de Pierre Assouline

en savoir plus

La République Des Livres par Pierre Assouline

L’évangile du foot selon Pasolini

Par Philippe Godoÿ

godoy  Pier Paolo Pasolini (1922-1975) est connu en France  comme cinéaste avec des films cultes comme L’Evangile selon Saint-Mathieu (1964), Théorème (1968) Le Décaméron  (1971) et bien d’autres. En Italie, il est reconnu avant tout comme poète, ce qu’il était. Ses contemporains n’ont pas oublié sa fin tragique. En revanche, sa passion pour le football, qui faisait partie de son être intime au même  titre que sa création et  sa vie privée, est occultée. Laurent Lasne a voulu explorer cette partie peu connue de sa vie dans Pier Paolo Pasolini. Le geste d’un rebelle (240 pages, 17 euros, éditions Le Tiers livre). Le résultat est une véritable révélation susceptible d’éclairer les différents aspects de l’univers de Pasolini, toujours déchiré entre l’ombre et la lumière.

On découvre qu’à l’âge  de sept ans, Pasolini est déjà un joueur assidu, il commence à vibrer pour la poésie et il est en proie à des pulsions intimes interdites. Son enfance est sous le signe de l’instabilité familiale et sociale. Mais  il reste attaché à la région du Frioul, pays de sa mère. L’amour du ballon rond le poursuit toute son existence, indissociable de son inspiration artistique et de ses amours. Pendant ses études secondaires, il pratique l’écriture poétique et le football. Il prend conscience très tôt de la portée sociale de ce sport : pour lui, c’est un moyen offert à des défavorisés et à des laissés pour compte de s’exprimer et même d’exister.

Au début de la seconde guerre mondiale, il étudie à l’université de Bologne : c’est pour lui une époque de grande émulation intellectuelle et sportive. Roberto Longhi, son professeur d’Histoire de l’Art,  l’amène à tisser des liens secrets entre poésie et peinture. Pasolini dira que son regard cinématographique s’est formé à partir de l’étude de la peinture ; en dédiant Mamma Roma (1962) à son « maître » Longhi, il atteste de cette filiation. Au temps de ses études, Pasolini fonde aussi  une équipe de football universitaire  et publie son premier recueil de poèmes en langue frioulane. La fin de la guerre est douloureuse pour lui et sa famille : il perd son frère qui s’était engagé dans la résistance ; son père est prisonnier au Kenya.pasolini-calcio26

Après  la guerre, il s’inscrit au parti communiste. Son engagement idéaliste est déçu : il est vite considéré comme un marginal à l’intérieur du parti. Il en est exclu en 1949 pour « indignité morale » après avoir été poursuivi en justice pour corruption de mineurs et outrage aux bonnes mœurs. Mais il reste communiste. A partir de 1950, il connait le sort des émigrés à Rome, venus chercher du travail avec les leurs. Il habite avec ses parents la banlieue des bidonvilles de Rome : il vit et découvre la misère au quotidien.  Il reste convaincu que le  foot est une valeur essentielle pour redonner la dignité à ceux qui n’ont rien.

Assez rapidement, il commence à  être considéré comme un poète. Mais la publication de ses oeuvres le laisse amer car elles suscitent toujours, de toutes parts, des polémiques souvent haineuses. A cela, s’ajoute un rejet à son égard en raison de sa vie privée, pourtant encore clandestine. Il continue à croire au sport comme une forme de salut pour les déshérités, espérance qui est peu ou pas du tout partagée par ses amis écrivains. Ses premiers films déclenchent à leur tour des torrents d’incompréhension qui le blessent profondément. Il devient alors reconnu et méprisé. En marge des tournages, il crée une équipe constituée d’acteurs et de techniciens ; il en est le capitaine.  Il déclare à la presse que le foot est aussi important pour lui que la littérature et l’éros.

Il est déçu  et même écoeuré par l’évolution   de l’Italie qui  entre dans la société de consommation avec la récupération du sport par la télévision,  les médias et l’argent : son idéal est une fois de plus bafoué. Il est indigné par la révolte des étudiants, fils de bourgeois nantis, contre des policiers venus des quartiers pauvres. Le creusé se creuse entre les pouvoirs officiels culturels, politiques et le poète. Il continue à se passionner pour son équipe  Pier-Paolo-Pasolini-balle-au-piedde foot composée d’artistes et il souffre de la voir perdre souvent contre des professionnels. Lui-même s’acharne à jouer malgré le poids des années. Avec ses succès littéraires et cinématographiques, le ressentiment contre ses positions provocatrices atteint des sommets. Le nombre des procès dont il fait l’objet est impressionnant ; les cibles  de ces actions en justice sont principalement ses films et ses déclarations,  pour ‘atteinte aux bonnes moeurs et à l’ordre public’.  A tel point que sa mort, présentée comme un crime sexuel, est devenue, pour beaucoup, l’expression d’un lynchage national.

L’évocation de Laurent Lasne a le mérite de reconstruire, à partir du sport, l’itinéraire de l’écrivain, du cinéaste, de l’homme engagé incompris. Les contradictions et ‘les lignes de fuite’ de Pasolini sont cernées avec respect et sensibilité. Pour l’auteur, elles sont toujours jalonnées par une quête intellectuelle et spirituelle.  Elles reflètent sa recherche du sacré : cette dernière va du ballon rond à sa fascination pour les mythes grecs  (Oedipe Roi -1967) Médée-1969) d’où jaillit un ‘mysticisme païen’. Cette biographie est aussi une fresque précise de l’Italie depuis Mussolini jusqu’à Andreotti, des débuts du fascisme au début des scandales politico-financiers qui ont agité la péninsule dans le début des années 1970 : évolution qui sera fatale au poète.

Cette recherche n’a pas été menée et écrite à la seule destination de ceux qui connaissent le cinéma de Pasolini : elle s’adresse à tous ceux qui se sentent concernés par l’évocation intelligente et pudique d’un destin tragique, car brisé par un conflit impossible entre la soif ‘absolue’ de créer et les chaînes imposées par les lois humaines.

PHILIPPE GODOŸ

(« Philippe Godoÿ » et « Pier Paolo Pasolini en action » photos D.R.) 

 

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature étrangères.

3

commentaires

3 Réponses pour L’évangile du foot selon Pasolini

Max dit: 28 octobre 2015 à 13 h 41 min

Une belle ballade en compagnie de Pasolini, le poète des terrains vagues, inclassable mais si attachant…
« Pour des questions de culture et d’histoire, le football de certains peuples est fondamentalement en prose : prose réaliste et prose esthétisante (ce dernier cas est celui de l’Italie), alors que le football d’autres peuples est fondamentalement en vers. » PP Pasolini

Diagon dit: 20 octobre 2015 à 15 h 40 min

Très déçu d’apprendre cet aspect de Pasol, ce goût soi disant populaire pour ce sport de beaufs, une 3e voie entre eros et littérature. Franchement capilotractée, cette vue. J’avais eu le même dégoût, la même déception quand le Dany Cohn Bendit avait raconté la même passion, mais c’était plus crédible. Décidément, le « creusé se creuse » (sic), le fossé est devenu une mère à défaut d’une océane. Ce sport est devenu gesticulation de tarés devant leurs postes, -il l’était déjà aux années 1970-, et allez voir ce que ça donne du côté de chez Maradogna ou Zidagne.

Bloom dit: 20 octobre 2015 à 4 h 55 min

Un créateur d’exception, un humain majuscule. Reste toute son oeuvre, filmographique, poétique, politique, essentielle, belle & rebelle, à voir, revoir, lire & relire.
Ecce Homo.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*