genre nouveau, l’ennemi, ce n’était pas l’Allemand mais l’Ennui »… »La guerre, pour les Sorrente, ce sont d’abord des complications domestiques »

Un microcosme qui se donne pour une élite. Que de bassesses dans la « haute » ! Souvent drôle mais plus dérangeant car plus « politique » qu’il n’y paraît de prime abord, surtout quand un nauséeux éclat d’éditorial d’André Bettencourt dans La Terre française passe par là : « Pour l’éternité, leur race est souillée du sang du juste. Ils seront maudits de tous… ». L’auteur connaît parfaitement le monde du faubourg Saint-Germain. Elle écrit au second degré avec un accent tout en dentales et en voyelles étirées à l’infini. Son ironie est souvent cruelle, et sa précision, assez perverse ; elles font oublier la documentation, d’autant qu’on devine celle-ci ruminée et digérée depuis longtemps tant elle est invisible ; en fait, au-delà des lectures des mémorialistes de l’après-guerre, elle a puisé à de meilleures sources, la tradition orale du côté maternel, les Alfred Fabre-Luce et les Germain du Crédit lyonnais. Pauline Dreyfus est implacable et si juste sur le Brooklyn1947néo-vichysme sournois, souterrain, silencieux qui imprègne l’aristocratie et la grande bourgeoisie. La peinture de cette société est saisissante de vérité. Il est vrai que l’auteur, très fine dans l’observation, a un sens inouï du détail juste. Ne manque pas un bouton de guêtre. Elle est habile pour jouer sur l’inattendu, jusques et y compris dans les menus de Maxim’s. Comme on le dirait d’une lettre de château, c’est un roman bien tourné.

On ne le dira pas de Joseph car c’est d’un tout autre monde et d’un tout autre temps qu’il s’agit. Des ouvriers agricoles dans une ferme du Cantal. Un homme parmi eux, le héros-titre, une soixantaine d’années. Plus esseulé que solitaire. Seul par la force du destin. Tout le monde est parti. Chacun est allé faire sa vie ailleurs. Sylvie surtout, son amour de jeunesse rencontrée au bal, Sylvie qui idolâtrait Johnny Hallyday et ne supportait pas qu’un homme pleure « parce que ça fait tapette », une fille qui n’était pas d’ici et a fini par se laisser emballer par un autre qui l’a emmené loin. Alors Joseph boit comme Natalie de Sorrente jouait de se seringue de morphine. Un trou sans fond.

Marie-Hélène Lafon (Aurillac, 1962), qui commence à occuper une place singulière dans le paysage littéraire, prolonge ici la veine de L’Annonce (2009) et des Pays (2012). Une veine qui est tout sauf un filon. Car son art poétique, sa sensibilité, son univers, son économie, sa pudeur sont aux antipodes de ce qui s’écrit. Une fois n’est pas coutume, la quatrième de couverture, extraite du texte, est admirable car elle reflète bien la lettre et l’esprit du roman. Tout y est, jusque qu’à la dilection pour le cher point virgule, si injustement méprisé par nos contemporains :

« Joseph est un doux. Joseph n’est pas triste, du tout. Joseph existe par son corps, par ses gestes, par son regard ; il est témoin, il est un regardeur, et peut-être un voyeur de la vie des autres, surtout après la boisson, après les cures. Il reste au bord, il s’abstient, il pense des choses à l’abri de sa peau, tranquille, on ne le débusquera pas ».

Elle ne verse jamais dans le pittoresque ou le folklore. Son monde est laborieux mais pas misérabiliste. Ici, celle que l’on appelle « la marquise délurée », c’est une vache aubrac dans la vallée de la Santoire. Joseph est un taiseux qui ne juge pas. Quand il parle, c’est de politique, de la famille ou de Sylvie. Pour le reste, son humanité se divise entre les morts et les vivants dans le désert central de la France. Il a quelque chose d’un certain charpentier de Nazareth. L’épigraphe de Cézanne définit les couleurs : « C’est comme une carte à jouer, des toits rouges sur la mer bleue ». Ici, quand on voyage, c’est pour aller à la gendarmerie à Ségur, ou entre Riom, Allanche et Murat. Juste pour rendre visite aux autres : « Il faut fréquenter et faire maison ».

Rien n’est moins caricatural là où tant de choses, de situations, de personnages prêteraient à la caricature régionaliste, comme tant d’écrivains du terroir en ont abusé. Les mains calleuses n’empêchent pas la délicatesse. Marie-Hélène Lafon fait son portrait par petites touches. Plutôt un presque rien noué à un je-ne-sais-quoi impressionnistes. L’oncle Gustave et la servante Félicité passent par là, hommage des plus discrets de l’auteur reconnaissant, et de son héros au cœur simple. Joseph se veut une épopée ordinaire des petites gens, au sens simenonien du terme, avec ce qu’il faut de noblesse dans le caractère. Ici, ce n’est pas la lettre de château qui aurait pu mieux tourner, c’est la vie.

Ni faux-pas, ni maladresse. Tout est à sa place. Pas un mot de trop. Ces deux romans portent en eux des voix qui viennent de loin. En les lisant, on les entend. De quoi donner envie de les écouter. Bonheur muet de la note juste.

(Photos Henri Cartier-Bresson)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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1 004 Réponses pour La note juste de Pauline Dreyfus et Marie-Hélène Lafon

François Delpla dit: 16 septembre 2014 à 20 h 41 min

Vous passez sous silence la grossièreté de votre première attaque… sans la nier, c’est déjà cela !

Barnavi est, par rapport aux faucons israéliens, un gentil toujours prêt à s’aligner dans les grands moments.

« Faute gravissime pour un historien » : c’est l’éternel discours des adeptes des versions dépassées de l’histoire qui ne veulent pas prendre connaissance des découvertes récentes.

François Delpla dit: 16 septembre 2014 à 20 h 38 min

Vous passez sous silence la grossièreté de votre première attaque… sans la nier, c’est déjà cela !

Barnavi est, par rapport aux faucons israéliens, un tentil toujours prêt à s’a

Widergänger dit: 16 septembre 2014 à 20 h 15 min

François Delpla dit: 16 septembre 2014 à 16 h 08 min

je dirai même que le rapport qui se tisse aujourd’hui entre l’Occident et le monde musulman est potentiellement plus destructeur que le nazisme, tout en en étant l’enfant.
___________

C’est très discutable. J’entendais l’autre jour Elie Barnavi, un homme de gauche que j’aime beaucoup, ancien ambassadeur d’Israël en France qui disait à juste titre, je crois, que le fossé qui sépare les Juifs des Palestiniens est moins grand que celui qui séparait durant des décennies les Français des Allemands.

En tout cas tout ce qu’écrit ici depuis un ou deux jour notre Delpla favori me paraît complètement à côté de la plaque. L’antisémitisme des musulmans est tout aussi violent, inquiétant et dangereux que l’antisémitisme allemand (allemand avant d’être purement hitlérien car il n’a pas commencé avec Hitler, que je sache ! Faute gravissime pour un historien à mon sens).

Enfin, tout ça n’a pas beaucoup d’intérêt. C’est ergoter sur du vide.

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