de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Là où tout est pareil et rien n’est semblable

Par CLAUDE HAGEGE

« Encore un livre sur la thématique de la traduction ! », pourrait-on s’ écrier. Il est vrai qu’ il en existe un nombre considérable, et depuis fort longtemps, comme l’ atteste, notamment, la copieuse somme de références figurant à la fin de cet ouvrage. Nombreux sont ceux et celles qui s’ intéressent, par profession ou par goût, à l’ éternel problème que pose la traduction, à savoir la difficulté d’ être absolument fidèle au texte d’ origine et en même temps de répondre à l’ attente stylistique, culturelle, etc., des destinataires pratiquant une autre langue que celle de ce texte. Cette difficulté est exprimée, par exemple, en une formule d’ une abrupte simplicité, par un traducteur expérimenté, Georges Mounin : « Tous les arguments contre la traduction se résument en un seul : elle n’ est pas l’ original ».

Venant après tant de travaux, ce livre de Magda Jeanrenaud (dont on trouvera ici un compte-rendu critique), pourtant, aurait au moins une raison de solliciter  l’ attention d’ un grand nombre de lecteurs : au lieu de se contenter de généralités sur la traduction, ou même, ce qui serait, certes, fort intéressant, d’ emprunter des exemples à un grand nombre de livres-sources écrits puis traduits dans les langues les plus diverses, l’ étude de Magda Jeanrenaud, à quelques exemples près venant de l’ allemand, du russe, de l’ anglais, est concentrée sur le roumain, et sur certaines grandes œuvres de la littérature roumaine moderne et contemporaine, dans leurs relations avec leurs traductions françaises. Grâce au soin que met l’ auteur à fouiller tous les aspects du passage d’ une langue particulière dans une autre, cette étude possède une valeur exemplaire pour de multiples autres cas de transfert mettant en présence autant de langues que l’ on voudra. En effet, dans la mesure où elle interroge à propos de deux langues choisies comme illustrations le détail le plus précis des problèmes qu’ affronte l’ entreprise de traduction, elle rencontre des aspects universels de cette entreprise, ce qui donne à ce travail, minutieux et très fouillé, une valeur de modèle pour tout traducteur.

Si cette raison ne suffisait pas à m’ inspirer pour écrire la présente préface, j’ en aurais au moins une autre : deux ans après le chapitre III de Lhomme de paroles (Paris, Fayard, 1985), « Universaux des langues et divergences typologiques », surtout consacré aux problèmes de la traduction, je publiais un article sur ce même thème (« La traduction, le linguiste et la rencontre des cultures », Diogène, n° 137, 1987, pp. 24-34), qui se trouvait commencer par la mention de certains des nombreux verbes, d’ origine romane ou slave, qui, à travers les époques et les usages, ont désigné cette pratique dans une langue qui n’ est autre que… le roumain (de a scoate à a traduce, en passant par a întoarce, a izvodi, a tălmăci , etc.) !

Ma perspective dans ces travaux est linguistique, alors que celle de Magda Jeanrenaud est ici surtout littéraire, puisqu’ elle ne mentionne qu’ en passant certains faits proprement linguistiques (comme le lien, en roumain, entre le foisonnement des doublets et la liberté d’ expression) et n’ utilise guère les travaux de linguistes professionnels (dont l’Analyse psycholinguistique des erreurs faites lors de l’apprentissage d’une langue étrangère, Bucureşti, Editura Academiei romîne, 1981, de Gheorghe Doca, où sont cités de nombreux exemples de traductions de français en roumain qui auraient été utiles ici). Les auteurs dont Magda Jeanrenaud invoque surtout la caution sont, en fait, plutôt que des linguistes, ceux qui ont écrit sur la traduction, soit qu’ ils se soient aussi intéressés, par son biais, à la linguistique, comme Georges Mounin, soit qu’ ils se présentent comme traductologues (Jean-René Ladmiral, Michel Ballard, Bertrand Richet, notamment), soit, enfin, qu’ il s’ agisse de philosophes, stylisticiens ou romanciers renommés (Walter Benjamin, George Steiner, Henri Meschonnic, Antoine Berman entre autres).

