de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
Qu’est-ce qu’un héros ?

Qu’est-ce qu’un héros ?

Et si au fond tout écrivain écrivait pour ne pas être écrit ? La formule à la première personne revient souvent dans Le Monarque des ombres (El monarca de las sombras, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic avec Karine Louesdon, 324 pages, 22,50 euros, Actes sud), le nouveau livre de Javier Cercas, très attendu par les lecteurs des Soldats de Salamine, d’Anatomie d’un instant, de L’imposteur. Autant d’enquêtes sur un passé qui ne passe pas car il est de ces auteurs qui grattent obstinément les cicatrices quitte à rouvrir les plaies.

« J’écris pour ne pas être écrit ».

Autrement dit : j’écris pour me libérer du destin que ma famille et mes proches m’ont promis quand ils ne me l’ont pas imposé. Depuis son enfance, Cercas vit avec le fantôme qui hante les siens, une sorte de héros aussi légendaire que négatif, un grand oncle du nom de Manuel Mena fauché par la guerre civile à 19 ans à peine mais dont la seule pensée le faisait rougir. Pendant des années, il en a refoulé l’ombre portée sur son œuvre, redoutant le jour où il n’aurait d’autre choix que de s’y attaquer frontalement, seul moyen de crever l’abcès à la mémoire. Ce à quoi il s’est finalement résolu, fort du succès de ses précédents livres et de la notoriété acquise. Car dans l’Espagne d’aujourd’hui, où la polémique sur le transfert de la tombe du général Franco hors de son mausolée du Valle de los caidos est à la « une » de la presse depuis des mois, il ne va pas de soi d’honorer la mémoire d’un ancien phalangiste, jeune officier des Regulares comme on appelait les troupes d’Afrique formées principalement de soldats indigènes à l’exception de l’encadrement ; les tirailleurs d’Ifni y étaient rattachés.

Il y a deux manières de voir la guerre : soit par le prisme de la Reddition de Breda de Velasquez, toute de dignité dans la défaite et de magnanimité dans la victoire. Soit par celui du Tres de Mayo de Goya où l’on bascule vite du désastre dans l’horreur. Lorsqu’il s’est engagé, Manuel Mena avait l’esprit plein de Velasquez ; il en est revenu avec des cauchemars goyesques. Une phrase revient souvent au cours du récit, assénée sans l’ombre d’un doute tel un axiome alors qu’elle est hautement contestable, mais il est vrai qu’elle traine partout comme telle :

« L’Histoire est écrite par les vainqueurs ».

On sait qu’au lendemain d’une guerre, et on l’a bien vu en France à la Libération, la reconstruction exige un récit national unificateur, ce que le pouvoir en place se fait fort d’encourager. Que l’on trouve ce sophisme dans les Frères ennemis (1944) de Robert Brasillach ne doit pas égarer, car on la découvre aussi bien dans des écrits de marxistes et de staliniens, sous la plume de Winston Churchill et surtout (pour la première fois ?) sous celle du philosophe Walter Benjamin dans « Sur le concept d’histoire » (1940) ; il répondait à Ernst Jünger qui, dans Le Travailleur (1932), affirmait que le vainqueur a toujours le souci de créer son propre mythe en écrivant l’histoire. Refermons le débat car il nous emmènerait trop loin. Mais en relisant la dernière page du Monarque des ombres où cette phrase surgit à nouveau,  on serait tenté de répondre à l’auteur que plus de quarante ans après la fin du franquisme, il n’y a plus ni vainqueur ni vaincu ; depuis bien longtemps déjà, tant en Espagne qu’ailleurs dans le monde, l’histoire de cette guerre civile est écrite par les historiens. Parfois même par les écrivains… Celui-ci dit bien comment la haine s’est rapidement propagée dès les élections de février 1936 jusque dans les villages, que l’on croyait mieux protégés contre ce poison eu égard à la proximité des habitants entre eux.

