de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Agent de Burroughs

Par ALLEN GINSBERG

wpid-01073_Allen_Ginsberg_in_the_Howl_eraJe connaissais Bill Burroughs depuis Noël 1944 et, au début des années cinquante, nous échangions une volumineuse correspondance. J’avais toujours respecté en lui un aîné possédant plus de sagesse que moi, et c’est d’ailleurs avec étonnement que je constatai, dans les premières années de nos relations, qu’il me manifestait, de son côté, du respect. Le temps passant et au gré de la fortune de chacun —moi me retrouvant quelque temps dans la solitude d’un asile de fous, lui suivant sa trajectoire et ses tragédies propres —, j’eus l’audace d’abuser de ce que je pensais être chez lui de la timidité et je l’encourageai à écrire par vocation (…)

Il répondait à mes lettres par des chapitres de Junkie, commencé je crois comme simples croquis de curiosités, mais bientôt devenu — à ma surprise ravie — une suite de fragments très travaillés constituant une vraie narration. C’est ainsi que le plus gros du manuscrit arriva consécutivement dans mon courrier, en partie à Paterson, New Jersey. Je croyais que je l’encourageais. Mais je me dis maintenant que c’est peut-être bien lui qui m’encourageait à rester en contact actif avec le monde, moi qui m’étais retiré chez mes parents après huit mois passés en hôpital psychiatrique pour malentendu hippie avec la loi. Cela s’est passé il y a plus d’un quart de siècle, et je ne me rappelle pas la structure de notre correspondance — laquelle s’est poursuivie pendant des années, de continent à continent et d’une côte à l’autre, selon la méthode grâce à laquelle nous assemblâmes non seulement le texte de Junkie mais aussi celui des Lettres du yage, de Queer (inédit à ce jour) et d’une grande partie du Festin nu (…)

Une fois que le manuscrit fut complet, je le montrai à différents camarades de classe ou d’asile psychiatrique ayant réussi à s’établir dans l’Édition — ambition qui était également mienne mais dans laquelle j’échouais —, à la suite de quoi, frustré et incompétent dans les affaires du monde, je m’instituai Agent littéraire secret. Jason Epstein lut le manuscrit de Junkie (bien entendu il connaissait le Burroughs de la légende depuis l’époque de Columbia) et il conclut que si cela avait été écrit par Winston Churchill ce serait intéressant, mais, étant donné que la prose de Burroughs était « quelconque » (…) publier ce livre n’avait aucun intérêt.

Par un coup de chance colossal, mon compagnon du N.Y. State Psychiatric Institute, Carl Solomon, fut engagé par son oncle, Mr. A. A. Wyn, de la maison Ace Books. Solomon possédait l’humour et le goût littéraire permettant d’apprécier ces documents — quoique, encore sous le choc de ses propres extravagances dadaïstes, lettristes et paranoïacritiques il se méfiât, à l’instar de Simpson, du romantisme criminel ou vagabond de Burroughs et de Kerouac. (J’étais moi-même à cette époque un brave jeune Juif ayant un pied dans la bourgeoisie et écrivant de la poésie métaphysique rimée et soigneusement ciselée — enfin, pas tout à fait.) Ces livres indiquaient certainement que nous étions en pleine crise d’identité préfigurant une dépression nerveuse des États-Unis tout entiers. D’autre part, la ligne que suivaient les livres de poche Ace Books était dans l’ensemble de la bouillie commerciale, avec de temps à autre un roman français ou une histoire de durs glissés nerveusement dans la liste par Carl pendant que l’oncle fermait l’oeil. Solomon pensait que nous trois (Bill, Jack, Moi) nous nous fichions de la vraie Paranoïa que lui, en tant que conseiller littéraire, devait affronter avec des textes pareils —nous n’étions pas dans sa situation (…)

Il était pour ainsi dire illégal de parler de drogue. Une décennie plus tard, on ne pouvait toujours pas discuter de ces lois à la télévision sans que le Narcotics Bureau et leFCC1 se mêlent de dénoncer le débat quelques semaines plus tard, extraits de l’émission à l’appui. C’est de l’histoire, maintenant. Mais la peur et la terreur dont parle Solomon était si réelle qu’elle avait été intériorisée par l’édition grand public, et qu’avant de pouvoir imprimer un tel livre, il fallait insérer dans le texte toutes sortes de désaveux de l’éditeur. Sans quoi, ce dernier risquait d’être inquiété en même temps que l’auteur, de peur que le public ne soit égaré par des opinions en désaccord avec les « autorités médicales reconnues » —lesquelles étaient en ce temps-là prisonnières du Narcotics Bureau (20 000 médecins furent traduits en justice pour tentatives de soins à des camés et des milliers furent frappés d’amendes et emprisonnés entre 1935 et 1953, au cours de ce que la N.Y. County Medical Association a appelé « une guerre contre les médecins »).

