de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
Mona Ozouf face à ses énigmes

Mona Ozouf face à ses énigmes

C’est rassurant, un intellectuel qui dit qu’il ne sait pas. Un chercheur qui reconnaît qu’à l’issue de quelques décennies de recherches, il bute toujours sur l’infracassable noyau d’énigmes à ses yeux irrésolues. Un esprit brillant qui ne renonce pas à entreprendre et à se lancer dans de nouveaux chantiers d’écriture pour comprendre même s’il sait que le temps lui est compté. On a beau avoir souvent lu et écouté Mona Ozouf, on y retourne lorsque l’occasion se présente car on sait qu’on n’en repartira pas les mains vides. Il y aura toujours quelque chose en plus. C’était le cas hier dans le cadre du 26ème Printemps du livre de Cassis. Il y avait du monde, il faisait beau, l’historien italien Carlo Ginzbourg venait d’enchanter le public avec ses récits de sorcières médiévales et de procès d’inquisition, de le troubler en lui révélant que l’historia d’Hérodote avait certes partie liée avec l’enquête mais… médicale, et de l’intriguer en lui avouant qu’il menait une conversation ininterrompue depuis ses années estudiantines avec le Mimésis d’Erich Auerbach, avant de se retirer sur une injonction amicale : «Il est urgent de réapprendre à lire lentement, c’est crucial sinon nous serons vaincus par l’ignorance électronique ».

Alors Mona Ozouf lui succéda à la tribune. Interrogée par les deux animateurs, Serge Koster et Antoine Spire, à propos de ses deux plus récents ouvrages (Composition française et La Cause des livres, Gallimard), elle se montra comme à l’accoutumée brillante, pondérée mais déterminée. Un peu d’actualité pour commencer. S’étant récemment exprimée sur la panthéonisation des grands hommes (la République en cherche un à tout prix en ce moment, histoire de ressouder illusoirement les Français autour de ce qui reste du grand roman national), elle n’hésita pas à répéter, quitte à froisser les féministes, que ce n’était pas un lieu pour les femmes. Marie Curie y est sans aucun doute à sa place mais franchement qui aurait cœur à arracher George Sand à Nohant, et qui imaginerait Colette dans cette sépulture glacée, elle qui aimait tant vivre entre ses fleurs et ses confitures ? Bref, le Panthéon n’est pas apte à accueillir des femmes : « On peut même se demander s’il n’y aurait pas incompatibilité entre le monument et le féminin même si… il y a de toute évidence dans le féminin une conscience particulière du temps qui constitue sa sensibilité ». Voilà pourquoi elle vote pour le résistant Pierre Brossollette. On put passer à autre chose. A ce qui, de sa vie, irrigue son œuvre. A l’idée de la singularité bretonne chez cette républicaine, fille de la laïque. Quelques faits et souvenirs rassemblées comme autant de traces mnésiques : une grand-mère qui apprit à lire à 24 ans pour ne pas confier la rédaction de ses lettres d’amour à un écrivain public ; un père instituteur dans le public et militant de la cause bretonne, un rouge ami de prêtres ; une Mme Guilloux (le femme de Louis, l’écrivain) qui fut son professeur éclairée ; la conviction qu’Eschyle était breton quand on a lu jeune Les Perses en breton.

Comment cette somme d’éclats peut-elle faire passer l’idée qu’on peut cultiver sa particularité bretonne sans jamais sacrifier l’universalité française, tension au sein de laquelle s’articule sa pensée ? On raconte, on explique. Ce que c’est que de grandir dans les livres quand on aime rien tant que s’y ensevelir, entre trois bibliothèques : paternelle (Renan, Chateaubriand, Lamennais), maternelle (Tchékhov, Tourgueniev, Rosamonde Lehmann), communale (Hugo etc). Avec un seul auteur commun aux trois : Frédéric Mistral. On analyse : « A l’école laïque, on n’est pas spécifié. L’égalité est abstraite. L’inégalité du mérite impose une constante remise en question ». On se souvient de Jules Ferry qui mit fin au caractère menaçant du livre en assumant sa dimension critique, lors de sa fameuse répartie à la Chambre lors du débat sur l’Instruction : « Nous sommes pour la lecture quand bien même nous ne devrions lire que de mauvais livres ». Traduisez : la lecture est en soi émancipatrice. Mona Ozouf n’a pas son pareil pour traduire du français au français avec une clarté exemplaire. Prof un jour, prof toujours. Une allusion de l’un de ses interrogateurs à la nécessité de convertir la honte en orgueil, et elle précise aussitôt : honte d’être breton comme stigmate d’infériorité sociale et linguistique « aussitôt transcendée par des parents qui vous aident à en sortir en vous faisant honte de cette honte ».

