de Pierre Assouline

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La République des livres

Par les mots de Jean Queval

Par HERVÉ LE TELLIER

(…) À la lecture d’Animal Farm, on comprend vite qu’une chose fascine et terrifie George Orwell. Cette chose, c’est le langage, et sa capacité de manipulation des foules. Le goret « bien en chair et de petite taille » Brille-Babil parvient à convaincre les autres animaux avec une efficacité désarmante. Il faut dire que les pauvres bêtes, qui pour la plupart ne savent pas lire, croient aussi le corbeau, noir symbole de l’église orthodoxe, qui leur promet (après la mort) la « Montagne de Sucrecandi ». Mais leur sottise et leur crédulité n’expliquent pas tout.

Ce que perçoit Orwell, c’est la force croissante de la propagande, la puissance désespérante de la tromperie généralisée. Le discours compte plus que la vérité. Hitler, selon la légende, disait que « la vérité, c’est un mensonge répété mille fois » ; plus récemment, Donald Trump, par la voix de sa conseillère en communication Kellyanne Conway, inventa le réjouissant concept de « fait alternatif ». Alors, tout comme les faussaires du Kremlin dans les années 1930 gomment Trotski et Kamenev des photographies prises en 1919, Brille-Babil, pour assurer le règne de Napoléon, va détruire le souvenir d’un Boule de Neige dirigeant du soulèvement animal, et d’ailleurs blessé lors de celui-ci, pour affirmer : « Du premier jour Boule de Neige était de mèche avec Jones ! Il n’a cessé d’être son agent secret » (p. 89). Les souvenirs deviennent flous, la vérité s’estompe : « Êtes-vous tout à fait sûrs, camarades, que vous n’avez pas rêvé ? » (p. 77). Le discours produit aussi bien le réel que son effacement : l’oubli. « L’ignorance, c’est la force », écrira Orwell dans 1984, et Brille-Babil annonce, dans sa version porcine, le futur ministère de la Vérité.

La révision progressive des « principes de l’Anima-lisme » au profit des cochons et de leurs chiens de garde, la réécriture des hymnes d’émancipation, leur disparition au profit de nouveaux slogans, le culte de la personnalité du « camarade Napoléon », « tuteur de l’orphelin », « fontaine de bonheur », rappellent combien toute bonne domination a besoin d’un discours de domination. Orwell n’a pas encore, pour sa Ferme des animaux, inventé la « novlangue » de 1984, mais déjà il sait qu’il faut, pour écraser son adversaire, appauvrir le langage courant, inventer ces nouveaux mots qu’il baptisera blanket words, des « mots couvertures ». Ces mots viennent étouffer le sens des mots anciens, enlever la pensée de ces mots mêmes, afin d’empêcher de penser le monde, et le monde de penser. 

Quant à Napoléon-Staline, l’adaptation en César de Sophie Dévil puis d’André Simon est abandonnée, à bon escient semble-t-il, tant elle oubliait l’implication thermidorienne du prénom. Il est temps de parler de Jean Queval. « Queval », écrivit un jour Raymond Queneau, « est un méconnu ». Car ce fut un écrivain complet, un journaliste, un poète, un romancier, un dramaturge, un traducteur, et bien sûr un oulipien, membre fondateur de l’Ouvroir de littérature potentielle, groupe fondé en 1960 : il est, à l’Ouvroir, l’impérissable inventeur – entre autres – de l’« alva », autrement dit « l’alexandrin de longueur variable », et l’auteur d’Insecte contemplant la préhistoire, fascicule numéro 31 de la Bibliothèque oulipienne, méditation sur l’art du roman et réflexion sur l’inspiration.

 

(…) À la Libération, il devient critique de cinéma pour différents journaux, de Clartés, « hebdomadaire de combat pour la résistance et la démocratie », fondé à la Libération par Georges Izard, à L’Écran français, collabore à l’Encyclopédie de la Pléiade et écrit des feuilletons pour la télévision (Les Beaux Yeux d’Agatha, 1964 ; La Malle de Hambourg, 1972). Il est l’auteur de monographies, dont celles de Marcel Carné et de Jacques Becker, et sera membre du jury du festival de Cannes, pour la section courts métrages, en 1953 et 1954.

Mais Queval traducteur, qui nous intéresse ici, c’est toute une carrière dans la littérature de langue anglaise. Outre George Orwell, il traduit notamment James Agee (Louons maintenant les grands hommes, Plon, 1972), Iris Murdoch, Scott et Zelda Fitzgerald, John Cowper Powys, Bertrand Russell, Thackeray. Mais son travail le plus remarquable est à coup sûr son adaptation de Beowulf (Gallimard, 1981), cette grande épopée poétique composée entre les v e et x e siècles et transmise par la tradition orale.

Sa longue introduction commence par la phrase « Personne n’est tenu de lire une introduction ». Elle mérite pourtant d’être lue, d’autant qu’après avoir présenté la « littérature de l’âge héroïque, composée en vieil anglais ou anglo-saxon » et précisé les étapes de la formation de ce qui deviendra la « langue de Shakespeare », Queval, à partir du chapitre 6, donne un cours exemplaire sur les questions de la traduction. Il analyse la langue du poème, son schéma rimique et sa prosodie, sans rien cacher des difficultés d’interprétation qu’il a rencontrées, et qui parfois subsistent. Mais être « quevalien », dans la légende oulipienne, c’est d’abord être singulier. Très singulier.

« Il était la fantaisie dans le système », se souvient Paul Fournel. « Il apportait à l’Oulipo une touche d’imprévisible méthodique et de distraction absolue. […] Il ne finissait jamais ce qu’il commençait. La fin allait sans dire : la fin du mot, la fin de la phrase, la fin de l’histoire ».

Le motif de cette lingua interrupta, selon Jacques Roubaud, c’était que, « s’étant engagé dans sa phrase, il sentait que l’idée qu’elle allait exprimer était d’une telle banalité que la mener jusqu’à son terme aurait été, au fait, une injure pour celui qui l’écoutait ».

HERVÉ LE TELLIER

(préface extraite de La Ferme des animaux de George Orwell, édition de Philippe Jaworski, traduction de Jean Queval, Folio classique, 224 pages, 4,50 euros)

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