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La République Des Livres par Pierre Assouline

L’affaire du Goncourt belge

Par FRANCOIS-XAVIER LAVENNE

lavenneLa littérature est-elle question de nationalité ? Aujourd’hui, il semble évident de répondre par la négative. Tel n’était pas forcément le cas lorsque le Prix Goncourt fut attribué pour la première fois à un écrivain qui n’était pas français, en l’occurrence le Belge Charles Plisnier, en 1937. Cet événement, peu connu de l’histoire des Lettres belges, pose la question de la reconnaissance de la diversité de la francophonie au sein d’une littérature alors encore presque totalement centrée sur l’Hexagone. Il met en évidence le rapport ambigu du monde culturel belge à l’institution littéraire parisienne. Il illustre enfin les divisions et les hésitations des écrivains de notre pays quant à leur identité.

En 1936, Charles Plisnier est déjà une figure connue en Belgique, comme avocat, homme engagé, critique littéraire, poète, essayiste, nouvelliste, intellectuel qui réunit dans son salon de la place Morichar un cercle d’écrivains et de penseurs… Il a d’abord été militant communiste, directeur de la section belge du Secours Rouge International, chargé de missions politiques secrètes, avant d’être exclu du parti en 1928 et d’adhérer au Parti Ouvrier Belge, l’ancêtre du parti socialiste. Il s’impose, cependant, aux yeux du grand public, tant en Belgique qu’en France, avec la publication de son roman Mariages, une radiographie minutieuse de la bourgeoisie dans laquelle le statut de la femme est au cœur de l’intrigue.

Ce roman fut unanimement salué par la critique et devint rapidement un succès de librairie. Il s’agissait du premier livre de Plisnier publié chez un éditeur français, en l’occurrence Corrêa. La lettre envoyée par l’éditeur montre que celui-ci avait directement vu dans Mariages un possible Prix Goncourt et envisageait d’élaborer une stratégie pour parvenir à le lui faire obtenir[1].

À la veille de la remise des prix littéraires en décembre 1936, le roman de Charles Plisnier figurait dans la liste des favoris de tous les journaux pour le plus prestigieux d’entre eux. Ainsi, Le Figaro l’avait-il acclamé, dès sa parution, comme un lauréat possible, sinon probable, saluant « l’extraordinaire roman de Charles Plisnier, Mariages (le Goncourt ?), un roman pur, balzacien à quoi nous ne sommes plus habitués[2] ». Pourtant, ce fut le roman de Maxence Van der Meersch, L’empreinte de Dieu, qui fut couronné et la rumeur – peut-être nourrie par les confidences de Lucien Descaves – se répandit qu’un débat avait divisé l’Académie Goncourt quant à la nationalité du lauréat et qu’il avait été décidé de réserver le prix exclusivement à des auteurs français.

L’indignation s’empara de la presse belge ; Le Peuple et L’Indépendance belge n’eurent pas de mots assez durs à l’égard de ce « protectionnisme littéraire » et de ce « déni de justice[3] ». L’éditeur, qui connaissait des difficultés financières, comprit l’intérêt qu’il pouvait tirer de cette polémique et ne se priva pas de l’attiser. Il publia ainsi, tant en Belgique qu’en France, des publicités au texte provocant :

PARCE QUE PLISNIER est BELGE

MARIAGES

n’a pas eu le

PRIX GONCOURT[4]

L’écrivain français Victor Margueritte, dans un texte intitulé La Belgique à l’index ?, souligna l’importance d’un débat dépassant la personnalité et l’œuvre d’un écrivain particulier :

« Le Prix Goncourt doit-il être exclusivement réservé à des auteurs de nationalité française ou peut-il être attribué à tel ou tel auteur de langue française prolongeant au-delà de nos frontières le rayonnement de notre littérature[5] ? ».charles_plisnier

Pour affirmer sa position sur cette question, l’Association des écrivains belges organisa une manifestation, suivie d’un repas, le 9 janvier 1937. Le texte de l’invitation à y participer témoigne de l’échauffement des esprits autour de l’événement : Charles Plisnier a été écarté par le jury du Prix Goncourt « uniquement parce qu’il est Belge ». Cette raison est un déni de justice contre lequel tous les écrivains belges entendent protester. Lors de cette manifestation, abondamment couverte par la presse, Charles Plisnier prit la parole et rappela que ce qu’on avait refusé, à travers lui, à la Belgique l’avait déjà été aux Suisses pour Ramuz et Cendrars. Il ajouta que la France, la Suisse, la Belgique et le Canada constituaient une seule littérature et que tous les écrivains de ces pays devaient être reconnus comme participant au même rayonnement culturel.