Des regrets ? Après l’Ecole normale, avoir opté pour l’agrégation de philosophie plutôt que pour des études de Lettres, et tout cela pour finir historienne de la Révolution française, mais à sa manière : en choisissant de s’intéresser à la fête révolutionnaire au carrefour de toutes ces disciplines croisées avec l’anthropologie ; sa manière, c’est aussi de continuer encore à mettre des guillemets à « historienne » quand elle s’entend présenter comme telle. Déçue par l’accueil d’Albert Soboul, celle qui fit « un stage de quatre ans » au PC se tourne avec bonheur vers Alphonse Dupront. Le temps a passé depuis. Elle a fait une œuvre et viré sa cuti, comme son ami François Furet dans le livre duquel (Le passé d’une illusion) elle se reconnaît tout à fait. Depuis que Jaurès a déclaré « C’est à côté de Robespierre que j’irais m’asseoir », les historiens de la Révolution sont toujours sommés de dire à côté de qui ils se placeraient à table. Disons qu’elle passe pour girondine mais précise nécessairement que « c’est toujours plus compliqué que cela ». Sinon, ne ferait-elle pas toujours face à des énigmes malgré tous ses livres, articles, conférences consacrés à « son » sujet. Alors elle avoue, dût-elle passer pour naïve, ce qu’elle pas, auprès de ceux qui prétendent connaître les réponses depuis longtemps :

« Pourquoi, les délégués des Etats généraux rédigent-ils une déclaration des droits de l’Homme, donc à destination de l’humanité toute entière, et non des droits des Français, comme ce fut le cas dans d’autres pays ? Je ne sais pas. Pourquoi la Révolution, qui commence comme une aube glorieuse saluée dans le monde, tourne-t-elle en échec et terreur ? Elle a eu des adversaires, et sa magnifique ambition portait en elle son envers : toute obsession de pureté entraîne l’exclusion et l’épuration : soit, mais encore car cela ne suffit pas »

Elle n’aime que les choses qui durent, Mona Ozouf (1931). Moins les preuves que les traces. Il en est une qui surgit soudain dans la conversation, s’immisce et s’impose. Alors cette intelligence en action à l’impeccable éloquence, si enveloppante dans sa douceur et si convaincante par sa logique, s’arrête de parler. Une pause, comme un léger embarras. Elle évoque un homme, un Péguy breton. Elle avait 4 ans quand il est mort. Yann Sohier, son père. Sa photo n’a jamais quitté son bureau à Plouha (Côtes d’Armor), puis Saint-Brieuc et Rennes, durant toute son enfance, son adolescence, sa jeunesse. « La photo d’un absent mais il était on ne peut plus présent ». On comprend alors que ce passé là n’est pas passé, et tout est dit de cet énigme dans un soupir, et un sourire.

(« Sens interdit » photo de Jean-Pierre Bertin-Maghit ; « Mona Ozouf » photo de Sandrine Roudeix)

Cette entrée a été publiée dans Histoire.

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commentaires

819 Réponses pour Mona Ozouf face à ses énigmes

anti dit: 12 mai 2013 à 17 h 06 min

Clopine, vous délirez. Où avez-vous vu des christ souffreteux ou des bondieuseries sanglantes à tous les coins de rue en France??? Je viens de voyager en Bretagne et c’est à peu près le seul endroit où j’ai vu relativement fréquemment des calvaires traditionnels qui sont là parcequ’ils y ont toujours été ou à peu près…et pas sanglants du tout, en fait largement gommés par les intempéries.

Mettre sur le même plan des survivances du passé que personne ou presque ne regarde (souvent dans des campagnes désertes) et des clips violents sur le net qui parlent aux jeunes et les fascinent car c’est leur culture, c’est un peu et même beaucoup se foutre du monde.

renato dit: 8 mai 2013 à 19 h 50 min

Paul, la situation actuelle du roman ne me semble pas brillante mais non plus à rejeter en bloc. Évidemment, Cervantès, Sterne, Rabelais, arrivent à l’universel par le particulier car au fond le roman c’est ça ; tandis que dans le roman récent on reste lourdement ancrés au particulier comme si les auteurs ne savaient tiraient parti des instruments ; comme si leur était défendu de le projeter dans une situation plus complexe. Houellebecq, par exemple, qui sait très bien identifier les nœuds, après il ne travaille pas assez les matériaux donc sa matière romanesque reste indigente et anecdotique… Bon, je vois que vous avez des devoirs paternels à assurer : Buon don Giovanni, et bonne soirée.

u. dit: 8 mai 2013 à 19 h 48 min

Puisque j’y suis, lorsque je préparais le bac et devais lire Don Juan, c’est le livre recueillant les propos de Jouvet à ses comédiens qui m’a ouvert les yeux.
Une véritable révélation!
Après quoi, ce sont les metteurs en scènes de cette haute époque, les « dramaturges comme en disait à l’allemande, hein, qui m’ont davantage instruit que les professeurs de lettres.

u. dit: 8 mai 2013 à 19 h 44 min

En passant, Paul Edel, c’est à vous que je dois cette connaissance tardive de la correspondance GF/GS, à la suite d’une merveilleuse citation que vous aviez faite sur ce blog.

Après quoi, je me suis pris au collet et traité de misérable.
Depuis, je lis ça avec le plaisir qu’éprouve Clopine, heureux d’unir en un ensemble le culte de l’amitié et le goût de la tarte aux fruits.

Buona serata.

