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La République Des Livres par Pierre Assouline
Monsieur Girard n’est pas bégueule

Monsieur Girard n’est pas bégueule

Mais que veut-il au juste, le phénomène de la rentrée ? Le beurre, l’argent du beurre et le cul du crémier ? J’ai déjà écrit dans ces colonnes (c’est ici pour les mal-voyants de la Toile) tout le bien que je pensais de Pour en finir avec Eddy Bellegueule, un vrai… coup de poing dans la gueule, ainsi que Cavanna définissait un bon dessin de presse. Inutile de revenir sur ses qualités littéraires, sa force, sa maîtrise. Le problème s’est désormais déplacé de la rubrique littéraire à celle des faits divers (rebaptisée « Société » en levant le petit doigt). Lorsqu’un écrivain subit un tel traitement, c’est heureux pour ses finances, moins pour sa réputation. C’est signe que le poétique va se dégrader en politique.

Avec Edouard Louis, cela n’a pas manqué. On dira qu’il n’est ni le premier ni le dernier. N’est-ce pas Cocteau qui assurait en substance qu’au-delà de 10 000 exemplaires, tout succès était un malentendu ? Encore qu’en l’espèce, ça se corse. Une révolte des personnages comme en ont récemment affrontée Pierre Jourde et Christine Angot. Le risque à courir. Ils l’ont affronté. Eddy Bellegueule alias Edouard Louis, lui, semble vouloir l’éviter tout en récoltant les fruits. Sa double identité éclate sur la couverture sur laquelle est également précisé le genre officiel du livre : « roman ». Certes… Il n’a pas poussé jusqu’à placer sur la page de garde l’hypocrite mention habituelle : «  Toute ressemblance avec… pure coïncidence etc… » Or, comme de juste, le phénomène Bellegueule a suscité la curiosité des reporters. Celle de Fabrice Julien et Gaël Rivallain du Courrier Picard, puis celle de David Caviglioli du Nouvel Observateur. Parfaitement dans leur rôle, ils sont allés rendre visite à la famille du côté d’Hallencourt (Somme). Ils ont pu constater que, si on n’était pas chez les Guermantes, ce n’était pas non plus Germinal. Au vrai, elle est atterrée d’être décrite comme ivrognasse, raciste, analphabète, homophobe, inculte et beauf comme ce n’est plus permis, malgré le niveau d’études supérieures des enfants, qui ont tous du mérite même s’ils n’ont pas directement intégré Normale sup.

Eddy aurait forcé le trait. A quoi l’intéressé se récrie en rappelant que c’est un roman, une fiction, bref une création artistique, non sans avoir depuis deux mois répondu à quantité d’interviews de la presse écrite et de la radio sur le mode du témoignage personnel. C’est là que le bât blesse. L’histoire littéraire ne manque pas de précédents ; encore les auteurs avaient-ils le courage d’assumer leur double statut. Ce qui n’est pas le cas. Eddy prend très mal toute cette histoire. Et de dénoncer la violence de classe sur des accents qui n’auraient pas déplu au Pierre Bourdieu de La Distinction. Et de traiter de raciste et de populiste l’envoyé de l’Obs en terre picarde réputée arriérée. Dommage. Le futur sociologue en lui pourra toujours en faire un objet d’étude en replaçant son affaire dans le champ médiatique.

Nul doute qu’il y intègrera la lettre que le critique littéraire Jacques-Pierre Amette vient d’adresser à ses parents. Celui-ci y appelle à la rescousse une escouade d’enfants brimés, Balzac, Baudelaire, Proust, Mauriac, Bazin, n’en jetez plus, sans imaginer que la famille Bellegueule se fiche bien de leurs histoires, elle qui refuse simplement de voir le nom des siens publiquement traîné dans la boue. Nonobstant, il leur conseille in fine de se réjouir plutôt que de se lamenter :

“Oui, l’artiste est un inquiétant traître face à l’humanité. Ma conclusion est : profitez de la célébrité de votre fils. Dans votre village, énormément de gens vont à la fois vous soutenir, vous plaindre, vous montrer de l’amitié mais sachez que, en douce, au fond, ils vont envier votre sort car votre fils a réussi à Paris.”