La vérité toute nue est que, de mèche avec le crime organisé, les brigades des stupéfiants se livraient en sous-main au trafic de la drogue et avaient pour cela édifié des mythes qui renforçaient la « criminalisation » des drogués au lieu d’insister sur les soins médicaux. Le motif en était clair et net : appât du gain, du profit, chantage et bénéfices illégaux aux dépens d’une catégorie de citoyens catalogués comme « pervers » par la presse et la police. L’histoire des relations entre police et crime organisé, et du fonctionnement de ces relations, a été éclairée au début des années soixante-dix par divers livres et rapports officiels (notamment le rapport du comité Knapp en 1972 et The Politics of Opium in Indochina par Al McCoy).901x614xwilliam-s-burroughs.jpg.pagespeed.ic.QbEFT_QtIs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sujet — in medias res — était considéré comme si outré qu’on demanda à Burroughs de donner sous le pseudonyme de William Lee une préface expliquant qu’il était d’une famille distinguée et indiquant tant bien que mal comment un citoyen normal pouvait arriver à devenir un drogué, afin d’amortir le choc pour les lecteurs, censeurs, journalistes, policiers, yeux critiques derrière les murs et les rayons de librairies, et Dieu sait qui encore. Carl rédigea une introduction embarrassée présentant le livre du point de vue de la santé mentale. Il était peut-être d’ailleurs sincère (…) Piteux emballage, c’est sûr, mais d’un autre côté, étant donné notre naïveté, une sorte de joli miracle grâce auquel ce texte fut imprimé et lu au cours des dix années suivantes par un million de cognoscenti, qui ne furent pas sans en apprécier l’intelligence factuelle, la clarté de perception, la précision d’une langue dépouillée, la syntaxe directe et les images mentales — ainsi que l’ampleur de la vue sociologique, l’attitude culturelle révolutionnaire envers la bureaucratie et les lois, et le regard pince-sans-rire sur le monde du crime.

Je suis curieux de voir la destinée culturelle de ce livre, et comment une génération plus jeune, à qui importe peut-être peu le choc historique créé par ce livre à son époque parmi les amis de l’auteur, réagira aux éternelles qualités de prosateur que Kerouac, moi-même et d’autres eurent la surprise de trouver dans le premier livre de Burroughs. J’ai donc demandé à un jeune poète de dix-neuf ans, Jonathan Robbins, d’apporter quelques remarques sur ce livre du point de vue irremplaçable de quelqu’un qui n’était pas né lorsqu’il fut pour première fois publié :

« La réserve dont Burroughs fait preuve quand il traite des sujets les plus grotesques permet la description là où un auteur mineur tomberait dans la polémique. Ses commentaires sur son propre texte prennent la forme de la sélection ou de l’alternance d’événements, plutôt que d’une évaluation directe de leur valeur thématique. Les événements sont observés de la même manière que des détails physiques.

«Le personnage de Lee est un homme qui a une conscience… Son remords prend la forme de descriptions précises de ses méfaits, sans justification. C’est un homme honnête. Mr. Burroughs possède un sens trop élevé de l’art pour avoir recours au sentiment. L’absence d’apitoiement sur soi-même donne à Lee l’équilibre d’un saint, quand bien même c’est un drogué et un jouisseur. Sa maîtrise de lui-même donne aux libertés qu’il prend un air de peccadilles.

« Ses personnages sont presque des situations. Appeler ce style froid ou sans passion est une erreur, et une erreur naïve. Seule une nature profondément sensible peut être assez réceptive à l’horreur pour parvenir presque à la définir en se contentant de la décrire. Les figures de rhétorique, les métaphores et autres, dans Junkie, semblent fréquemment posséder une vie indépendante de l’histoire racontée…on sent que, dans des romans ultérieurs, elles auront même un esprit propre. »

Burroughs n’a pas créé que des métaphores, mais des générations vivantes et qui possèdent un esprit qui leur est propre.

ALLEN GINSBERG

New York, 19 septembre 1976

 

junkyWilliam S. Burroughs

Junky

288 pages, 7,70 euros, Folio

Préface d’Allen Ginsberg

Traduit de l’américain par

Catherine Cullaz et Jean-René Major

ÉDITION REVUE ET COMPLÉTÉE PAR

PHILIPPE MIKRIAMMOS

(« Allen Ginsberg » photo D.R., « William Burroughs devant le théâtre de l’Odéon » photo Brian Gysin)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature étrangères.

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commentaire

Une Réponse pour Agent de Burroughs

Janssen J-J dit: 26 juin 2017 à 15 h 55 min

Drôle d’idée d’avoir exhumé ce texte de 1976. Doit-on comprendre que c’est AG lui-même qui en fait la promo d’outre-tombe ?
(1926-1997) à la RDL ? Quoiqu’il en soit, cet extrait n’a pas pris une seule ride. Il nous explique mieux que tout les raisons pour lesquelles nos lobbies policiers freinent tant des 4 fers en France devant la perspective de dépénalisation de l’usage des drogues dites douces ou dures !

La vérité toute nue est que, de mèche avec le crime organisé, les brigades des stupéfiants se livraient en sous-main au trafic de la drogue et avaient pour cela édifié des mythes qui renforçaient la « criminalisation » des drogués au lieu d’insister sur les soins médicaux. Le motif en était clair et net : appât du gain, du profit, chantage et bénéfices illégaux aux dépens d’une catégorie de citoyens catalogués comme « pervers » par la presse et la police. L’histoire des relations entre police et crime organisé, et du fonctionnement de ces relations, a été éclairée au début des années soixante-dix par divers livres et rapports officiels (notamment le rapport du comité Knapp en 1972 et The Politics of Opium in Indochina par Al McCoy).

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