de Pierre Assouline

en savoir plus

La République Des Livres par Pierre Assouline

De la dignité d’un grand majordome

Un mot suffit parfois à engager et gouverner une vie. Un seul mot mais généralement porteur d’une telle charge de sens et de valeur qu’il vaut bien toute une œuvre. Pour Stevens, majordome de Lord Darlington dans les années 30, ce mot fut « dignité ». Kazuo Ishiguro, écrivain britannique d’origine japonaise, a fait de cet homme le narrateur et de ce mot le leitmotiv de son roman Les Vestiges du jour (The Remains of the day, traduit de l’anglais par Sophie Mayoux), couronné du Booker Prize en 1989, publié en français par Calmann-Lévy en 2011 et repris en poche chez Folio (340 pages, 7,50 euros). Son voyage en voiture dans l’Angleterre de l’après-guerre est l’ombre portée de la remontée d’un fleuve, à ceci près qu’il ne se rend pas au cœur des ténèbres mais à la rencontre de l’ancienne intendante de Darlington Hall, le château où ils s’étaient connus lorsqu’elle y officiait. Irrésistiblement attirés, ils s’y étaient aimés, à leur manière, sans jamais se toucher, comme on s’aime du regard, en se heurtant à demi-mots et en s’affrontant à fleurets mouchetés. Elle si vive et entreprenante, lui si corseté dans ses valeurs. Les années ont passé ; elle s’est mariée, elle a divorcé, sa propre fille s’apprête déjà à devenir mère à son tour ; quant à lui, il est resté célibataire, toujours au château, cette fois au service du riche américain qui l’a racheté. Et s’il était passé à côté de sa vie pour n’avoir jamais su ouvrir son coeur ? Ils se souviennent par étapes, par petites touches.

C’était entre les deux guerres, à l’époque des accords de Munich. Lord Darlington, héritier d’un grand nom de l’aristocratie anglaise, était de ceux qui oeuvraient pour le rapprochement anglo-allemand ; ils tentaient de dédiaboliser le chancelier Hitler, assurant que ses intentions n’avaient rien de belliqueux. Lord Darlington fit donc de son illustre demeure de l’Oxfordshire le théâtre de rencontres secrètes entre les chefs des diplomaties des deux pays ; il tenta aussi discrètement de rendre acceptable le leader fasciste Oswald Mosley en le présentant à des dirigeants du pays ; puis il organisa  chez lui en grande pompe durant un week-end de chasse une grande conférence internationale afin de témoigner à l’Allemagne des meilleures intentions du monde libre à son endroit. Il faudra l’audace du diplomate américain pour houspiller cette assemblée de gens bien, naviguant entre naïveté et cynisme, en osant leur dire en face, debout au moment des toasts, qu’ils ne seront jamais que des amateurs et qu’on ne leur demande pas de mener les affaires du monde. Encore n’est-ce là que la toile de fond historique du roman. L’essentiel est ailleurs. Il est dans l’idée que Stevens se fait de son métier de majordome. Plus de devoirs que de droits. Une haute conception du service. Un dévouement absolu au chef d’une grande Maison.

Ce sont les grandes Maisons qui font les grands majordomes. Ils ont toujours intérêt à servir des maîtres de qualité, condition pour être tiré vers le haut et accomplir sa vocation loin des médiocres. Le jour où les grands de ce monde d’avant ont conféré dans le grand salon du château autour de Sa Seigneurie, Stevens a vraiment compris ce que pouvait être la noblesse de son métier ; il était enfin conscient d’avoir su préserver une dignité conforme à sa place :

« Qui aurait pu se douter, à ce moment-là, qu’en vérité je m’étais autant rapproché du moyeu de la grande roue qu’un majordome pouvait le souhaiter ? je peux donc supposer qu’à ce moment-là, tandis que je méditais sur les événements de cette soirée –ceux qui avaient eu lieu et ceux qui étaient encore en cours- ils me semblèrent résumer tout ce que j’étais parvenu à réaliser jusqu’alors dans ma vie. Je ne vois guère d’autres explications à ce sentiment de triomphe qui m’exalta ce soir-là. ».

