de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
L’ego-péplum d’Emmanuel Carrère

L’ego-péplum d’Emmanuel Carrère

Il y a des livres qu’on aimerait aimer pour de multiples raisons : on suit l’auteur de longue date, sa personne a toute notre sympathie, les bonheurs de lecture qu’il nous a déjà offerts sont encore vivaces, l’annonce même de son projet nous avait déjà enthousiasmé en son temps (et quand en plus, on a écrit Vies de Job, on se sent déjà en complicité). Seulement voilà : on aimerait mais on n’y arrive pas. Difficile de se dire déçu car un écrivain ne doit jamais rien à ses lecteurs. Il n’a de comptes à rendre à personne. Il écrit ce qu’il a à écrire pour le meilleur et pour le pire, et débrouillez-vous avec ça. Emmanuel Carrère se remettra sans peine de ma voix discordante dans le concert d’éloges qui accueille déjà Le Royaume (630 pages, 23,90 euros, Pol). C’est peu dire qu’il a la carte : prix littéraires, critiques au rendez-vous, public fidèle… Il est des rares à bénéficier d’un automatisme dans la ferveur. Pourtant, on imagine mal qu’un tel livre vitrifie la rentrée, comme ce fut le cas avec les romans de Michel Houellebecq, même si, de La vie catholique au Nouvel Observateur en passant par Télérama, ils s’y sont déjà presque tous mis, et dans les grandes largeurs. Quelle couverture alors que le livre ne sort qu’en septembre ! Le royaume des cieux médiatiques est à lui. C’est là un privilège dont les mécanismes demeurent une énigme, mais qu’importe : seul compte le texte.

C’est d’une quête personnelle qu’il s’agit. Celle d’un Français de 56 ans nommé Emmanuel Carrère, auteur d’une douzaine de livres, qui se demande comment il a bien pu, lui le laïc, avoir une crise de foi à l’automne 1990. Trois ans durant, il avait alors renoué avec son baptême et vécu intensément le catholicisme. Rencontres, échanges, partages, doutes, lectures et la messe tous les soirs à 19h, en l’église Saint-Séverin, avec confession et communion à la clé. Et d’embarquer ses enfants dans son aventure spirituelle. On conçoit que cela secoue. Mais pourquoi y revenir longtemps après, une fois virée la cuti ? Un paragraphe en donne une idée : celui où l’auteur s’ouvre à son agent de sa panne d’inspiration, de l’assèchement de son imaginaire, de sa pénurie de sujet. Une première fois, sur les conseils de celui-ci, cela donnera une originale biographie de Philip K. Dick (Je suis vivant et vous êtes morts, Seuil, 1993). Quelques livres et épisodes dépressifs plus tard, il se résout à se retourner vers son moment mystique. Non seulement pour s’expliquer à lui-même les détours de son chemin vers le Très-Haut, mais encore pour explorer les origines du christianisme en se focalisant sur l’évangile de Luc et les épîtres de Paul. Ainsi une quête se mue-t-elle en enquête. Fort bien. Mais ce qui me gêne le plus, c’est qu’Emmanuel Carrère soit convaincu qu’un livre, c’est « un sujet » :

« J’ai l’œil pour repérer un sujet quand j’en aperçois un” assure-t-il, non sans fierté.9

Or un récit, puisque celui-ci n’est pas vraiment un roman même s’il reconnaît que c’est celui de ses livres dans lequel la part d’invention est la plus importante, c’est tout ce qu’on veut, un cœur qui bat, du chagrin développé par la grammaire, une dépression habillée de syntaxe, un moyen de comprendre ce qui nous arrive, tout mais pas un « sujet » ! Sauf au lycée.

La première partie, longue d’une centaine de pages, mêle un certain nombre de considérations personnelles sur la vie comme elle va, la légèreté du joug du Christ, l’insoutenable légèreté des Lettres, les problèmes avec la baby-sitter, aux repentirs et doutes existentiels d’un ancien catho dogmatique, à ses problèmes conjugaux, à l’influence de sa marraine Jacqueline qui a écrit nombre de cantiques. Les trois parties suivantes se collètent avec les Ecritures dans les versions comparées de la Bible de Jérusalem, de la TOB et de Lemaître de Sacy, savant scrupule des plus louables. Mais à la Carrère, c’est à dire avec l’esprit et la manière d’un fan de Philip K. Dick, qui voit dans l’histoire des débuts du christianisme des ressemblances troublantes avec Les Revenants.

« C’est l’histoire de quelque chose d’impossible et qui pourtant advient » écrit-il dans le prologue. Certes, encore que dit comme cela, le compas est si largement ouvert que nombre d’événements de par le monde seraient concernés.

Des naïvetés y côtoient des lieux communs et des erreurs, ou des contre-sens comme cette drôle d’idée de vouloir à tout prix faire d’Ekklesia la transcription grecque de l’hébreu tsahal « qui veut dire l’assemblée et désigne aujourd’hui l’armée israélienne », alors que Tsahal est tout simplement l’acronyme de Tsva Hagana LeIsrael  qui signifie « Forces de défense d’Israël » et qu’en hébreu « assemblée » se dit klal ou knesset ; ou Flavius Josèphe présenté comme « un ami » de Titus alors qu’il n’est que son protégé ; ou Luc « se serrant la ceinture » pour acheter La guerre des Juifs, comme si c’était une nouveauté, à la Fnac etc.