Quoi qu’ il en soit, ce livre fait très bien apparaître les apories de la traduction, qu’ il s’ agisse de la fidélité aux intentions des textes-sources, certes insuffisante pour pénétrer leur signification, mais pourtant indispensable, ou des paronomases (allitérations impliquant aussi les contenus sémantiques) et autres jeux sur les sons, qui sont trop spécifiques de la structure phonologique et des réseaux de sens d’ une langue A pour pouvoir passer dans une langue B. Mais il est vrai que ces difficultés varient selon les genres littéraires, et que, par exemple, les œuvres théâtrales sont plus propices que d’ autres à la traduction, comme Magda Jeanrenaud le montre finement en rapprochant deux traductions : l’une par Elsa Triolet, russophone de naissance mais traduisant, de façon trop inféodée au registre livresque et contrairement à la recommandation de Prosper Mérimée, non pas la pièce (jouée), mais l’ ouvrage (écrit), et l’autre par Antoine Vitez, non russophone mais homme de théâtre, qui rend de façon beaucoup plus vivante le rythme du registre oral dans les dialogues de La Mouette.

Un des intérêts majeurs de ce livre réside dans la richesse des informations que donne l’ auteur sur la façon dont s’ est formée la langue littéraire roumaine, et sur la place importante qu’ a prise dans ce processus le mimétisme des formes françaises en vogue dès une époque ancienne. S’ appuyant sur les études de Pompiliu Eliade, Magda Jeanrenaud souligne que, par avant même l’ influence de l’ italien, visible dans les premiers écrits de Ion Heliade-Rădulescu au début du XIXe siècle, les boyards des principautés danubiennes avaient eu à cœur, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, d’ imiter les princes phanariotes nommés par Istanbul, hospodars grecs qui ouvrirent en Valachie et en Moldavie des écoles grecques, certes, mais où l’ enseignement du français était obligatoire, de sorte que, paradoxalement, les hellénophones préparèrent ce phénomène essentiel pour l’histoire de la traduction du roumain dans d’ autres langues : la suprématie du français au détriment du grec. Cette suprématie fut accentuée dès le deuxième tiers du XIXe siècle par les diplomates et officiers russes présents dans les principautés roumaines, hommes de culture très francisés comme la majorité des membres des classes aisées en Russie depuis Pierre le Grand jusqu à Catherine II en passant par Elisabeth Ière, et qui, second paradoxe, contribuèrent fortement à un autre phénomène essentiel dans la formation du roumain écrit et dans l’histoire de ses relations avec le français par le biais de la traduction : la vogue du français, cette fois au détriment du russe !

Magda Jeanrenaud montre bien l’ effet que cette situation exerça, à long terme, sur la traduction du français en roumain et du roumain en français, langue que les milieux « éclairés » s’ efforçaient d’ imiter, rêvant de la prononcer « comme un général russe ». La « traduction » du français en roumain, comme le souligne l’ auteur, était esquissée déjà, au milieu du XIXe siècle, par une langue roumaine dont la francisation, notamment l’ abondance de mots français vaguement roumanisés, devaient exciter la verve d’ auteurs satiriques, tels que Vasile Alecsandri et son personnage caricatural Chiriţa. La vogue de la langue et des lettres françaises avait, à vrai dire, été préparée longtemps avant par le prestige dont jouissaient au centre et à l’ est de l’Europe, à l’ époque où la France était la principale puissance européenne, des auteurs aujourd’hui considérés comme mineurs, tels que Mme de Genlis, Mme Cottin, Piron, Dorat, et surtout Marmontel et Florian. Grande était aussi la vogue de Fénelon, dont le Télémaque charmait par la délicatesse et l’ élégance de sa prose, modèle idéal. L ’ intérêt de cette étude très détaillée dépasse le cas de la relation entre le français et le roumain : des situations comparables existent en bien d’ autres points du globe et à de très nombreuses époques (tchèque-allemand, persan-arbe, turc-arabe, tibétain-chinois, japonais-chinois, vietnamien-chinois, thai-pāli, etc.).

