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La République Des Livres par Pierre Assouline

Meurtres à Rome

Par Jean-Rémi BARLAND

C’est un nouvel enquêteur de la littérature française qui voit le jour sous la plume de Nathalie Cohen. Il s’appelle Marcus Tiberius Alexander et bégaie. D’’origine grecque, il souffre de racisme de la part de ses coreligionnaires, et vigile gradé des patrouilles de nuit appelé « les yeux de Rome » il se voit contraint de résoudre à la fois une délicate histoire  d’héritage et démêler le vrai du faux quant à une succession de crimes et d’exactions. Il est certes déterminé mais fragilisé par son entourage si bien que pour reprendre le portrait que Stendhal fait de Fabrice del Dongo à la bataille de Waterloo : « nous avouerons que notre héros est fort peu héros » au début de ses aventures.

Nous sommes à Rome en l’an 54 après Jésus-Christ. Des meurtres de sénateurs sont commis selon un rituel immuable, où l’on verra que les serpents demeurent une arme redoutable. Sur un scénario qui n’est pas sans rappeler ceux des drames antiques, incluant dans le déroulé de son roman La secte du serpent (premier volume de la série Modus operandi, 240 p., 19,90 euros, Denoël) une opposition entre un fils biologique et un autre adopté, réécrivant de fait au passage l’affrontement de Caïn et Abel, Nathalie Cohen fait œuvre à la fois de rigueur documentaire et de fantaisie narrative.

Il y un peu du Rouletabille du « Mystère de la chambre jaune » dans le personnage central qui d’une droiture absolue fait montre d’un romantisme moral qui le rend sympathique. Face à lui, l’ignoble Lucius Cornelius Lupus, fils d’un des hommes politiques éliminés avec violence apparaît comme son double inversé. La course poursuite engagée entre les deux relève aussi du western, tant l’auteure a une propension à mélanger avec efficacité et pertinence tous les genres littéraires. On s’apercevra que le dangereux Lucius Cornelius Lupus est de fait un tueur en série et que ses agissements machiavéliques dissimulent une ambition démesurée, autant qu’un projet absolument fou.

A grand enquêteur il faut adjoindre une sorte d’assistant à qui il se confie et qui l’aide dans l’accomplissement matériel de ses tâches. Celui qui assiste Marcus au début de son périple policier est un affranchi qui s’appelle Alcibiades. Médecin grec  d’Eleusis dont on nous précise non sans humour qu’il n’est « pas aussi sexy que le fameux stratège athénien dont il portait le nom », il est devenu par son dévouement et sa rectitude un ami de notre superflic de Rome. Mais on verra également ce dernier trouver dans le philosophe Sénèque un autre allié précieux.

Si ce polar inventif est passionnant par son aspect romanesque il fourmille d’informations quant aux mœurs de Rome et de l’organisation de la cité sous Néron. La position des femmes, la manière dont on crucifiait les esclaves (ici tous innocents des crimes dont on les accuse), les privilèges octroyées aux familles de la classe sénatoriale, la description du Champ de Mars et du Palatin de l’époque, le rappel du Banquet de Platon, autant d’éléments instructifs livrés non de manière universitaire mais entre des rebondissements dignes d’un grand thriller, ou par l’entremise de dialogues toujours savoureux. Avec un épilogue en trompe-l’œil qui annonce la suite des pérégrinations politico-policière de celui qui au final est devenu un vrai héros quant à son efficacité et sa ténacité empreinte d’un sens moral.

Jean-Rémi BARLAND

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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