On sait la pauvreté d’une pensée qui s’exprime par analogies. Or ce livre en est plein. C’est ainsi que l’on voit débarquer Lucky Luke, le général de Gaulle, Ben Laden et Mel Gibson à tout instant en pleine exégèse. Ce qui donne par exemple :

« Paul de Tarse n’était ni Philip K. Dick ni Staline- même s’il tenait un peu de ces deux hommes remarquables ».

Nous voilà bien avancés même si c’est de paranoïa qu’il s’agit. Or toute la fresque est de cette encre. Emmanuel Carrère dit avoir mis sept ans à venir à bout de son projet littéraro-spirituel ; on se demande pourquoi. La bibliographie manque cruellement à la fin (on a bien repéré Ernest Renan et Hyam Jacoby au passage mais guère plus). Son exposé, tant de l’ancien que du nouveau testament, est d’un didactisme confondant. La Torah pour les nuls ! Les Evangiles racontés à mes enfants ! On attendait moins de niaiseries sulpiciennes. Si c’est cela l’universalisme paulinien, autant s’engager tout de suite dans le djihad en Irak ! Dans un premier temps, je me suis dit que tout esprit frotté d’un peu de catéchisme en sourirait et que le public ne suivrait pas cette fois l’auteur dans sa vie et ces autres vies que la sienne ; mais je me suis ravisé lorsque des voix amies m’ont appris l’ignorance crasse des Français sur les origines du christianisme, et sur le fait que nombre d’entre eux allaient tout découvrir dans ce livre. Au passage, ils y apprendront également (cela doit être important car l’auteur y consacre près de onze pages) que, pour ce qui est des films X, les filles qui se masturbent face caméra ont la faveur des fantasmes d’Emmanuel Carrère, tout cela pour finir par se demander si la Vierge Marie elle-même ne se branlait pas puisqu’elle avait sûrement un clitoris comme tout le monde…

L’auteur reconnaît n’avoir pu venir à bout des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.  Lorsqu’on lit Le Royaume, on comprend pourquoi. L’un est aussi écrit que l’autre ne l’est pas. Non que sa langue en soit vulgaire à force de vouloir vulgariser. Mais elle se veut si familière, elle en devient si relâchée, qu’elle finit par être ordinaire. Ce qui est incompréhensible quand on a écrit La Moustache, La classe de neige, L’adversaire, Un roman russe, D’autres vies que la mienne. Aujourd’hui, Emmanuel Carrère dit avoir du mal à se passer de « la folie du christianisme ». Il ne croit plus mais on ne dira pas qu’il n’y croit plus car il demeure très attaché aux leçons de vie du message évangélique. Ses derniers mots à l’issue de son enquête sont pour s’interroger sur sa fidélité à lui-même. Ai-je trahi le jeune homme que j’ai été ? Fidélité, le plus beau mot du livre. Car c’est bien l’auteur le vrai sujet de cet ego-péplum revendiqué comme tel. Regrets éternels pour le lecteur qui aurait tant aimé s’y royaumer.

(Photos de Jean-Pierre Bertin-Maghit)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

1 014 Réponses pour L’ego-péplum d’Emmanuel Carrère

Chantal Lefevre dit: 25 mars 2015 à 18 h 50 min

Merci beaucoup pour cette critique loyale, précise, élégante et drôle. Je ne fais plus partie du lectorat de l’auteur depuis Un roman russe, qui m’a révoltée. En littérature, on peut tout se permettre. A condition de changer de sujet, surtout si l’unique sujet de toute une oeuvre est son propre ego.

mari dit: 20 octobre 2014 à 10 h 58 min

Je vous fais part de mon propre article sur Carrère, qui est bien plus qu’une « voix discordante » dans le concert de louanges aberrantes qui a accueilli ce livre…

http://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=1&cad=rja&uact=8&ved=0CCMQFjAA&url=http%3A%2F%2Fwww.juanasensio.com%2Farchive%2F2014%2F10%2F18%2Fle-royaume-d-emmanuel-carrere-pierre-mari-pol.html&ei=uL9DVMy5C8PmatP5grgG&usg=AFQjCNHokXrodHG0NP1F8FdcHDlM1Y2rmg&bvm=bv.77648437,d.d2s

des journées entières dans les arbres dit: 31 août 2014 à 23 h 16 min

« Dans un premier temps, je me suis dit que tout esprit frotté d’un peu de catéchisme en sourirait »

A lire la partie « paulinienne » n’importe qui va prendre toute son histoire de la bible au second degré, c’est impossible autrement. Surtout pour les grecs.
😉

des journées entières dans les arbres dit: 30 août 2014 à 19 h 01 min

bijou qui rehausse son port naturel à la jeune caissière indienne.