Quant à moi, je préfère profiter du raffut médiatique, et rameuter les lecteurs par l’odeur du scandale alléchés, pour faire passer en contrebande un livre dont personne n’aurait entendu parler autrement. Une petite merveille que m’a fait découvrir l’autre jour, alors que mes pas me portaient vers Bordeaux, David Vincent,  responsable de la fiction à la librairie Mollat et co-animateur d’une petite maison d’édition sise à Talence. Car il arrive que les éditeurs n’aient pas tort. Qu’ils n’en rajoutent pas lorsqu’ils flattent un livre par eux choisi. Bref, connaissez-vous Monsieur Stark (138 pages, 9 euros, L’Arbre vengeur) ? Moi non plus. Il est vrai que son auteur n’encombre pas les colonnes ni les tréteaux. Le fait est que Pierre Girard est non seulement suisse mais mort. Et ce depuis 1956, c’est dire (mais genevois, il l’a toujours été).HCB1932004W00004C

Directeur en Europe de l’usine de la Turkish and American Cigarettes Co où il est interdit de fumer, M. Stark, 45 ans, maître de la rationalisation, obsédé non des produits mais des méthodes, est connu pour avoir inclus dans le règlement intérieur l’interdiction pour les directeurs d’usine de tomber amoureux des jeunes filles, et réciproquement. Or, au moment où il est inspecté par deux  spécialistes des mœurs bureaucratiques et de l’organisation de l’organisation, son secrétaire est remplacé par la sémillante Séphora… Lui qui n’avait jamais joui que de la lecture d’une étude sur l’Organisation des Usines d’Allumettes Suédoises, et de l’écriture d’un rapport sur la Condition du Travail sous la reine Victoria, voilà qu’il vit sa première aventure sentimentale. On se croirait dans les Temps modernes de Chaplin. Impossible que Pierre Girard ne l’ait pas eu à l’esprit en écrivant car le film était sorti deux avant la parution du livre (Fayard, 1938, avec une pub pour Mein Kampf au dos !)

En voilà un qui ne se regarde pas écrire. On le sent tout à son bonheur de raconter, le sourire aux lèvres, mais pas imbécile heureux pour un sou. Tout l’inverse, une intelligence aiguë en action, mais sans la moindre malveillance, ni la moindre intention de nuire, de régler un compte, de donner des clés. Comme ce M. Stark fait du bien par ces temps de dérision et de cynisme ! Surtout quand on le sent enfin prêt à divorcer d’avec lui-même après tant d’années de mauvais ménage.

Il pousse la délicatesse jusqu’à user avec modération d’un sens aigu de la litote. C’est si léger, drôle et savoureux qu’on se croirait égaré dans un film de Jacques Tati, mais sans la moindre envie d’en sortir. Ce M. Stark, on voudrait vivre à son rythme. Les fauteuils y sont en aluminium, les tables en acier laqué, et l’humour, américain aussi. C’est dire si son épopée bureaucratique et industrielle met de bonne humeur. Serait-elle campagnarde et viticole qu’il en serait de même. Tout est dans le ton :

«  le soupir préhistorique des sapins… le whisky glissant ses gemmes dans les esprits… une maison comme un hurlement de béton lancé par un architecte pour se libérer d’une pensée épouvantable… comme des pécheresses qui redevenaient jeunes filles dès que leur avait adressé la parole Rainer Maria Rilke…« 

Monsieur Stark n’est certes pas le premier récit où l’on croise un saumon venu de la Baltique en passant les Alpes ; mais il est le seul qui y parvient en sautant de gare en gare. Cette ode à l’idéale pureté des bureaux fera la joie des jeunes lecteurs avides d’émotions douces, et de vieux lecteurs, pas blasés mais souvent las, avides d’entendre enfin une voix nouvelle. On comprend que l’auteur ait aimé Swift, Sterne et Toepffer. Mais il faut vraiment s’être laissé prendre par la molle du lac pour voir en lui un « Giraudoux suisse » comme les gazettes l’ont hâtivement consacré en son temps. Trop fantaisiste, trop intimiste, trop rêveur, trop Barnabooth. D’ailleurs Larbaud fut son ami. Giraudoux, lui, écrit si bien le français, un français de porcelaine, qu’il en est devenu illisible pour nos contemporains. Alors que Pierre Girard se lit sans effort (encore que pour « l’intaille », je m’en suis allé dictionnariser)

Plus on le lit, plus on le félicite d’avoir abandonné la carrière d’agent de change à l’enseigne de Girard, Pasche & Cie. On ne sait au juste ce qui y a perdu le grand art de la transaction financière, mais on sait ce qui y a gagné la littérature. Une vingtaine de livres, dont plusieurs réédités à l’Âge d’homme (ah, ce titre ! Charles dégoûté des Beefsteaks) ainsi que des billets colligés sous le titre Menus propos. Sa ville, pas ingrate, l’a lauré de son grand prix. Son canton peut lui être reconnaissant car il est le décor principal de ses histoires. On croit savoir qu’il a même composé un oratorio patriotique pour la fête des vignerons de Vevey, avant d’épouser en secondes noces la fille du directeur de la Tribune de Genève. C’est dire si son talent est multiforme. Pas bégueule, ce M. Girard.