Stevens exercice une telle maîtrise sur ses émotions que rien ne semble l’atteindre car il ne laisse rien paraître. Il a si bien intériorisé la retenue qu’elle lui est une seconde peau. Tout dans son expression compassée, tant physique que verbale, semble gouvernée par l’injonction de l’understatement. Il est la litote faite homme. Il a eu une vingtaine de personnes sous ses ordres ; les grands jours, une trentaine. Valets de pied, femmes de chambre, cuisinières, gouvernantes etc Il conçoit le plan de travail comme un art. Voilà la pierre angulaire de sa vie de château qui n’est pas une sinécure, celui qu’on appelle bien souvent « majordome » un peu partout, « Major domus » en Pologne, « Butler » en Angleterre et … « Butler » en Allemagne, semble-t-il. Fondamentalement, le grand majordome n’est pas seulement qui élève le placement à table au rang d’une science exacte et mesure au millimètre l’écartement entre le défilé de verres, les couverts et les assiettes; il est celui qui réussit à ne pas abandonner son personnage professionnel au profit de sa personne privée. A ne jamais renoncer au premier, qui l’habite, pour céder au second, qui l’encombre. Rien ne doit l’ébranler ni même le perturber. Ni un choc ni une nouvelle. Plus gentleman que les gentlemen, il tient le contrôle de soi pour un absolu, quitte à paraître coincé, inhibé, inexpressif. Sa maîtrise va loin puisque, lorsqu’on murmure à l’oreille de Stevens que son père, lui-même grand majordome, vient d’expirer là-haut dans sa chambre, il ne cille pas, toujours trois pas derrière le maître des lieux présidant à sa table de banquet. On s’aperçoit là que la dignité selon Stevens a partie liée avec la grandeur, mais que l’une et l’autre ne peuvent donner la pleine mesure que dans le cadre d’une maison vraiment distinguée. Il a l’orgueil de la Maison qu’il sert. C’est sa seule vraie famille. Il ne connaît pas de plus haut privilège. Seuls les bourgeois verront du snobisme là où il ne s’agit que d’épouser une vision du monde mais sans jamais quitter son rang. Ceci pour vous donner à la fois le ton et l’esprit du narrateur, dont les  réflexes, la gestuelle, les attitudes, les répliques et le langage présentent une telle cohérence et lui confèrent une telle personnalité que la réussite du roman d’Ishiguro tient déjà à cela. Et comme le reste est de la même encre, retracée avec une remarquable pénétration psychologique, on ne peut qu’applaudir la prouesse de ce livre plus anglais qu’anglais.

Le seul problème, c’est que lorsqu’on le relit après avoir (re)vu le film inoubliable que James Ivory en a tiré, on ne peut plus se défaire non seulement des images, mais des traits qui se superposent aux personnages du roman : ceux de Anthony Hopkins sur le visage de Stevens, ceux de Emma Thomson pour Miss Kenton, de James Fox pour Lord Darlington, et puis ceux de Michael Lonsdale, Christopher Reeve… Une oeuvre aussi magistrale que celle dont elle est issue. Il sera beaucoup pardonné aux artistes  qui ont su adapter un grand film d’un grand roman en le trahissant si fidèlement qu’ils en ont fait une oeuvre d’une grande… dignité.

(Photos extraites du film de James Ivory)

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères.

414

commentaires

414 Réponses pour De la dignité d’un grand majordome

tweetie dit: 16 janvier 2013 à 12 h 45 min

La fixette est une maladie mortelle, qui ronge, ronge, ronge, jusqu’au dernier neurone, du dernier des derniers imbéciles ! Amusant ….

roland dit: 16 janvier 2013 à 10 h 50 min

CP (9h20)
oui ML se croit si souvent au-dessus du lot alors qu’en clone de ce pauvre JCtweetie, dans son mépris pour les autres il se décrit lui-même

C.P. dit: 16 janvier 2013 à 9 h 20 min

Mauvaise Langue, impression peut-être juste. Mais rien ne saurait égaler votre très long et très scrupuleux épanchement sur l’homosexualité, le mariage gay, la filiation…

Giovanni Sant'Angelo dit: 16 janvier 2013 à 0 h 56 min


…je ne dis jamais à la place d’un autre qu’un tel à voulu dire ceci ou celà,…
…parce que dans la conversation les idées sont suggérées et pour d’autres amoncelées,…en barrage de clairvoyance pour un certain obscurantisme de connivence,…
…et même en insistant, les mêmes idées sont pour certains une autre réalité bloquée,…par les expériences et chemins différrend dans le suivis de la vie,…
…et à n’êtres que ceci ou celà,…suivant nos intérêts et altruistes convenances à bloquer l’imagination libre des autres est trop cavalier pour laisser passer un cas pareil,…
…c’est tout le problème de la réelle représentation parlementaire,…non seulement des conversations,…mais des généralités autour des discours convaincant pour abuser une confiance accordée par apparences aux défenseurs d’idées qui ne sont qu’hypothèses instrumentalisées dans un giron versatile,…autrement dit  » démocratique  » de mes deux,…à bloquer la voie et l’imagination populaire de leurs Utopie à porter de main,…donc voler,…la parole d’autrui,…par son sophisme,…de renard,…
…etc,…

