de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
Des librairies ferment ? et alors ?

Des librairies ferment ? et alors ?

La France, combien de librairies ? De librairies, pas de divisions, pour une fois. Longtemps, ce pays s’est enorgueilli de posséder l’un des plus forts taux de librairies par habitant. Il y a une dizaine d’années, on en comptait plus d’une dizaine pour la seule ville de Grenoble – mais très peu en Corse et encore moins en Ariège. N’empêche que cette manière de record, surtout vu de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, paraissait être la moindre des choses pour une vieille nation qui se targue d’avoir été, sinon d’être encore, littéraire. La raison en était pourtant technique : la loi Lang/Lindon sur le prix unique du livre (c’est l’ancien ministre de la Culture qui m’a lui-même suggéré de l’appeler ainsi, lors d’un débat, afin de rendre justice à l’activisme de l’éditeur dans ce projet).

En 2014, la France comptera donc quelque 80 librairies de moins. D’un coup ! On pourra toujours se consoler au lendemain des fêtes en répétant, comme chaque année, que le livre est le cadeau le plus offert (des études pleines de chiffres et de courbes l’attestent), même si l’on sait que le noyau de gros lecteurs ne cesse de se rétrécir et que les gens lisent de moins en moins, surtout les jeunes, rien n’y fait. Ce trou dans le tissu des librairies françaises sera impossible à repriser. D’un côté, la faillite de Virgin par la faute de propriétaires plus soucieux d’investissements financiers que de vente des livres. Résultat : 26 points de vente de moins. De l’autre le dépôt de bilan de la chaîne Chapitre par la faute de propriétaires incompétents. Résultat : 52 magasins en moins. Ou un peu moins si certains sont effectivement repris par des libraires indépendants (tel Chapitre-Privat à Toulouse repris par la Maison du livre à Rodez). Dans un cas comme dans l’autre, des erreurs stratégiques reposant sur des modèles économiques inadaptés. Sans oublier, comme le rappelle Christine Ferrand dans son éditorial de LivresHebdo, la fermeture de Mona lisait, chaîne de magasins de livres neufs à prix réduit (trois librairies sur les neuf que comptait l’enseigne seraient reprises) Et la perspective pour la Fnac, toujours à vendre, de devenir un Darty-bis en glissant tout doucement vers l’électroménager et en réorientant son modèle par les franchises.P1050209

On en est là. Bien sûr, si on est Aurélie Filippetti, on crie très fort et très haut contre Amazon, bouc-émissaire idéal, en oubliant que la très-grande-librairie-en ligne ne se contente pas de réussir là où le portail des éditeurs français avait échoué : elle apporte également des livres en un temps record à des lecteurs et des villes ou des bourgades de France métropolitaine et d’outre-mer où il n’y a pas un libraire à moins de cent kms. Crier haro sur Amazon permet aussi de ne pas voir que le téléchargement gagne du terrain sur le livre papier, et partant sur la librairie ; de ne pas s’interroger sur les autres raisons qui ont provoqué une baisse spectaculaire de la vente des livres en septembre (5% de moins que l’an dernier qui était déjà un mauvais crû) ; et surtout de ne pas admettre que nombre de libraires n’arrivent plus à joindre les deux bouts aussi si ce n’est avant tout parce que le montant de leur bail est devenu exorbitant, comme le libraire historique Castéla, place du Capitole à Toulouse, a eu le courage de le reconnaître avant de baisser définitivement le rideau. Ou la non moins historique Del Duca sur les grands boulevards à Paris. C’est que les modes de consommation ont évolué –et la sociabilité avec.

Il n’est même plus sûr que le fameux « contact physique », alchimie d’un toucher, d’une voix, d’un regard, d’un accueil, d’une bienveillance, d’une expérience, qui lie un libraire à ses fidèles clients, ne soit pas en passe d’être obsolète tant la relation permanente à l’écran a modifié les habitudes du lecteur. A court terme, les librairies indépendantes ont bien raison de tout miser sur cette relation personnelle, renforcée par une animation permanente de leur lieu (conférences, débats, dédicaces, rencontres etc). Mais pour combien de temps encore ?

Une fois dressé le constat, reste à inventorier l’ampleur des dégâts. En d’autres temps, le chœur des lamentations aurait été unanime. Pas cette fois. Bien sûr, du côté des éditeurs, on se désole d’une baisse dramatique du chiffre d’affaires, perspective annoncée avec certitude. Mais on sait aussi que les éditeurs se sont toujours plaints de leur situation. N’importe quel chercheur qui a travaillé sur l’histoire de la profession en a fait l’expérience : la lecture des Nouvelles littéraires des années 30 aux années 70 résonne d’une même plainte, inchangée et récurrente. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’on entend désormais de plus en plus de professionnels exprimer un point de vue pragmatique, ne pas déplorer la situation et oser poser la question taboue : la fermeture de librairies entraînera-t-elle automatiquement une baisse des ventes de livres ? Et de répondre d’un même élan : rien de moins sûr car les lecteurs se reporteront soit sur des librairies indépendantes du quartier d’à-côté, pour ce qui est des grandes villes, soit sur les librairies en ligne (Fnac, Decitre, Sauramps, Mollat, Priceminister, Gibert Jeune, le Furet du Nord, Dialogues etc et bien sûr Amazon).