Pas sûr que des lecteurs peu au fait de l’histoire politique ou intellectuelle espagnole saisissent toutes les nuances et allusions. Ainsi lorsque, à propos d’un personnage, il est précisé qu’ « il professait une loyauté contradictoire à Miguel de Unamuno et à José Ortega y Gasset et à la Revista de Occidente « . Mais qu’importe ! Parmi les personnages et les romans fréquemment évoqués, le lieutenant Drogo du Désert des tartares de Dino Buzatti est le plus frappant ; car comme lui, le grand oncle de Cercas, qui fait ses classes d’officier un peu rapidement en raison de l’urgence de l’heure, n’en finit pas d’attendre un combat qui n’arrive pas alors qu’il est intoxiqué de discours sur la beauté purificatrice de la guerre. Il aurait pu tout aussi bien être le Jünger d’Orages d’acier pas moins exalté et pressé d’en découdre. Mais s’il est un livre vers lequel le Monarque des ombres donne envie de se précipiter (et y a-t-il plus grande vertu pour un écrivain que de renvoyer à l’écrivain à qui il doit ?), c’est bien la nouvelle Il est glorieux de mourir pour la patrie du serbe Danilo Kis, preuve de l’universalité de la guerre.

manuel-mena-e1493146183176Cercas n’invente rien même s’il doit bien parfois combler des trous et des blancs. Il se dédouble à travers la double voix de deux narrateurs qui s’appellent comme lui, l’un en historien distant et l’autre racontant le work in progress du roman, mais se refuse à imaginer. Enfin, à trop imaginer, à imaginer au-delà du raisonnable car « ceci n’est pas une fiction et je ne suis pas un littérateur « . Puisque c’est une manière d’épopée mais dans le réel, il ne s’est pas embarqué sans son Sancho Pança. En l’espèce son ami le cinéaste David Trueba (dans les Soldats de Salamine, l’écrivain chilien Roberto Bolano jouait ce rôle indispensable).

Si de livre en livre Javier Cercas n’a pas à proprement parler inventé un genre qui doit beaucoup au Truman Capote de De sang-froid, il l’a singulièrement revitalisé et brillamment renouvelé. Ses enquêtes convoquent tous les genres littéraires au service d’une recherche de la vérité ; cette fois encore, il n’hésite pas à se mettre en scène afin de mieux embarquer le lecteur dans la complexité de l’Histoire. Le débat est toujours d’actualité sur les accommodements de la littérature  avec le passé surtout quand celui-ci ne passe pas (Mario Vargas Llosa  y est revenu récemment dans « Historia y ficcion », une récente tribune à lire ici)

Cercas se demande pourquoi son village d’Ibahernando s’étant scindé en deux, une partie de ses habitants qui n’avaient jamais quitté leur terre ont pris fait et cause pour leur ennemi de classe, les grands propriétaires qui les exploitaient, contre la République qui proposait de les défendre. Pourquoi ils sont morts pour défendre d’autres intérêts que les leurs, question qui n’épargne pas ses plus proches, famille de petits propriétaires terriens. Vaste sujet qui déborde et explose les cadres historiques et géographiques de ce livre mais ramène au village d’Estrémadure puisque l’universel, c’est le local moins les murs (Miguel Torga). Il dénonce les mensonges qui ont guidé son jeune grand-oncle dans son engagement, et c’est aussi en cela que son propos à une portée universelle, d’Achille à Kipling (« Si on demande pourquoi nous sommes morts, dites que c’est parce que nos pères ont menti ») et aux war poets anglais de la première guerre mondiale, sous la plume desquels le mot même de « mensonges » revient comme un leitmotiv.

Un vers d’Horace est placé en épigraphe :

« Dulce et decorum est pro patria mori »