Mauvaise langue dit: 16 janvier 2013 à 0 h 37 min

Les commentaires sont assez croustillants et drôle. On se croirait dans une assemblée de petits vieux dans une maison de retraite à l’heure du thé. Certains ne se souviennent plus très bien tandis que d’autres pérorent comme des coqs en pâte. Je ne parle ni des poules ni des renards embusqués…

Je suggère à Passou de réunir tout ça un jour dans une sorte de compilation arrangée pour théâtre bouffe pour ménagère de plus de cinquante ans et d’en faire un spectacle. Spectacle à guichet fermé assuré, Passou ! De quoi rentabiliser dix ans de Rdl.

renato dit: 16 janvier 2013 à 0 h 18 min

Vous avez sans doute vu la plaque là où se réunissait la Commission pour discuter le texte de la ‘Déclaration universelle des droits de l’homme’ — le projet de la déclaration s’appelait ‘Projet de déclaration de Genève’.

easy rider dit: 16 janvier 2013 à 0 h 12 min

« faut pas défendre le ouèbe et la liberté d’expression quand on ne supporte pas les critiques »

c’est pareil pour tout, pas de quoi fouetter un chat, ce sont ceux qui en parlent le plus qui en font le moins. on s’habitue, c’est tout.

Daaphnée dit: 16 janvier 2013 à 0 h 01 min

( à mon avis, Ueda, D. s’exerce à une forme toute nouvelle du dialogue philosophique .. qui ne fonctionne pas toujours .
Ou peut-être a-t-il fait sienne la phrase de Boileau – Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage, vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse, et le repolissez. Ajoutez quelquefois, et souvent effacez- sans vouloir trop effacer ..

Daaphnée dit: 15 janvier 2013 à 23 h 53 min

justement, il n’est pas impossible que ce soit la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui est mentionnée sur cette plaque .. mais y a-t-il eu qqc à Genève ?

ueda dit: 15 janvier 2013 à 23 h 50 min

Bonsoir, Daaphnée, oui nous sommes un peu dans le Schwartz et la confusion.

La promesse de cadeau que vous avez faite à D. semble avoir profondément affecté cet être étrange, mi réel mi virtuel, mais probablement humain pour une bonne partie de son psychisme.

Bien que nous ne comprenions pas tous ses messages, il semble maîtriser remarquablement nos codes linguistiques et comportementaux.
Qu’il emprunte le discours du don et contre-don m’a impressionné, on est là dans une situation de dialogue, et cet être n’a pas encore manifesté des gestes d’hostilité envers notre espèce en tant que telle.

Nous savons sur ce blog le poids qui pèse sur vos épaules, Daaphnée.
Mais quoi, peut-être la féminité, à la stupéfaction de tous les états-majors, va-t-elle notre monde.
Sachez que nous serons derrière vous.

Bonne nuit à vous!

renato dit: 15 janvier 2013 à 23 h 47 min

La ‘Déclaration des droits de l’homme et du citoyen’ est le texte de la Révolution.

La ‘Déclaration universelle des droits de l’homme’ est un texte écrit et adopté par l’Organisation des Nations unies en 1948.

Daaphnée dit: 15 janvier 2013 à 23 h 38 min

Bonsoir, Ueda, il fallait bien répondre à Jacques qui n’en loupe pas une …

Tiens, Lafayette! Il me semble avoir vu une plaque à Genève sur une maison où aurait été rédigée la déclaration universelle des droits de l’homme ( de 1789?), ma mémoire me joue-t-elle un tour ou serait-ce bien le cas ?
(il n’est pas impossible que je confonde avec une plaque qui commémorait qqc de Rousseau inspirateur de ..etc ..)
Bref, si qq peut rétablir mon souvenir quelque peu confus ..

Nollet dit: 15 janvier 2013 à 23 h 08 min

400 commentaires, ce n’est rien, c’est des pièces à l’atelier, mais c’est aussi l’amour de la belle ouvrage, avec l’apprenti Sylvain, qui commencera à comprendre.
Pensez à nos neveux, D., il faut transmettre.

Giovanni vient de dire la même chose.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*