Paul Edel dit: 8 mai 2013 à 19 h 34 min

pardon pour les fautes de frappe et puis je ne peux continuer cet echange flaubert, diner avec une de mes filles qui patauge dans « don juan »pour son bac .. ah aha..avec la grapopa en pus ça va être furieux.

Paul Edel dit: 8 mai 2013 à 19 h 23 min

oui Renato, ce que vius dites: « Flaubert cherche à éloigner un sentiment, comme si en parler compromettrait quelque chose qui est en cours. »ca a d’ailler-us mené sa « distance » et sabreccherche de l’imopersonnalité de romancier par rapport à ses propres sentiments à l’incompréhension de « l’éducation sentimentale », à l’époque.. et G. Sand lui a intelligemment fait comprendre (admirables lettres ,à son « troubadour » ..).. d’où, ensuite, la « correction » – légère quand même- de trajectoire » de « un coeur simple ».puis l’étonnant saut de B et P.

renato dit: 8 mai 2013 à 19 h 16 min

Paul, je suis rarement curieux de la vie des auteurs, mais je lis votre citation et il me semble que Flaubert cherche à éloigner un sentiment, comme si en parler compromettrait quelque chose qui est en cours.

bérénice dit: 8 mai 2013 à 19 h 09 min

abdelkader 14h40 vous prenez tout pour argent comptant, bien sur que cette phrase que vous ramenez sur le tapis est ironique mais vous lisez trop vite vraisemblablement.

Paul Edel dit: 8 mai 2013 à 18 h 57 min

Un paradoxe avec Flaubert,renato; dans tous les dictionnaires et essais littéraires on le présente comme « l homme de la »modernité »dans le roman. c’est l’homme de l’impersonnalité.. l’artiste qui s’efface devant ses personnages etc , et finit dans la tentation de l’encyclopédisme avec Buvard et perruchet (ironie..)….tout ça est le contraire du grand courant actuel du roman avec . : l’autofiction, le récit à la première personne triomphante chez beaucoup de romancières et romancier ,le moi- je moi- je.. tout ce que Flaubert aurait détesté..et jeté par-dessus bord comme il le faisait à l’époque en expliquant à ses correspondants pourquoi tel roman était mauvais..quand le Nouveau Roman en fait une icone, dans les années 6O on comprend pourquoi en lisant Robbe Grillet et Butor.. la même neutralité et impersonnalité, dans le regard notamment..et une grande distance entre le lecteur et cette prose couverte d’ un « glacis »

Bondieuserie dit: 8 mai 2013 à 18 h 46 min

« soigneusement entretenue par l’employé communal payé par nos impôts communs (athées y compris, donc). »
Athée, grâce à Dieu, Clopine!
Du social grâce à l’héritage judéo-chrétien, réjouissez-vous ma sœur!

Paul Edel dit: 8 mai 2013 à 18 h 41 min

renato Flaubert parle abondamment de lui et de ses sentiments notamment a des femmes destinataires : edma ou sand ou Melle Chantepie. Oui il aime se livrer.. même s’il a écrit et dit « l’écrivain ne doit laisser de lui que ses oeuvres.Sa vie importe oeu.?Arrière la guenille! » il laisse quand même 48o0 lettres où il parle de lui..et de ses swentiments

renato dit: 8 mai 2013 à 18 h 12 min

« Notons aussi que cet abondant épistolier n’en parle plus jamais ni ne l’évoque dans ses lettres de l’époque et ce jusqu’à sa mort.. »

Pourquoi aurai-il dû en parler ou l’évoquer ? au fond c’étaient ses affaires… ou pas ?

Paul Edel dit: 8 mai 2013 à 18 h 03 min

A propos de Louise Colet et de Flaubert.

Quand il apprend la mort de Louise Colet –par hasard- en mars 1876,Gustave Flaubert écrit le 15 (elle est morte le 8) ces quelques lignes à Edma Roger des Genettes, son amie:
« Vous avez bien deviné l’effet complexe que m’a procuré la mort de la pauvre Muse ! Son souvenir ainsi ravivé m’a fait remonter le cours de ma vie. Mais votre ami est devenu plus stoïque depuis un an.- J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! Bref, après tout un après-midi passé dans les jours disparus, j’ai voulu n’y plus songer et je me suis remis à la besogne.. »
et basta la Colet !… rideau..il n’en dit pas un mot à G . Sand.. rien..à personne
C’est tout. Ca laisse un peu rêveur.. cette phrase aveu-remord : »J’ai piétiné sur tant de choses, afin de pouvoir vivre ! »
Notons aussi que cet abondant épistolier n’en parle plus jamais ni ne l’évoque dans ses lettres de l’époque et ce jusqu’à sa mort..

Marcel le petit dit: 8 mai 2013 à 18 h 02 min

quelle prétention, cette mauvaise langue, monsieur je sais tout, vous êtes tous de nuls !!!

jean dit: 8 mai 2013 à 16 h 39 min

Jacques Barozzi 8 mai 2013 à 16 h 02
même victor hugo n’est pas à la hauteur de votre idole mickey et ses petites gâteries

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