Mon pauvre Job, je suis en train de faire une expérience diabolique. M’escrimer à essayer de panser ces plaies qui vous font mal que vous vous êtes faites, à trop gratter.
J’ai donc lu la première et toute dernière parties d’un livre qui en compte quatre; celles non encore lues concernent l’historien, l‘enquêteur.

La crise d’Emmanuel , telle qu’il la raconte dans le premier chapitre est une crise semblable à celle d’Augustin, celle des Confessions, glorifiant le mariage, alors qu‘il est en pleine crise de néo-platonisme.
C’est aussi un peu la crise de l’annonciation , celle de la Vierge de Boticelli.
Ces petits carnets oubliés pendant 20 ans, puis retrouvés au fond du placard en sont la trace.

Au-delà, la crise est autant celle de l’écrivain que celle du lecteur, qui passe par tous les stades émotionnels, des éclats de rire au sarcasme, en passant par une réflexion qui creuse une ride.
Il faut avoir le renoncement , la raideur et le dogmatisme d’un analyste pour ne pas y céder, à ces pulsions.

Il y a du voyeurisme à lire une mise à nue; votre pudeur ne vous a pas permis de faire ce parallèle. Entre l’écrivain qui se donne et s’abandonne et les bimbos promues actrices porno le temps d’une vidéo mise en ligne le net, il n’ y a pas l’épaisseur d’un cheveu selon l’évangile de Saint Emmanuel.

Au lecteur d’accepter de regarder. Ou non. Ou alors du bout des yeux, surtout quand c’est insupportable, ce voyeurisme.

Je n’ai pas encore tout lu ce  » Royaume » et je ne pense pas poursuivre plus avant un compte-rendu de lecture au fil de l’eau.
Ce livre de Carrère, oui est é-norme, si la paranoïa de l’auteur est de craindre qu’il n’imprègne pas la conscience du lecteur, qu’il soit rassuré.

Un signe étrange.
Il y a deux chapitre 46 dans la partie consacrée à Luc.
Je vais en faire un troisième.
28 Que vous en semble? Un homme avait deux fils; et, s’adressant au premier, il dit: Mon enfant, va travailler aujourd’hui dans ma vigne.29 Il répondit: Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il alla.30 S’adressant à l’autre, il dit la même chose. Et ce fils répondit: Je veux bien, seigneur. Et il n’alla pas. 31 Lequel des deux a fait la volonté du père? Ils répondirent: Le premier. Et Jésus leur dit: Je vous le dis en vérité, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu.32 Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n’avez pas cru en lui. Mais les publicains et les prostituées ont cru en lui; et vous, qui avez vu cela, vous ne vous êtes pas ensuite repentis pour croire en lui.
Matthieu

Un petit mot personnel pour terminer.

Manu, déconne pas trop.
Nietzsche n’est pas, n’a pas été, un auteur pour nazis. Il faut cesser de colporter ce ragot.
Il y a des établissements spécialisés où la vie humaine, réduite à ce qu’il est inimaginable de présenter ici, existe. Et Dieu n’avait rien à y faire. Seuls les parents proches ont pu avoir un Doute.
Kristeva, par exemple, qui a correspondu avec Jean Vanier est certainement de ceux-là.

L’humanité, je ne sais pas. C’est certainement un bon « sujet ».

Cette iconographie du billet est à pleurer, nulle, je persiste.

http://www.trekearth.com/gallery/Europe/Switzerland/West/Valais/Prarion/photo1470322.htm

des journées entières dans les arbres dit: 30 août 2014 à 14 h 12 min

A la librairie, la caissière est une jeune indienne; j’aime beaucoup : elle a un piercing de grande qualité sur la narine, bijou qui rehassause son port naturel, altier sans ostentation.
Et, je vous avoue ce plaisir tout à fait égoïste, alors que le temps plutôt orageux ne permet pas d’envisager une quelconque ascension: l’affalement dans un transat.
Je vais écouter- écouter est le mot, tant l’écriture de E.C. se prête à l’oralité- sa belle histoire.

des journées entières dans les arbres dit: 28 août 2014 à 21 h 40 min

« Quelle couverture alors que le livre ne sort qu’en septembre !  »
demain je vais aller dare-dare, chez le libraire voir de quoi il retourne.

des journées entières dans les arbres dit: 28 août 2014 à 21 h 33 min

Une affaire de spécialistes ?

Avec «Le Royaume» (P.O.L), qui sort jeudi, Emmanuel Carrère enquête sur les débuts du christianisme, l’apôtre Paul et l’évangéliste Luc. Mais quel regard porte un spécialiste de la Bible sur ce roman événement de la rentrée littéraire ?

Invité par l’hebdomadaire La Vie à lire l’ouvrage en avant-première, l’historien Régis Burnet, professeur de Nouveau Testament à l’université catholique de Louvain (Belgique), livre ses impressions à l’AFP.

http://www.liberation.fr/societe/2014/08/27/le-royaume-d-emmanuel-carrere-sous-la-loupe-d-un-bibliste_1087850

HP dit: 27 août 2014 à 7 h 31 min

adolf le demeuré pro-borgne barbote allègrement dans son cloaque. Le jogging prescrit ne sert à rien, seule la gauche crypto bolcho qu’est le ps peut lui servir d’exutoire

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