Cette polémique sembla gêner la presse française. Ainsi, Le Figaro ironisa-t-il sur le « plantureux banquet » organisé par les écrivains belges et réfuta-t-il toute forme de « nationalisme borné » ou de « patriotisme littéraire » dans le chef du jury du Goncourt[6]. Il ne s’agissait, vu de Paris, que d’une agitation quelque peu folklorique autour d’un complot imaginaire, preuve d’une « susceptibilité accablante », voire d’un prétexte, monté de toutes pièces, pour attirer l’attention et faire pression sur le monde littéraire français. Deux mois plus tard, le compte rendu du « Manifeste du Lundi » se termine pourtant par un retour sur l’affaire du Goncourt 1936, signe qu’elle n’est pas à classer au rang des anecdotes, mais révèle un malaise plus profond.

Le chroniqueur, qui plaide pour une « amitié littéraire franco-belge » reconnaît que « nos amis belges ont pu parfois s’estimer négligés par la critique parisienne[7] », mais affirme que, si Plisnier n’a pas eu le prix que son livre méritait, il ne faut y voir qu’un événement banal, comme il s’en passe souvent dans ces délibérations qui s’apparentent à des loteries. Alors que l’on aurait pu croire la controverse enterrée, Le Figaro revint encore sur le sujet en août. Une nouvelle fois, le journal sous-entend que les Belges ont mal interprété la décision du jury et se demande si cette suspicion réapparaîtra à l’occasion de la prochaine remise des prix littéraires, lors de laquelle plusieurs livres d’écrivains belges seront à nouveau candidats[8].

La question de la nationalité n’intervient-elle donc jamais dans les délibérations du Goncourt ? Ce n’est pas ce qui ressort des articles publiés dans ce même journal lorsqu’il faisait état des premières réunions de l’Académie en octobre et en novembre 1936. Les journalistes, qui par la suite nieront la réalité du problème, avaient en effet eu vent que la nationalité du lauréat faisait débat :

 Il serait question pour le Prix Goncourt d’un roman, Mariages, dont l’auteur M. Charles Plisnier est Belge. Là-dessus, certains objectent que le règlement du prix interdit de le donner à un auteur étranger. Ne l’a-t-on pas déjà refusé à M. Ramuz et à M. Binet-Valmer en raison de leur nationalité suisse. Mais qui a lu le règlement du prix Goncourt ?[9]

Le journaliste, dont nous avons cité l’article sur l’amitié littéraire franco-belge, soutient cette ouverture aux étrangers. Un mois plus tard, le débat paraît plus intense :

« M. Lucien Descaves montre, dit-on, un faible pour Mariages de Charles Plisnier, n’acceptant pas qu’un écrivain de langue française soit privé de la Couronne parce que Belge[10] ».

Une confirmation officielle de l’existence de ces divergences est donnée en novembre 1937, à la veille de la remise du nouveau Prix Goncourt, par un membre du jury, Jean Ajalbert. Il déplore, dans un article paru dans Marianne, que le prix n’ait jamais été donné à un étranger et dit avoir entrepris de sonder les autres membres du jury pour éclaircir la situation. Les seuls qui s’y soient opposés sont les frères Rosny. Cet article apparaît donc comme une tentative de faire pression sur eux et Jean Ajalbert ne manque pas de rappeler qu’ils ont été élevés en Belgique, ce qui rend leur position encore plus paradoxale.