La chose est livrée précédée d’une épastrouillante préface d’un auteur maison, Thierry Laget. Si vous n’avez pas compris que ce petit livre est beau comme l’Helvétie, c’est que vous êtes bouché à l’émeri. Nos services nous apprennent que son édition a bénéficié du soutien de la région Aquitaine. Il aurait mérité en sus celui de l’Union des Banques Suisses.

(Photos Henri Cartier-Bresson actuellement exposées au Centre Pompidou à Paris)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

634 Réponses pour Monsieur Girard n’est pas bégueule

Olorient dit: 6 août 2014 à 18 h 19 min

Plus rebelle que cet « Edouard Louis », le nouveau Petit Chose de l’Intelligentsia, tu meurs !

Il faut en finir avec cette fable d’ « Edouard Louis », « normalien », « élève à NormalSup ».
Edouard Louis n’est ni l’un ni l’autre. Il est un étudiant et non, un élève, à l’ENS : il n’a passé aucun concours d’entrée.
Il suit les cours de sociologie de l’ENS en bénéficiant d’un statut proche de celui d’ « auditeur-libre ». Il a été sélectionné sur dossier, selon un taux de sélectivité qui n’a rien à voir avec la difficulté du fameux concours d’entrée tant disputé. Tout élève ayant des résultats honorables, peut bénéficier de ce statut d’ « étudiant », surtout lorsque sa candidature est appuyée par des pontes de la Fac : l’exemplarité même de la REBELLE ATTITUDE !
Il y suit une formation diplômante mais qui ne peut pas être comparée à l’exigence et l’excellence des enseignements dont bénéficient les « vrais normaliens » qui, fils de Prolo ou fils de Bourgeois, REBELLES OU SOUMIS, ont réussi un concours très difficile d’entrée, préparent celui aussi dur de l’agrégation externe, et préfèrent, eux, se consacrer à l’étude plutôt que de courir les salons mondains, les séances de dédicaces et les PETS-titions dans l’eau !

des journées entières dans les arbres dit: 25 mars 2014 à 13 h 22 min

« On dira qu’il n’est ni le premier ni le dernier. N’est-ce pas Cocteau qui assurait en substance qu’au-delà de 10 000 exemplaires, tout succès était un malentendu ? »

On dira ce qu’on voudra, « critique littéraire » est un métier à risque.

juan andrés dit: 24 mars 2014 à 10 h 27 min

aquariius, pablo
Les blagues sur les Espagnols sont pa smal non plus (par tact il vaut mieux ne pas en citer)

lettres mes amours ai-je tort hector, nestor dit: 23 mars 2014 à 21 h 19 min

Ils l’ont affronté. Eddy Bellegueule alias Edouard Louis, lui, semble vouloir l’éviter tout en récoltant les fruits
il me semble qu’il manque un « en » :tout en en récoltant » : mais ne serait-ce pas une influence de la relecture de GAG, sur ce « en » ?

lettres mes amours ai-je tort hector, nestor dit: 23 mars 2014 à 20 h 13 min

sur » combien il sait ce que l’autre a cru apprendre de lui »
il me sembla à première lecture qu’il y avait une inversion, un lapsus  » et qu’il était attendu
 » ce qu’il a cru lui apprendre »

lettres mes amours ai-je tort hector, nestor dit: 23 mars 2014 à 19 h 45 min

se tissent d’étranges réseaux où certains thèmes et certains événements se répondent à travers l’oeuvre, et qui font de la sexualité masculine une ZONE INTERDITE, mystérieuse…. »
dans une préface à des nouvelles, signée par une femme qui écrit plus loin
« connaître savoir: jeu terrible dans l’univers **où il n’y a ni vainqueur, ni vaincu, ni fin de partie; car chacun aime laisser entrevoir combien il sait ce que l’autre a cru apprendre de lui »

Pablo75 dit: 23 mars 2014 à 12 h 18 min

@ roger

Il y a pas mal d’invitations, c’est vrai, mais sur les presque 200.000 visiteurs de ce salon, à mon avis il y a au moins 80 % qui payent.

roger dit: 23 mars 2014 à 10 h 14 min

@Pablo
(c’est ahurissant qu’il y ait autant des gens capables de payer pour aller acheter des livres qu’on trouve dans toutes les bonnes librairies (et dans certaines 30, 40 ou 50 % moins cher, d’occasion – comme chez Gibert).)

mais je crois que pas mal de gens ont des réducs ou entrées gratis (sinon, iraient-ils?!)

kicking dit: 23 mars 2014 à 2 h 34 min

S la descente va être longue…

c’est bien de nous épargner les détails de l’itinéraire et la durée des étapes, tu progresses JC..

des journées entières dans les arbres dit: 23 mars 2014 à 0 h 49 min

« Notre universitaire, dubitatif, rebouche son surligneur. Cette lecture l’a beaucoup fatigué et il aspire à se délasser. Mais, comme il n’a sous la main ni un roman de Dick Francis ni une prostituée, il se demande — non sans audace — s’il ne va pas opter pour une troisième solution. »

C’est excellent.