Et alors ? Le dire ainsi, c’est déjà faire acte de provocation, pour l’instant. Car l’air de rien, en même temps que le livre, au moment où s’amorce sa dématérialisation et tandis qu’il devient un produit comme un autre aux yeux des consommateurs de produits culturels, la librairie est peut-être en train de quitter le statut de sanctuaire dont elle a longtemps joui – et la bibliothèque métamorphosée en médiathèque, aussi. Changement d’époque ?

(Photos Passou)

Cette entrée a été publiée dans vie littéraire.

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commentaires

809 Réponses pour Des librairies ferment ? et alors ?

AM dit: 21 décembre 2015 à 12 h 15 min

les livres mal imprimé ne méritent pas d’être lus.

les libraire ferment à cause de livres eux-mêmes, j’entends pas là à cause des objets vendus:
les livres français n’ont aucune tenue dans le temps.
Déjà en librairie leur durée est trés courte car ils sont trop fragiles.
J’ai renoncé depuis longtemps à acheter un livre broché à cause non du textes mais de sa présentation de son aspect .
j’ai un vieux faulkner imprimé aux USA par the mansion press: reliure toile bleu bradel papier qui n’a jamais bougé depuis
j’ai payé très cher un guide fayard de la musique baroque la gouttière est si courte que je ne peux lire les fins de pharses des pages impaires ni le débur des pages pairies, le dos est brisé au bout de la première consultation, un peu comme si on vendait ne automobile dont on ne eut pas ouvrir les fenêtres et qui se cabosse quand on ouvre une porte.
donc pour moi livres d’occasion ou bradés pas d’offset pas de livres Cameron

le drame des libraires ce sont les éditeurs qui se moquent de leurs propres productions, de leurs lecteurs et ne parlons pas des auteurs.

Marc Antoine dit: 21 décembre 2013 à 13 h 55 min

Je ne sais plus si, lorsque l’on compatit au vol d’un ego, on écrit compassion ou conpassion… Bien à bout

Jacques-André WIDMER dit: 21 décembre 2013 à 1 h 41 min

Apprenti e-booker ou, en français, « scripteur-éditeur-libraire » , je viens de publier le premier Tome de mon premier livre électronique qui en comptera deux: Il porte le titre de: « On m’a volé mon ego – Récit d’une abomination vécue et vaincue ».

Ca se trouve ici , aussi vrai qu’on trouve parfois du pain frais à la boulangerie:

http://tinyurl.com/m4mpy28

Marc Antoine dit: 20 décembre 2013 à 8 h 09 min

Ces historiettes d’écharpes sont passionnantes ! Je ne regrette en rien cette perte de temps consacré à en palper longuement le textile mité par l’âge !…

des journées entières dans les arbres dit: 19 décembre 2013 à 22 h 16 min

Leo (Bloom) Pold dit: 19 décembre 2013 à 11 h 30 min
Bloom, cela m’ennuie un peu, et je souhaite que ce ne soit pas le cas, de faire queue de peloton sur ce fil, mais je tenais quand même à préciser à Phil que l’écharpe du Moulin d’Azéma était blanche, sur une photo que l’historien a, comme il l’écrit, vue.
Même si sur la couverture du livre de poche , sur la photo qui date de 1939, et prise à Montpellier, elle était de couleur foncée.
Je viens seulement de me rendre compte d’une chronologie bizarre, concernant cette histoire d’écharpe.
Le 18 juin 1940…

Bref, Phil, une amie vient de me signaler ce qui s’annonce comme un chef d’oeuvre cinématographique. Et chinois, s’il vous plaît:
« Les toutes premières images — une cargaison de tomates renversée sur une route — annoncent la couleur »
http://www.telerama.fr/cinema/a-touch-of-sin-de-jia-zhang-ke-une-vraie-claque,106211.php

bérénice dit: 19 décembre 2013 à 22 h 05 min

Les chats ont en commun une bonne capacité d’adaptation, une résistance non négligeable et s’ils apprécient le confort ils peuvent s’en passer, préférer n’ayant rien de mieux à vivre l’errance, jusqu’à ce point de non retour je l’ignorais, ainsi que cette catégorie occupe une place dans la classification animalière.

Chaloux dit: 19 décembre 2013 à 21 h 08 min

de nota

« Mais j’ai certainement tort de considérer que rester chez soi et commander un livre,ne plus savoir patienter un peu pour l’obtenir,ne plus s’exposer à faire de mauvaises rencontres en allant en librairie,me semble un peu affligeant. »

Profond.

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