Les frères Rosny sont-ils responsables de la mise à l’écart d’un Belge lors du Prix Goncourt 1936 ? Jean Ajalbert ne va pas jusque-là. Il regrette plutôt que la question soit récurrente depuis la création du prix et n’ait jamais été tranchée. Il cite quelques exemples d’auteurs pour qui elle s’est posée, sans que ces candidats aient été exclus a priori : Binet-Valmer (1906) et Ramuz (1907) pour la Suisse, Neel Doff (1911) pour les Pays-Bas. Il réfute cependant que Charles Plisnier ait été victime de telles considérations l’année précédente. Il aurait plutôt essayé de tirer parti de la réputation protectionniste de l’Académie Goncourt et aurait joué sur le flou entourant la question des écrivains étrangers pour faire sa promotion, en jetant au passage le discrédit sur le jury. L’an dernier, M. Charles Plisnier, dont l’important envoi : Mariages n’avait été favorisé d’aucun suffrage, ne s’est-il pas, au lendemain du scrutin, sur une bande enrobant ses volumes, proclamé : Prix Goncourt, éliminé comme Belge.[11]

Le problème se serait, par contre, posé pour Blaise Cendrars – dont Jean Ajalbert fait dans un étrange lapsus un… Belge, signe que ce pays est au cœur de son esprit au moment où il rédige l’article. Pourquoi laisser se prolonger l’équivoque, à l’intérieur de l’Académie, comme dans le public ! Ainsi, à son premier vote, Roland Dorgelès, tout feu, tout flamme, nous proposait Blaise Cendrars.

– Mais, il est Belge…

– Raison de plus… Et le baptême du sang, en plus du talent…

– Étranger… Le testament…

En réalité, nous n’étions pas fixés – et nous avions nos préférences…

Négligence, nonchalance, l’incident effacé, on tarde à se prononcer.[12]

Il est difficile de fixer la date de cet « incident », mais il ne s’agit pas de l’année1936 puisque Blaise Cendrars n’a publié aucun roman cette année-là ; il n’était pas plus en lice en 1937. L’élément crucial de cet échange est l’argument utilisé par l’interlocuteur anonyme de Dorgelès pour exclure les écrivains étrangers : le testament des Goncourt. Ce texte fondateur, publié sous la forme d’une plaquette remise exclusivement aux membres de l’Académie, était en effet connu depuis que Léon Deffoux en avait révélé, dans le Mercure de France,« le texte complet […] tel qu’il a été produit et lu à l’audience publique de la Première Chambre du Tribunal Civil du 7 juillet 1897, au cours du procès engagé par un certain nombre des héritiers naturels du testateur[13] ». Nulle part, l’on n’y trouve de référence à la nationalité des futurs lauréats : Ce prix sera donné au meilleur roman, au meilleur recueil de nouvelles, au meilleur volume d’impressions, au meilleur volume d’imagination en prose, et exclusivement en prose, publié dans l’année.[14]

En outre, Edmond de Goncourt invite les Académiciens à toujours faire preuve d’audace dans leurs choix et à ne tenir compte que du talent et de la nouveauté :

« Mon vœu suprême, vœu que je prie les jeunes académiciens futurs d’avoir présent à la mémoire, c’est que ce prix soit donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme[15] ».

Selon Jean Ajalbert, les Académiciens réticents à l’ouverture du prix à des écrivains non français invoquent un article du testament stipulant que les membres de l’Académie doivent être des écrivains « de langue et de nationalité française ». Cependant, cette condition n’apparaît pas dans le texte reproduit par Léon Deffoux ; la seule exclusive, concernant les membres du jury, est qu’ils ne peuvent pas être élu à l’Académie française. Y a-t-il eu un amendement ultérieur au testament au sein de l’Académie Goncourt ? Charles Plisnier affirme, à ce propos, que Lucien Descaves et Joris-Karl Huysmans ont été chargés d’élaborer le règlement de l’Académie et qu’ils ont pris soin de le rédiger de telle sorte que les écrivains étrangers de langue française ne puissent être écartés, mais que la tradition s’est malgré tout établie de ne couronner que des écrivains nés en France, malgré les rappels de Lucien Descaves, qui a soutenu sa candidature[16].

Le débat apparaît donc moins juridique qu’idéologique et l’article d’Ajalbert a pour but de forcer les membres de l’Académie à trancher définitivement et publiquement une question qui risque, à ses yeux, de se reposer lors du Goncourt 1937, sans doute à propos du nouveau livre de Plisnier :

Mais, pour la prochaine compétition, voici M. Plisnier qui revient avec Faux-Passeports –qui lui ouvrent toutes les frontières – balançant au dernier tournant les chances de Nez-de-cuir, de M. de La Varende […].[17]

