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La République Des Livres par Pierre Assouline

Richard Flanagan, le diable de Tasmanie

Par MARIE TOURRES

tourresEN 2014, le vénérable Booker Prize fut teinté d’un relent de polémique sur les spécificités de la culture du Commonwealth, de l’Irlande et du Zimbabwe. Pour la première fois, le prix était ouvert à tout auteur écrivant en anglais et publié au Royaume-Uni, dégageant donc une large voie aux oeuvres américaines. Cette modification, rompant avec une tradition vieille de 45 ans, ne remporta pas l’approbation générale. Certains criant à la globalisation de la littérature, d’autres au manque d’équité puisque jamais le Pulitzer ne laisserait place libre à des auteurs étrangers. Mais l’honneur est sauf. C’est bien un écrivain du Commonwealth qui a remporté le Booker Prize 2014. Richard Flanagan, Australien, et son roman The Narrow Road to the Deep North ont finalement coupé l’herbe sous le pied des deux Américains encore en lice : Joshua Ferris et Karen Joy Fowler.

Aussitôt récompensé, Richard Flanagan, fit fi des convenances et embrassa sans façon Camilla Parker Bowles, Duchesse de Cornwall. Puis il dit publiquement à la BBC sa « honte d’être Australien », s’en prenant au Premier ministre de son pays et à ses manquements en matière de politique écologique. Ironie du sort : Flanagan recevait quelques semaines plus tard une deuxième récompense : le Prime Minister’s Literary Award for fiction (Prix du Premier ministre pour le roman). L’auteur fit don des 40 000 dollars australiens engrangés à la Fondation pour la littérature indigène en affirmant non sans provocation : « l’argent c’est comme la merde, quand on l’amasse, il pue, quand on le répand, il sert d’engrais. »PH_MMAGDEC15_wide_BOOKFlanagan-20131214104732207820-620x349

Puis Flanagan fut nominé, contre son gré, pour le Bad sex fiction award, un prix des plus hurluberlus récompensant les plus mauvaises scènes d’amour de la littérature. Richard Flanagan ne nous avait-il pas répété à longueur d’interviews : « I’m a bad writer » (Je suis un mauvais écrivain) ? Voilà campés les éclats de ce diable de Tasmanie. Né en 1961 sur cette île australienne, Richard Flanagan quitta l’école à 16 ans, fut ouvrier agricole, puis professeur de canoë kayak. En 1994, il se jeta dans la littérature comme dans des rapides et devint la vedette du roman australien. Co-scénariste du film Australia qui mit à l’écran Nicole Kidman et Hugh Jackman, il ne quitta pas pour autant sa cabane face à la mer.

Tout à la fois roman historique, d’amour et de guerre, The Narrow Road to the Deep North est inspiré par l’histoire du père de Flanagan, qui, en 1943, fut prisonnier dans un camp de travail entre Thaïlande et Birmanie. Là, des milliers d’hommes traversèrent la jungle travaillant, dans des conditions abominables, à la construction pharaonique de la « voie ferrée de la mort ». Traités comme des esclaves et torturés par leurs gardes japonais, 100 000 hommes y laissèrent la vie. Dorrigo Evans, chirurgien de son état, en réchappa. Devenu héros de guerre, il méprise les honneurs publics et se noie dans de vaines coucheries adultères. Par flashs hypnotiques, Flanagan raconte – sans mélodrame mais avec un réalisme cru et poétique – les atrocités de la guerre : la moiteur de la jungle, les insectes, l’odeur pestilentielle des plaies ulcérées, la vivisection, la torture, la famine, les diarrhées cholériques… Puis le répit illusoire d’Evans hanté par le fantôme de son grand amour perdu, la jeune épouse de son oncle.

Précis, documenté, ne se réduisant pas à une épopée martiale, le récit plonge dans l’introspection et interroge les fêlures, les faiblesses et les grandeurs, l’ébranlement de chacun – victime ou bourreau. Flanagan sonde la part d’humanité, l’engourdissement de l’esprit, les motivations de ces Japonais transformés en bêtes à la cruauté tyrannique. A la fois brutal et subtil, l’enfer sombre des décors et des âmes de Flanagan ne peut laisser indifférent. A la croisée du Pont de la rivière Kwai de Pierre Boulle, de la Voie Royale de Malraux, et d’une grande fresque humaniste à la Spielberg, The Narrow Road to the Deep North  saura séduire les amateurs de belles lettres. Quoiqu’il s’en défende, Richard Flanagan est un grand et laborieux écrivain : 5 versions, 12 ans de travail pour choisir la forme la plus adéquate, peaufiner les mots, le rythme. Et au final un roman dont le titre est tiré d’un haiku du poète japonais Matsuo Basho. La phrase parfaite !

 MARIE TOURRES

N.B : La traduction française de The Narrow Road to the Deep North paraîtra chez Actes Sud en janvier 2016

(« Marie Tourres » photo D.R. ; « Richard Flanagan » photo Colin MacDougall)

 

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature étrangères.

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commentaires

2 Réponses pour Richard Flanagan, le diable de Tasmanie

Marie Tourres dit: 27 janvier 2015 à 16 h 09 min

Référence à la Voie Royale de Malraux sur la forme, car les descriptions de la jungle moite du sud est asiatique et de la putréfaction ambiante y sont assez proches. Un cadre propice à la réflexion sur les destinées humaines dans les 2 ouvrages.
Référence à Pierre Boulle sur le thème traité, même s’il est abordé très différemment par Flanagan.

Bloom dit: 27 janvier 2015 à 5 h 29 min

Article écrit du petit bout de la lorgnette, à se demander s’il a été lu. Rien à voir avec Pierre Boulle et encore moins avec Malraux…Pourquoi pas Loti et Pavie…
Flanagan a écrit ce livre en hommage à son père, prisonnier du Train de la mort / Death Railway, qui mourut alors qu’il venait d’y mettre la dernière main.
C’est un travail de mémoire, avec des changements de focalisations multiples concernant le temps & les personnages, notamment le destin des matons japonais ou coréen du camps. Cruauté âpre et dérangeante de nombre de passages…

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