Mais la seule patrie que l’on puisse défendre sans se tromper, n’est-ce pas la patria selon Cervantès : son coin de terre,  son village, son quartier, sa région ? Rien n’est moins idéologique. Le seul vainqueur, c’est le survivant, le rescapé, fut-il asservi. Telle est la leçon du Monarque des ombres. Le retour du corps de Manuel Mena fut un funèbre événement pour tout le village. Tous s’inclinèrent devant le jeune mort. Mais quels peuvent être la place et le statut du héros mort du côté fasciste lors de la terrible bataille de l’Ebre, l’une des plus décisives, « une tuerie insensée » qui dura 115 jours et autant de nuits entre l’été et l’automne 1938 ? Cercas a trouvé non seulement la note juste mais la bonne lumière pour l’éclairer : le clair-obscur. On découvre Manuel Mena à travers les témoignages recueillis par l’auteur auprès de ses compagnons d’armes ou des villageois. Dans ses derniers jours, il apparaît aussi amer qu’Achille dans l’Odyssée, livre qui n’a pas quitté Cercas tout au long de son enquête, de même que l’Iliade. La perspective idéaliste du kalos thanatos, une belle mort à la grecque, pure et noble, hante ces pages souvent édifiantes.

A la fin de son odyssée dans la mémoire de sa famille, de son village, de sa région, de son pays, l’auteur découvrira les raisons tout à fait morales, et non pas politiques, qui avaient poussé son grand oncle à s’engager… Faut-il préciser que le cas de ce jeune homme du village d’Iberhando (Estrémadure) n’a d’intérêt que par ce qu’il contient d’universel, et que c’est justement la grande vertu de la littérature à son meilleur de nous y faire accéder ?

Ne cherche pas à m’adoucir la mort,, ô noble Ulysse !/ J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysans,/ fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,/ que de régner ici parmi ces ombres consumées… » (fin du chant XI de l’Odyssée, traduction de Philippe Jaccottet)phpjzdebb

Il n’y a qu’un vie : celle des vivants. Qu’un seul vainqueur : celui qui a survécu. Tout dans ce récit puissant le hurle à travers l’histoire d’un homme qui eut politiquement tort et moralement raison. Dans l’erreur historiquement, dans le vrai personnellement. A la fin, c’est la guerre qui gagne, elle seule. Dans une page de sa novela sin ficcion (roman sans fiction), Javier Cercas reconnaît qu’au fond, il a écrit ce livre pour révéler à sa mère sa vérité sur Manuel Mena, ce qu’il était incapable de faire de vive voix. En cela, il illustre parfaitement cette réflexion de Cioran :

« On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne » (in « De l’inconvénient d’être né »)

La morale ? Mieux vaut être vivant et le serf d’un autre serf plutôt qu’un monarque mort au royaume des ombres. Cela vaut-il la peine de risquer sa vie pour une cause à laquelle on croit, fut-elle sanctionnée comme injuste par la postérité ? Désamorçant la question que l’on brûlerait de lui poser, Javier Cercas reconnaît dans son livre que s’il avait eu le même âge que son grand oncle à l’époque de la guerre civile, il n’aurait probablement pas eu le courage de mettre ses actes en accord avec ses idées. Il faut un certain courage pour l’admettre mais de toute façon, ainsi posé et l’on n’y coupe jamais chaque fois qu’un écrivain né après guerre s’empare de la guerre, le cas de conscience est vain. Car s’il avait eu 19 ans en 1936, tout en s’appelant Javier Cercas, il aurait été autre que ce qu’il est, façonné par d’autres idées que les siennes aujourd’hui et ignorant de la suite des événements.

(« Défilé de Regulares marocains pendant la guerre civile ; « La Reddition de Breda ou Les Lances », 1634, huile sur toile de Diego Vélasquez, musée du Prado, Madrid ; « Manuel Mena » ; « Tres de mayo », 1814, huile sur toile de Francisco Goya, musée du Prado, Madrid; photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères.

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commentaires

1 014 Réponses pour Qu’est-ce qu’un héros ?

christiane dit: 25 septembre 2018 à 10 h 41 min

@Janssen J-J dit: 25 septembre 2018 à 10 h 33 min
Merci pour cet éclaircissement. Je n’étais pas certaine de cette métamorphose. Oui, elle ne nous aura pas épargnés et nous ne saurons jamais pour quelles raisons…

Janssen J-J dit: 25 septembre 2018 à 10 h 33 min

@ Soyez plein d’espérance tout en étant vigilant.

J’ai, et je suis. Merci.

@Diagonal, était-ce vous autrefois ?