Cette référence faite aux grandes chances de Faux passeports d’être couronné empêche de trancher définitivement sur ce qu’il s’est passé l’année précédente au sein de l’Académie. La question des écrivains étrangers relève d’une conception générale de ce qu’est la littérature française et de ce qu’est la vocation du Prix Goncourt ; elle ne peut être réduite, par un membre du jury, au cas personnel d’un écrivain, qui en deviendrait le symbole alors qu’il est un lauréat potentiel dans un futur proche. Révéler publiquement que Plisnier a été lésé reviendrait à reconnaître une dette implicite de l’Académie Goncourt à son égard et à réduire un éventuel prix futur à une simple compensation. En outre, il était difficile pour Jean Ajalbert de risquer de réveiller la susceptibilité des Belges, ce qui aurait pu créer un climat délétère à un mois des délibérations finales.

Cet article eut en effet un écho dans la presse belge puisque Le Soir en publiaun compte rendu, dont le titre témoigne d’une réduction totale de la problématique des écrivains étrangers à la seule Belgique : « Les Belges chez Goncourt[18] ». Cet article omet en outre de mentionner que Plisnier n’aurait obtenu aucune voix en 1936 pour Mariages… La question du Goncourt était en effet devenue une cause nationale.

Tout était prêt pour le deuxième acte de l’affaire du Goncourt. Pour augmenter ses chances de victoires, Charles Plisnier choisit, après la désillusion de 1936, de s’installer à Paris. Ce déménagement lui permit de vivre de sa plume et de mieux se faire connaître du microcosme parisien alors qu’il publiait Faux passeports.

 Si Plisnier choisit avec Mariagesle roman-fleuve pour disséquer les mœurs d’une famille bourgeoise, le coup de poing de la nouvelle lui permet dans Faux passeports de rendre la fièvre de l’engagement. Sa brièveté est en effet au diapason du temps que vivent les protagonistes, ces êtres en rupture, frayant leur voie de crise en crise dans une urgence et un danger permanents. Dans ce recueil, Charles Plisnier parle des illusions et des désillusions de l’engagement, d’un idéalisme qui, dans son espoir de changer le monde, peut tourner au fanatisme.

Le 1erdécembre, la décision tomba : Charles Plisnier devenait le premier écrivain non français à recevoir le plus prestigieux des prix littéraires français. La presse nationale célébra, unanime, cette grande victoire pour la Belgique : Charles Plisnier, en forçant des portes qu’on croyait cadenassées, n’a pas seulement affirmé sa valeur ; il a bien servi son pays.[19]

Le caractère exceptionnel de ce prix ne tient pas qu’à la nationalité du lauréat, mais aussi au fait qu’il récompensait deux livres, dont l’un était paru l’année précédente – ce qui n’est pas conforme au testament d’Edmond de Goncourt. Il faut cependant noter que la lettre reçue par Charles Plisnier de la part du jury ne mentionne pas l’ouvrage pour lequel le prix lui est décerné et que la plupart des journaux du lendemain considèrent que « l’auteur de Mariages » l’a reçu pour Faux passeports. L’idée d’un prix conjoint pour les deux livres n’apparaît que dans quelques titres[20],ce qui n’empêcha pas Corrêa de mettre une bande « Prix Goncourt 1937 » sur les deux ouvrages.

L’histoire littéraire retiendra cette version dont l’origine est à chercher dans une confidence de J.-H. Rosny aîné. Celui-ci précise en effet à quelques journalistes que, dans l’esprit du jury, Charles Plisnier a été récompensé pour ces deux livres[21]. Cette entorse au règlement du prix fut de nature à renforcer le sentiment partagé dans la presse belge d’un aveu de l’injustice commise l’année précédente et d’un repentir du jury parisien. Ainsi, le journaliste du Peuple s’exclame-t-il :

« Honneur, donc, à Charles Plisnier, premier Prix Goncourt belge ! Honneur, aussi, à l’Académie qui a su réparer, de la meilleure manière qui soit, une erreur que les écrivains belges n’avaient pas été les seuls à regretter[22] ».