A surligner !

http://www.fabula.org/revue/document6897.php

Bonne nuit.

bérénice dit: 22 mars 2014 à 23 h 26 min

D 18h28_ vous tuez le fantasme ou du moins vous cherchez à, pourquoi? Moi je vous imagine beau brun avec une chemise blanche et une peau veloutée parsemée de grains, vous sentez bon et vous avez moins de trente ans ce qui fait de vous mon fils symbolique mais comme je n’ai jamais nourri de velléités incestueuses après tout cela ne change rien à la gratuité de ma projection vous concernant.

bérénice dit: 22 mars 2014 à 23 h 18 min

Oui, je le sais… Papa et Maman étaient bourrés ce soir là. Hamlet.
C’est très drôle ce que vous dites là, à recouper les hypothèses j’ai du l’envisager aussi, tout concorde, la date la naissance et ce qui s’en suivit, une erreur de programmation, aussi ai-je décidé de ne rien laisser au hasard pour l’unique plan qui vit le jour de mes jours.

Béhémoth dit: 22 mars 2014 à 22 h 21 min

« Marcel dit: 22 mars 2014 à 18 h 03 min »

Marcel,
je doute qu’elle ai quelque chose de la môme vert de gris, la Daaph !.
Whisky, petites pétées*** & calibres !.
So gooooddd.

D. mais le vrai dit: 22 mars 2014 à 21 h 54 min

J’espère que je n’ai pas une part de responsabilité dans ce qui lui arrive.
Au fond c’est un être faible et influençable, sans grand discernement.

DHH dit: 22 mars 2014 à 21 h 29 min

A la manière de Marcel
(qui ne manquera pas de relever les faites de métrique et de prosodie)

Je suis DHH
Sur la RDL
Ce pseudo me cache
Mon nom est Daniele

Pablo75 dit: 22 mars 2014 à 20 h 19 min

« La librairie où l’entrée est payante,
par Pierre Assouline

Mon pire souvenir du Salon du livre a ceci de particulier qu’il est récurent. Et ce n’est pas le lecteur inconnu qui ne vous donne pas son nom, n’imagine pas que vous l’ayiez oublié douze ans après, et vous répond juste «avec deux L» quand vous lui demandez, par souci de ne pas commettre de faute, comment il faut l’écrire…

Non, mon pire souvenir, c’est de constater d’année en année que cette immense réunion que ses organisateurs présentent fièrement comme «la plus grande librairie de France» fait payer l’entrée au «Grand public». 10 euros pour avoir le droit d’en débourser bien plus dans le but d’acheter des livres, de les faire dédicacer et d’écouter des écrivains en parler. Ce qui ne laisse pas de me scandaliser inmanquablement d’année en année. Imagine-t-on de payer pour entrer dans une librairie, d’autant que souvent, de semblables «privilèges» y sont offerts !

Ça s’est aggravé cette année, les dits organisateurs ayant inventé de faire casquer les traducteurs qui voudront assister aux passionnants débats menés par l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France). Ce qui est une démarche commerciale aux antipodes de l’esprit de ces rencontres. Boycott donc !

A propos, la division «Salons» du groupe anglo-néerlandais Reed-Elsevier, qui exploite entre autres le grand raout parisien de la Porte de Versailles, a dégagé l’an passé une rentabilité de 24,7%. Elle représente 14% du chiffre d’affaires (1 milliard d’euros), et 12% du résultat d’exploitation global (251 millions d’euros) du groupe. Pourquoi vous toussez? »

http://bibliobs.nouvelobs.com/salon-du-livre-2014/20140320.OBS0620/salon-du-livre-les-pires-souvenirs-de-9-ecrivains.html

TOTALEMENT D’ACCORD !! Et c’est ahurissant qu’il y ait autant des gens capables de payer pour aller acheter des livres qu’on trouve dans toutes les bonnes librairies (et dans certaines 30, 40 ou 50 % moins cher, d’occasion – comme chez Gibert).

bouguereau dit: 22 mars 2014 à 19 h 43 min

un bon TAUX d’abstention !

jicé tu veux rien que la ruine du système libérale..t’es pire que dédé avec son bouillon ravaillac..no alternative

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