de Pierre Assouline

en savoir plus

La République Des Livres par Pierre Assouline

Oraison funèbre pour un chat beauté

Par Bernard Morlino

Dommage que Paul  Léautaud soit mort : il aurait aimé Que Tal, le livre que Daniel Arsand a consacré à son chat du même nom.  Ce sarcophage littéraire va rendre jaloux beaucoup de monde dans l’entourage de l’écrivain. Ce chat est parvenu à déclencher un manuscrit à son auteur quand bon nombre des ses proches n’ont même pas eu droit à un aphorisme en guise d’adieu. De nombreux ouvrages ont été consacrés aux félins domestiques dont ceux de Rilke/Balthus (Mitsou), Colette, Simenon, voire Marie Dormoy.  Dans celui de Daniel Arsand  on perçoit une grande force spirituelle qu’il parvient à canaliser dans une prose très élégante sans jamais être ni prétentieuse ni savante.

Daniel Arsand est un insatiable lecteur qui a pris la parole dans ses textes : à force de lire il sait ce qu’il faut ou pas dire et surtout comment on doit le dire. C’est le plus important. Tout le monde a perdu ou perdra un chat mais très peu de gens savent ou sauront confier leur deuil à la page blanche, sur écran ou papier.  «L e Petit chat est mort» dit Agnès dans L’Ecole des femmes. Et  au sein de l’imagerie populaire, «c’est la mère Michel qui a perdu son chat».  Chez Arsand, plus on avance dans le récit plus on se dit que son chat a bien eu de la chance d’avoir été autant aimé.  Certains héros de roman d’amour ne reçoivent pas le dixième de ce qu’à donné Arsand à son chat pendant douze ans. Cela fait longtemps que l’écrivain a compris qu’écrire était la meilleure façon d’occuper la solitude.

« Les autres ne me manquaient pas. Il est rare qu’ils me manquent.  Ils ont si peu d’épaisseur, de réalité. Et je suis si peu».

Cette voix n’est pas loin de celle de Fernando Pessoa devant sa malle pleine de manuscrits inédits, sa poste restante.  Son chat était l’encrier de son âme. « Si vous voulez être écrivain, ayez des chats », a conseillé Aldous Huxley. Arsand, lui, n’a pas eu besoin de Que Tal pour devenir écrivain. C’est parce qu’il en est précisément un qu’il a écrit un livre qui se distingue des habituels mielleux livres sur les matous de compagnie. 

Arsand appelle un chat, un chat, pas question de faire un transfert qui peut le conduire à confesse allongé sur un divan. Son livre fait moins de cent pages, autant dire qu’il est essoré de tout le pathos liés au veuvage. C’est sans doute le chat qui a perdu le plus, du fait de ne plus pouvoir être apprécié par un maître aussi plein de tact. Dans les histoires d’amour qui se terminent, on pense souvent : je ne l’aime plus, je ne suis plus. Comme la mort, n’est pas une rupture sentimentale, Daniel Arsand aime toujours son chat réduit à un tas de cendres qu’il n’a pas voulu conserver sur une étagère de sa bibliothèque.

« Ma vie est en partie tissée de ces deux pôles : absence et mélancolie. La mémoire que nous avons de notre passé empêche-t-elle de sombrer ? »

Arsand est un ébéniste de mots. Il écrit avec une gomme. On sent une discipline de fer pour organisé ses phrases qui sont toutes dépourvues de l’insupportable trace de la besogne d’un être sans grâce d’écriture. Son récit est émaillé de pépites. Sa signature ?  Une « succession de balafres ». Puisque son chat est mort d’une embolie, Daniel Arsand se reproche de n’avoir pas su déceler la fatidique « insuffisance respiratoire ».  Par contre, il ne se demande pas si la fumée de ses cigarettes a fait du mal à Que Tal. Au-dessus des volutes de fumée qui enveloppaient Daniel Arsand il manquait l’éternité. Avec ce livre, elle est retrouvée. Les pages forment le linceul idéal pour le chat d’un écrivain au style qui ne ronronne pas.

BERNARD MORLINO

 

Daniel Arsand

Que tal

88 pages

10 €

Phébus

 

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

12

commentaires

12 Réponses pour Oraison funèbre pour un chat beauté

Bébert le chat dit: 3 janvier 2013 à 9 h 28 min

Merci B.Morlino pour cette belle critique du recueil de D.Arsand !!
Vous auriez aussi pu évoquer CELINE ou NUCERA.
Continuez vos critiques littéraires …avec le même style !!!

Daaphnée dit: 2 janvier 2013 à 20 h 30 min

cette année mon chat a accepté de voyager en TGV sans miauler comme un malheureux, et plus … Peut-être devrais-je lui consacrer un éloge ..

C.P. dit: 2 janvier 2013 à 18 h 33 min

Moi aussi, John Brown et Jacques (laissons les infinitifs…). En revanche, Bloom et Risibles Désamours me mettent en empathie avec Daniel Arsand, sur la littérature anglo-saxonne, comparée à…

Risibles désamours dit: 2 janvier 2013 à 18 h 07 min

Nous avons là un exemple assez symptomatique de l’état de la littérature française, raillée à juste titre par la presse étrangère : Bernard Morlino qui de toute évidence se verrait refusé dès la première étape de la lecture dans n’importe quelle maison d’édition (je lui conseille d’envoyer un manuscrit sous enveloppe dûment affranchie et le sceau de l’anonymat s’il venait à douter de cette affirmation) donne sans rougir des leçons de littérature que nous serions bien avisés de suivre en marche arrière comme une « boussole sud » qui nous indiquerait où se trouve vraiment le nord.

Jacques Barozzi dit: 2 janvier 2013 à 11 h 27 min

« Il y avait au moins un chat témoin de la conversation. »

Et probablement quelques chattes anglaises, Bloom ?
Moi aussi, JB, j’ai trouvé le papier de Morlino assez scolaire !

John Brown dit: 1 janvier 2013 à 21 h 53 min

« un écrivain au style qui ne ronronne pas »

Euh…. bon. Mais « un écrivain dont le style ne ronronne pas », est-ce que ce ne serait pas mieux ?

Eh bien, justement, le style de cet écrivain ne devrait-il pas ronronner, au contraire, réalisant ainsi l’exacte adéquation de l’écriture à son sujet ? Ah, mon Zébulon, deux ans déjà que je t’ai accompagné là où l’on devait t’administrer la fatale piqûre. Tu t’es endormi dans mes bras… Comme je regrette que mon style n’ait toujours pas trouvé le juste ronron pour te chanter !

John Brown dit: 1 janvier 2013 à 20 h 21 min

« l’insupportable trace de la besogne d’un être sans grâce d’écriture. »

Eh ben… C’est encore pire. Ce Richard Morlino serait bien inspiré de s’entraîner à se servir d’une gomme.

Bloom dit: 1 janvier 2013 à 12 h 30 min

J’ai eu la chance de rencontrer Daniel Arsand, dans son petit appartement d’un grand boulevard parisien, alors qu’il était éditeur chez Phébus. Très sympathique et attentif, je me souviens qu’il m’avait soufflé cette réflexion que je recycle inlassablement depuis (la sanction des grands esprits aidant):’Comparer la littérature française contemporaine à son homologue anglo-saxonne reviendrait à comparer touche pipi et extase amoureuse ».
Il y avait au moins un chat témoin de la conversation. Demandez-lui.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*