Le Soir n’est pas en reste et se réjouit que le « protectionnisme xénophobe » soit levé. L’événement littéraire est célébré dans des termes militaires comme une libération au terme d’une campagne victorieuse. Cette bataille heureuse s’appelle la Victoire du Goncourt. Elle a été gagnée avec brio, après combien d’inquiétudes. On imaginait naguère qu’autour de la table du fameux déjeuner veillaient les sévères gardiens du protectionnisme xénophobe et qu’à l’entrée, il suffisait d’avoir présenté une carte d’identité que ne marquaient point les couleurs de la République pour être poliment éconduit.[23]

Charles Plisnier en est le héros, le « proconsul triomphateur[24] », qui a permis que les écrivains de langue française venus de différents pays soient enfin traités en égaux : or, voilà qu’un Belge est « prix Goncourt ». Voilà qu’en France, un talent d’au delà les frontières est reconnu, consacré, couronné. Voilà qu’officiellement, – car l’Académie Goncourt a la force d’une institution, – sont traités en égaux des écrivains de langue française de pays différents.[25]

Cette reconnaissance symbolique est cependant entourée de regrets sous la plume de l’un des éditorialistes du Soir. S’il compare la victoire de Plisnier au Goncourt à celles des sportifs qui gagnent des compétitions à l’étranger, il regrette que la foule ne puisse venir l’accueillir à la gare du Midi pour son retour au pays et le porter en triomphe dans les rues de la ville, comme on le fait pour les boxeurs et les cyclistes vainqueurs du tour de France. La raison en est que Plisnier a dû s’exiler doublement pour pouvoir gagner le prix, d’abord en se faisant publier par un éditeur français, ensuite en s’installant à Paris. Il accuse le public belge d’en être responsable puisque les écrivains belges ne sont pas lus par les Belges, sauf lorsqu’ils ont été reconnus à Paris :

Pendant des années, cet écrivain a publié en Belgique de très beaux livres, mais il y a trouvé peu de lecteurs. Il lui a suffi de coller sur ses romans une étiquette parisienne pour que nous achetions ses livres. C’est toujours la même histoire, et l’indifférence du public belge demeure, en matière littéraire, aussi redoutable que décourageante.[26]

Cette absence d’intérêt crée une impasse pour les auteurs et les éditeurs. Si, parmi les premiers, quelques-uns parviennent à s’évader ; les seconds sont contraints de se battre pour survivre ou de trépasser dans l’indifférence. Pour l’éditorialiste, qui revient implicitement sur la polémique de l’année précédente, les Belges ont beau jeu de se plaindre du protectionnisme de la France ; ils évitent ainsi de s’interroger sur leur propre apathie et sur le manque de soutien qu’ils témoignent à leurs créateurs au moment où ils en ont besoin.

« Le [Charles Plisnier]  voilà soudain en vedette. Avouons que nous n’y sommes pour rien. […] M. Charles Plisnier poursuivra sans doute en France, une carrière qui s’annonce brillante. Beaucoup d’écrivains ont fait comme lui, qui n’avaient pas la chance d’être boxeurs ou coureurs cyclistes[27] ». Ce Prix Goncourt changera-t-il le regard que les Belges portent sur leur littérature ? L’éditorialiste se montre sceptique : « Le jour où les lettres belges auront leurs supporters, les choses iront mieux chez nous pour ceux qui tâchent de vivre de leur plume et de leur pensée. Mais hélas ! Nous n’en sommes pas encore là[28] ».

L’autre raison de la fragilité de l’institution littéraire belge est, pour les journalistes du Soir,le manque de moyens financiers et l’absence de politique culturelle ambitieuse. Un autre éditorialiste constate, amusé, que la littérature est devenue un sujet de discussion à la Chambre et au Sénat, que les ministres s’adressent aux membres de l’Académie Goncourt comme à des chefs d’État ou à des ministres étrangers, tandis que les politiciens de droite saluent avec emphase Charles Plisnier, un écrivain pourtant très éloigné de leur vision politique. Il espère que ce Goncourt amènera durablement la littérature au cœur des préoccupations et aura convaincu le monde politique qu’elle constitue un enjeu important. En ce sens, le Goncourt est autant une victoire de la Belgique à Paris, qu’une victoire de la littérature à Bruxelles :

Car voici, tout de même, des événements extraordinaires : le gouvernement, la Chambre et le Sénat se trouvent brusquement placés devant une réalité qu’ils n’ont jamais aussi clairement perçue : la littérature. Et ils réagissent.[29]

Le journaliste relève cependant qu’au moment où l’on félicitait Plisnier pour son prix, on annonçait une baisse des subventions à la littérature et conclut :

« si tout de même, au cours de la discussion du budget, on se souvenait un peu de la Victoire du Goncourt[30] ? ».