Avec finesse et pénétration, Magda Jeanrenaud tire parti du classique des traducteurs, la Stylistique comparée du français et de l’anglais. Méthode de traduction, de Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet (Paris, Didier, 1958), et, notamment, du principe de l’ adaptation aux destinataires comme étant un des fondements de la traduction, tel qu’ il est bien illustré dans la manière dont le Revizor de Nicolas Gogol fut rendu par Prosper Mérimée, préférant, par exemple, traduire « oignon » (trop commun pour le goût français) par « ail » (certes relativement peu courant en Russie, mais familier aux Français), « forgeron » par « ramoneur » pour évoquer la saleté, et même « démolitions » par « constructions », en un temps (1857) où il valait mieux éviter de paraître critiquer les travaux du baron Haussmann ! Magda Jeanrenaud insiste également, fort à propos, sur la vanité du bannissement des répétitions dans la prose française, et sur la nécessité de les conserver quand l’ original roumain, écrit dans une langue plus souple et plus pittoresque sur ce point, en contient ici ou là.

Magda Jeanrenaud élargit certains des principes de Vinay et Darbelnet pour les appliquer aux problèmes que posent les ouvrages littéraires  roumains à traduire en français. Elle souligne l’ importance de la simplification, et même souvent de la fragmentation et de l’ épuration de passages trop longs ou d’ envolées lyriques qui ne paraissent pas s’ accorder avec les tendances du classicisme français, ou bien, à l’ inverse, la nécessité de surtraductions à référence ethnocentrique, pour respecter le principe de l’ adaptation aux usages et à la psychologie des lecteurs de la traduction. Elle en donne de bons exemples en consacrant de longs passages, ou des chapitres entiers, à divers auteurs roumains importants. Tel est le cas pour Ion Luca Caragiale, célèbre auteur dramatique dont Eugène Ionesco, assisté de Monica Lovinescu, s’ essaya à traduire les pièces comiques (histoire longue et mouvementée qui n’ aboutit qu’ en 1995, longtemps après la mort d’Ionesco) : non seulement leur verve est fondée dans une large mesure sur la déformation roumanisante de néologismes d’ origine française, mais de surcroît, la traduction, il faudrait dire l’ adaptation, de Caragiale suppose que l’ on résolve les obstacles accumulés par les allusions culturelles, le folklore implicite, la vivacité orale et télescopique des dialogues entre personnages très simples et caricaturaux, les noms de lieux et de personnes à évocations de connivence, les exclamations, interjections, sobriquets, jeux de mots, formules d’ adresses affectives, etc. !

La leçon très féconde que Magda Jeanrenaud tire de l’ étude de ces problèmes de traduction de pièces théâtrales au style oral s’ enrichit encore de l’ examen approfondi qu’ elle donne d’ un autre cas, celui d’ un auteur roumain qui a pratiqué l’ auto-traduction : Panaït Istrati. Elle rappelle avec raison qu’ à la fin du XIXe siècle, le prestige littéraire du français était tel, que de nombreux écrivains qui avaient d’ abord écrit dans leur langue maternelle s’ étaient ensuite mis à traduire en français leurs propres livres, les cas de Panaït Istrati et d’August Strindberg étant parmi les plus connus. Or la conviction que l’ on nourrissait quant à l’ élégance et à la distinction du français était si forte, que les auto-traductions de Panaït Istrati, sous prétexte d’ adaptation au goût français et aux habitudes culturelles des lecteurs francophones, expurgent son texte, allant jusqu à supprimer des passages entiers, comme le fera plus tard le traducteur français de l’œuvre de Mihail Sebastian L’Accident, Alain Paruit. C’ est ce que fera également Emil Cioran, s’ auto-traduisant au prix d’ un soin jaloux mis à biffer, afin de ne pas choquer les lecteurs français, toutes les exaltations nihilistes, toutes les souffrances et tous les désespoirs aigus, protestations de vitalisme irrationaliste déchaîné, antiféminisme délirant (les femmes n’ auraient jamais rien créé d’ original, et seraient des êtres non historiques, car accessibles aux seules valeurs vitales de l’Eros !), exclusions abruptes et violences fascisantes de ses premières œuvres.

