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Nouvelles du front

Nouvelles du front

Par Arthur Pauly

La vermine pullule à l’ombre des grands arbres : cloportes, termites et cafards y prolifèrent sans que rien semble devoir contrarier leur sape sournoise. Ainsi verra-t-on bientôt s’abattre nos chênes les plus robustes, rongés de vermisseaux comme une pomme blette, à moins qu’unaudacieux pépiniériste ne se décide enfin à noyer dans des torrents d’insecticide ces parasites insatiables. Fût six fois centenaire, notre littérature n’échappe pas à l’érosion qui dévaste les bois et bourrèle leurs troncs.

J’en veux pour témoin l’assaut que nous (un groupe d’étudiants) eûmes à repousser l’autre soir cependant que, sur les planches de L’Eurydice (79 rue du Cardinal Lemoine, Paris Vème), nous célébrions notre maître et ami Gabriel Matzneff : un quarteron de Philistins, fusés du renfoncement où ils sommeillaient, voulut rompre nos agapes à grands coups d’apophtegmes, libelles et protestations indignées. Notre liberté leur était indigeste, et ces chiens se prenaient pour des loups. S’ils s’attendaient à ne rencontrer d’autre résistance que celle d’un parterre de khâgneux impuissants, nos assaillants ont dû être surpris car nos poings, pourtant plus endurcis aux caresses qu’aux torgnoles, vinrent aussitôt briser l’opprobre sur leurs lèvres.

Après une minute et dix-sept secondes d’affrontement, nous les foutions dehors dans un fracas de verre brisé. Vite fait, bien fait. Nos grands écrivains se font rares : leurs rangs, plus éclaircis que le crâne d’un bonze, se resserrent tandis que sonne le glas de cette liberté qu’ils avaient su préserver des bégueules et des dévots. À cette belle endormie, il faudra désormais une brigade de chevaliers servants, prêts à monter au créneau pour la défendre. Notre génération sera celle du dernier assaut, quitte ou double, avant que nous n’entrions dans une nuit profonde où rien de ce que nous chérissons – ni les plaisirs, ni les amours, ni les chansons sans queue ni tête – n’aura plus cours.

Nous naviguerons désormais en eaux troubles, presque à l’aveuglette, sur un radeau de papier découpé. Il n’est plus de révolution que dans cette lutte pour la conservation des droits dont voudraient nous priver certains intégristes bougons. Aux enragés de la moraline, nous disons merde, merde, merde. C’est à nous que revient alors d’ériger un barrage d’encre et de papier contre leurs flots acides. Ces tracts et slogans passeront comme la pluie mais la littérature, elle, notre littérature s’imposera splendide à l’immortalité.

Semblables aux clercs des siècles médiévaux, nous en entretiendrons la flamme dans le secret de nos coeurs jusqu’à ce que poigne à l’horizon l’aurore des libertins. Alors tomberont en poussière fanatiques, pudibonds et cafardeux. La polissonnerie s’éveillera d’un long sommeil tandis que la licence, l’insoumission, l’irrévérence se jetteront dans nos bras avec de grands éclats de rire.

Intolérable liberté, nous sacrifierons encore longtemps sur tes autels ! Je ne m’étendrai pas plus sur cet incident : de telles vipères, ça s’écrase en silence et du pied gauche. Punto e basta. Les coups de poing auront triomphé du coup de force et ces minables censeurs, catégorie poids plume, rumineront désormais en silence leurs mauvais sentiments. Que les porcs retournent à leur auge, les scolopendres à leurs bas-fonds. Néanmoins, bien que des ailes d’or semblent depuis nous avoir poussé, je ne parviens pas à me défendre d’une sourde inquiétude car, si nous avons gagné sans peine cette bataille, la guerre qui s’annonce – guerre du goût, bien entendu – menace nos bataillons d’une cinglante débâcle.

Le vieux monde secoue sa poussière. Puritains et quakers s’organisent pour porter un coup fatal à tout ce que nous aimons, ronger jusqu’à nos libertés les plus strictes : celles d’aimer, d’écrire, de penser ce qui nous plaît. Il est urgent que chacun choisisse son camp et fasse front commun pour renvoyer nos ennemis à ce bourbier qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Lumières ou obscurantisme : à vous les studios. Tout écrivain, par-delà les querelles de clochers ou de chapelles, se doit d’opposer une fin de non-recevoir aux alcades qui prétendent contraindre nos oeuvres à l’étroit corset de leur pudibonderie.

Un écrivain ne connaît d’autres lois que celles de la syntaxe et de la grammaire ; au droit chemin, il préfère les traverses. Toute chaîne embarrasse sa plume : on ne vole pas avec un boulet au pied. Si la liberté, l’insoumission désertent notre littérature dans la plus totale indifférence, nous ne devrons pas nous étonner de l’entendre sonner creux lorsque des fanatiques viendront cogner dessus comme des singes sur des casseroles. La morale est, au jardin des belles lettres, une mauvais herbe qu’il convient d’arracher jusqu’à la racine. Alors, enfin libérée, la littérature nous libérera.

ARTHUR PAULY

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, vie littéraire.

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