Le politicien, auteur du rapport qui pointe les faibles subventions accordées à la littérature « éternelle parente pauvre, Cendrillon du budget », est Louis Piérard. Ce député eut un rôle essentiel dans la défense des écrivains et dans la création du droit d’auteur en Belgique. Il fut aussi le fondateur et le président du PEN Club de Belgique. Or, ce fut le PEN Club qui organisa les cérémonies en l’honneur du Goncourt de Charles Plisnier. Elles rencontrèrent un succès populaire considérable. Plus de deux mille personnes vinrent l’écouter parler de la mission du romancier au Palais de Beaux-Arts de Bruxelles et le théâtre de Mons était comble lors de la réception officielle de l’écrivain dans la ville où il avait passé sa jeunesse. Le même enthousiasme se manifesta un peu plus tard à Verviers.

Au milieu de ces réjouissances nationales, les déclarations du lauréat laissèrent entendre quelques dissonances. C’est en effet entre les deux actes de la polémique du Goncourt que se place un événement important de l’histoire de la littérature belge : la publication du Manifeste du Lundi, dont Charles Plisnier est l’un des signataires. Ce texte, publié le 1ermars 1937 – c’est-à-dire moins de deux mois après la manifestation pour la reconnaissance des droits des écrivains belges –, fustige les tendances régionalistes et le concept de littérature nationale. Les membres de ce groupe revendiquent leur volonté de ne pas être considérés comme des auteurs belges, mais comme des auteurs français à part entière.

Cette position peut paraître paradoxale. Elle révèle que l’unité nationale affichée dans la polémique du Goncourt repose en partie sur un malentendu. Le soudain patriotisme littéraire belge, au nom duquel certains journalistes défendent puis célèbrent Plisnier, n’est en effet pas partagé par l’auteur de Mariageset de Faux passeports. Surtout, le Manifeste du Lundi apparaît, quand on le replace dans le contexte de la polémique du Goncourt refusé à Plisnier, comme un double défi lancé, d’une part, aux anciens de la Jeune Belgique et, de l’autre, à une institution parisienne par laquelle les écrivains belges éprouvent des difficultés à se faire reconnaître et qui peut même les rejeter à cause de leur nationalité ou les traiter avec une certaine condescendance.

L’installation de Charles Plisnier en France, le 1er avril 1937, s’inscrit dans la continuité du Manifeste du Lundi et il ne faut pas s’étonner que les premières déclarations du lauréat n’aillent pas dans le sens de la revendication d’une spécificité belge ou d’une fierté nationale excessive. Il répète en effet que « sa patrie culturelle est la France[31] ». De même, il reprend un journaliste, qui lui fait remarquer que les écrivains belges sont mis à l’honneur, en lui répondant que « cette expression “écrivains belges” est fautive[32] ». Il précise sa pensée dans un article publié dans le Bulletin de l’Association pour la propagation de la langue française en janvier 1938. Il y défend « qu’il n’y a pas de littérature nationale […] Il n’y a pas de littérature belge […] Il y a une littérature française[33] ».

On comprend ainsi que l’unanimité de l’indignation autour du Goncourt 1936, puis l’unanimité de la célébration autour du Goncourt 1937 ont fait passer au second plan le clivage entre diverses sensibilités. Du point de vue de Charles Plisnier, le refus de lui donner le Prix Goncourt « uniquement parce qu’il est Belge » résonne sans doute moins comme une injustice faite à la Belgique que comme un enfermement dans une identité dont il voudrait s’extraire ; de même, son prix symbolise moins une grande victoire belge à Paris que la réussite de son assimilation à la scène culturelle française. Ce rattachisme littéraire évoluera chez Plisnier en un rattachisme politique comme l’atteste son premier vote, dit « sentimental », au Congrès national wallon organisé en 1945.

« L’affaire du Goncourt » apparaît ainsi extrêmement intéressante parce qu’elle concentre une série de questions qui traversent l’histoire de la littérature belge. Le rejet supposé d’un écrivain belge à cause de sa nationalité, puis sa reconnaissance, confrontent l’ensemble de la Belgique littéraire à un problème ontologique. Les deux temps de la polémique brouillent et révèlent une problématique latente quant à la définition de l’identité des écrivains belges francophones. Ils soulignent l’inconfort de leur positionnement par rapport à l’institution littéraire française et la faiblesse de l’institution littéraire belge. Ils révèlent un rapport à Paris placé sous le signe du paradoxe dans un balancement permanent de la frustration à la fascination.