Cioran était au début de sa carrière, et à cette époque, il vivait en Roumanie et écrivait en roumain. Il s’ agit d’ un temps où, comme d’ autres intellectuels roumains (Mircea Eliade et Eugène Ionesco notamment, on l’ oublie parfois…), il était séduit par l’ idéologie des mouvements d’ extrême droite du genre de la Garde de Fer, et par la régénération qu’ il croyait, comme d’ autres, pouvoir en attendre ! Magda Jeanrenaud étudie avec soin et finesse cette pratique traductrice, qui contredit de façon frontale, par l’ art d’ expurger, la tendance des traductions à être, parce que le traducteur éprouve un désir naturel d’ explicitation, plus longues que les textes-sources. Ici, au contraire, il est urgent de faire oublier un passé dont on ne souhaite pas laisser voir les traces. L ’ étude détaillée qu’ offre Magda Jeanrenaud de ces pratiques traductrices d’Emil Cioran possède une valeur qui dépasse certainement ce cas particulier.

Au vu de tout ce qui précède, il est certain que les lectrices et les lecteurs francophones, y compris, bien entendu, ceux du Québec, de Suisse romande, de Belgique wallonne, du Liban, d’Afrique du Nord et subsaharienne, et bien d’ autres, même s’ ils ne se sont pas jusqu’ ici intéressés à la problématique de la traduction, devraient trouver un vif plaisir à cet ouvrage. Car ils y découvriront les aspects passionnants de l’ activité traductrice, une des plus vieilles de l’histoire de l’humanité puisqu’ elle intervient dès que deux communautés sont mises en contact. Ce livre devrait connaître un large succès, car il est aussi bien écrit que riche d’ innombrables notations pénétrantes, et de révélations inattendues sur les relations complexes et longtemps passionnelles entre les littératures et les langues roumaine et française, c’ est-à-dire entre ces cousins des périphéries de la Romania nostalgiques du centre et les écrivains français.

CLAUDE HAGEGE

 

 

Magda Jeanrenaud

La Traduction là où tout est pareil et rien n’est semblable

préface de Claude Hagège

340 pages, 22 euros

EST, Samuel Tastet éditeur

Cette entrée a été publiée dans traducteur.

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commentaires

4 Réponses pour Là où tout est pareil et rien n’est semblable

John Brown dit: 13 juin 2013 à 22 h 03 min

Le cas de Cioran expurgeant, dans les traductions françaises qu’il assure lui-même, ses propres oeuvres des passages gênants, ne me semble pas poser un problème de traduction, puisque justement aucune traduction n’est proposée des passages exclus, mais plutôt un problème d’autocensure.

ambre dit: 8 juin 2013 à 12 h 50 min

une recommandation de réflexion de vous est décisive (et vous avez été assez explicite pour mettre l’eau à la bouche à des lecteurs « bêtement honnêtes » et un peu préparés à suivre les développements des questions traitées .
Continuez vous aussi de nous écrire des livres , sans vous lasser de notre gourmandise notre avidité, et notre ignoraance … il y a de nouvelles générations qui en ont besoin : je n’ai pas de meilleur argument , au moment d’envoyer cette page à une jeune famille, mienne quand même et bilingue de Philadelphie!
( merci de votre travail !)

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