Oui je l’ai déjà dit, mais ne sais pas comment le prouver. Et d’ailleurs, pour quoi faire ? On s’en f. ? Est un fait qu’il me fallut prendre congé d’une vieille histoire qui me collait à la peau sur ce blog, avec une harceleuse de première que vous avez bien connue vous-même, enfin virée d’ici récemment. Diagonal et JJ-J c’est la même chose, et ça n’a plus rien à voir.

Je craignais bien que le dernier Cercas ne fût point à la hauteur, & je suis découragé d’avance de devoir l’entreprendre après vos remarques. Merci de nous les avoir commniquées, vous restez toujours constructive et positive, ici, j’admire votre allant, et me sent parfois cheminer dans un amble désaccordé avec vous, laissant sévir et mourir les quolibets sur les bas-côtés. BAV.

christiane dit: 24 septembre 2018 à 20 h 17 min

Janssen J-J dit: 24 septembre 2018 à 12 h 02 min
Bonsoir, JJ,
je cherchais ce billet de Passou et relisant le billet et la première page des commentaires, j’ai trouvé ces deux commentaires vraiment intéressants.
Diagonal, était-ce vous autrefois ?
Quant au héros de ce dernier livre de Cercas, il m’a moins intéressée que l’écrivain déchiré entre une honte de ce passé de son grand oncle et la tendresse admirative que lui portait sa mère et le reste de la famille, voire d’une bonne partie du village, et son doute : fallait-il réveiller le passé et écrire le livre ? Cercas semble hanté par ces êtres qui rêvaient d’être des héros.
Le jeune Manuel Mena est l’ombre d’un mort sur lequel s’est bâtie une vénération et… une condamnation. Ce qu’il a été, on ne le sait que par des témoins qui ont eu le temps au long des années de réinventer leurs souvenirs pour transmettre leur vérité. Cette bataille terrible, des victimes et des atrocités des deux côtés. La guerre avec son tribut de peur, de bravoure, de doute, de lassitude, de blessés et de morts. Et les familles qui attendaient le retour d’un fils, d’un époux, d’un frère.
Le temps a passé. La mémoire est restée individuelle. Le pays est passé à d’autres temps, à d’autres problèmes.
Mais je me souviens de Guernica et des républicains arrivant en France avec leur maigre baluchon, les camps d’internement et pour certains la déportation et la mort, souvenirs rassemblés par un ami dans un très beau film d’enquête :
http://www.lecinemadehenrifrancoisimbert.com/no-pasaran-album-souvenir

J’ai découvert, hier au soir, dans un coin du fil des commentaires votre crainte face à ce diagnostique inquiétant… Courage l’ami. Soyez plein d’espérance tout en étant vigilant.

Janssen J-J dit: 24 septembre 2018 à 12 h 02 min

@Christiane 19.11. Mais comment faite-vous pour vous souvenir ainsi de Diagonal ?… Hélas, je n’ai pas eu le temps de lire le dernier Cercas, comme j’aurais aimé, il est toujours sous mon coude… Trop de troubles… J’esaierai d’en dire quelque chose dès que… Et vous-même, Comment l’avez-vous digéré, ce héros, in fine ? BAV.

rose dit: 24 septembre 2018 à 7 h 08 min

x

pierre bayard le 1

dans le chapitre 1 de Le lièvrede Patagonie de Lanzman, nommé décapitations, il évoque longuement cela et les j.uifs embauchés à des tâches atroces ds les camps. Puis, il écrit vivre, vivre.

Bien à vous
ai lu attrentivement vos réponses.

le mien de texte, j’ai soixante dix ans et je gambade comme si j’en avais 20 est la clausule du livre de mémoires évoqué supra.

P. comme Paris dit: 23 septembre 2018 à 21 h 53 min

Ben quoi, Mâame Clopine,
Une nubile au sourire malsain et au regard salace ?
Quelque soit le siècle, toujours les mêmes.

Bételgeuse dit: 23 septembre 2018 à 21 h 06 min

Langoncet, êtes vous, vous aussi docteur et si oui dans quel domaine s’exerce votre compétence honorée et titrée ?

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