FRANCOIS-XAVIER LAVENNE

Université catholique de Louvain, Président de l’Association Charles Plisnier

 

[1]Lettre du 23 octobre 1935, conservée au Musée royal de Mariemont.

[2]Jean-Germain Tricot, dans Le Figaro littéraire, 11 juillet 1936, p. 8.

[3]L’Indépendance belge, 13 janvier 1937.

[4]Le Soir, 10 décembre 1936, p. 6 ; Le Figaro, 12 décembre 1936.

[5]Victor Margueritte, La Belgique à l’index ? (décembre 1936). Texte conservé au Musée royal de Mariemont.

[6]« Les écrivains belges réclament le Prix Goncourt », dans Le Figaro, 16 janvier 1937, p. 5.

[7]André Billy, « Pour l’amitié littéraire franco-belge », dans le Figaro, 20 mars 1937, p. 5-6.

[8]La Girouette, « Ce que lisent les Dix », dans le Figaro, 14 août 1937, p 5.

[9]André Billy, dans Le Figaro, 31 octobre 1936, p. 6.

[10]La Girouette, « Les chances de M. Maxence Van der Meersch », dans Le Figaro, 28 novembre 1936, p. 7.

[11]Jean Ajalbert, « Le Prix Goncourt et les écrivains étrangers », dans Marianne, 27 octobre 1937, p. 5.

[12]Ibidem

[13]Léon Deffoux, « Le testament d’Edmond de Goncourt », dans le Mercure de France, 15 juillet 1921, p. 494-504.

[14]Ibid., p. 498.

[15]Ibidem

[16]Charles Plisnier, Note au sujet du Prix Goncourt, tapuscrit conservé au Musée royal de Mariemont.

[17]Jean Ajalbert, op. cit., p. 5.

[18]« Les Belges chez Goncourt », dans Le Soir, 8 novembre 1937, p. 9.

[19]Richard Dupierreux, « Après la victoire du Goncourt », dans Le Soir, 13 décembre 1937, p. 9.

[20]Par exemple, « Le Prix Goncourt est décerné à Charles Plisnier à la fois pour Mariages et pour Faux passeports, coupure de presse sans références conservée aux Archives et Musée de la littérature (FS 1800051-0020)

[21]« Le Prix Goncourt 1937 est décerné à l’écrivain belge Charles Plisnier pour son livre Faux passeports. “Ma patrie culturelle est la France” nous dit le nouveau lauréat », coupure de presse sans références conservée aux Archives et Musée de la Littérature (FS1800051 – 0018).

[22]Frédéric Denis, « Le Prix Goncourt à Charles Plisnier », dans Le Peuple, 2 décembre 1937.

[23]Richard Dupierreux, loc. cit..

[24]Ibidem

[25]Ibidem

[26]Puck, dansLe Soir, 3 décembre 1037, p. 1.

[27]Ibidem

[28]Ibidem

[29]Richard Dupierreux, loc.cit.

[30]Ibidem

[31]Voir, par exemple, « Le Prix Goncourt 1937 est décerné à l’écrivain belge Charles Plisnier pour son livre Faux passeports. “Ma patrie culturelle est la France” nous dit le nouveau lauréat », loc. cit..

[32]« Le Prix Goncourt est décerné à Charles Plisnier à la fois pour Mariageset pour Faux passeports »,loc.cit..

[33]Charles Plisnier, « Littérature belge d’expression française ou littérature française de Belgique », dans Bulletin de l’Association pour la propagation de la langue française, janvier 1938.

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

3 Réponses pour L’affaire du Goncourt belge

Miroux Pierre-Marie dit: 5 septembre 2018 à 15 h 40 min

Félicitations, François-Xavier, pour ce bel article. Une affaire autant belgo-belge que belgo française si j’ai bien compris. Je note avec intérêt que la manifestation en faveur de Charles Plisnier est « suivie d’un repas » ! La Belgique, voilà un pays où l’on sait vivre !

Jacques LEFEBVRE dit: 21 août 2018 à 10 h 20 min

Bravo ! Très bien document et nuancé. De plus, la question du nationalisme littéraire reste cruciale.

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