de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Ortega y Gasset et la philosophie de la traduction

Par JEAN-YVES MASSON

L’essai de José Ortega y Gasset intitulé Misère et splendeur de la traduction est considéré dans de nombreux pays comme une référence classique en matière de philosophie de la traduction. Écrit au milieu des années 1930, alors que son auteur était en exil en France, ce court traité aurait dû depuis longtemps féconder la réflexion française sur ce sujet ; or il n’en a rien été. Ces pages sont demeurées presque inconnues chez nous, et c’est ici la première fois que ce texte est édité en France (après une unique version canadienne).

Sa publication, dans la traduction précise et élégante de François Géal et de ses étudiants, inaugure l’un des axes éditoriaux de la collection « Traductologiques » aux éditions Les Belles Lettres. Une série de volumes de cette collection invitera en effet à la lecture (ou à la relecture) des textes pionniers qui, de l’Antiquité au XXe siècle, ont posé les premiers jalons d’une pensée de la traduction. Ces références classiques sont souvent méconnues et méritent d’être réexaminées à la lumière des avancées qui ont conduit, depuis une cinquantaine d’années, à la constitution d’un champ théorique spécifique ayant la traduction pour l’objet : cette « traductologie » que notre collection dans son ensemble entend défendre et illustrer. On y trouvera des travaux novateurs portant aussi bien sur la philosophie ou l’esthétique de la traduction que sur les différentes sortes de traductions, sur la médiation interculturelle ou encore sur l’histoire des traductions. Juxtaposer ces travaux récents et des textes anciens c’est, pour nous, ancrer la réflexion contemporaine dans une histoire ; c’est aussi permettre au lecteur d’aujourd’hui de juger, à partir de sources de première main, de ce que fut la réflexion, dans différents pays et à différentes époques, sur ce phénomène universel qu’est la traduction.

Penser la traduction : telle est la tâche. Elle exige de l’envisager « dans tous ses états », en tant que phénomène humain essentiel, concernant par conséquent l’ensemble de ce qu’il est convenu d’appeler les « sciences humaines ». La philosophie en fait partie, et c’est dans son champ que s’inscrit le présent écrit d’Ortega y Gasset, philosophe espagnol à la fois célèbre et – comme l’a rappelé François Géal dans sa préface – encore très insuffisamment connu et étudié en France. Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, la pensée française de la traduction a surtout regardé, quand elle se confrontait à des théories étrangères, du côté de la pensée allemande, en accordant en particulier une attention extrême à l’essai de Walter Benjamin « La tâche du traducteur », au détriment d’autres écoles de pensée. Nous voudrions suggérer dans ce qui suit qu’il est dommage que, dans ce contexte, la voix de José Ortega y Gasset n’ait pas été entendue plus tôt – d’autant plus que le philosophe espagnol, on le voit par les renvois que contient son écrit aux textes de Schleiermacher ou de Humboldt, était aussi au fait que Benjamin des théories de la traduction développées dans l’Allemagne romantique, longtemps avant que celles-ci fussent connues en France. Bien qu’il ait soutenu sa thèse en Espagne en 1904, à 21 ans, Ortega y Gasset doit en effet l’essentiel de sa formation philosophique aux universités allemandes où il a étudié de 1905 à 1907 : à Leipzig et à Berlin d’abord, mais surtout à Marburg où il fut l’élève des néokantiens Paul Natorp (1845-1924) et Hermann Cohen (1842-1918), fondateurs de l’« École de Marburg » qui marqua de son empreinte toute une époque.

(…) Si Misère et splendeur de la traduction représente une étape marquante dans l’histoire de la réflexion philosophique sur ce sujet, c’est d’abord parce que la philosophie a mis du temps à s’intéresser à la traduction. Ortega est en fait l’un des premiers philosophes depuis Schleiermacher à aborder le problème. La philosophie traite en effet le plus souvent du « langage » en général, et aborde peu la question de la diversité des langues ; elle ne le fait pas volontiers parce qu’elle se plaît à penser qu’elle procède par concepts, et que ceux-ci ne se confondent pas avec les mots qui les désignent : désigner un même concept par des mots différents ne doit pas poser de problème du moment que la définition en est claire. La philosophie détourne ses regards de la question de la traduction en général, de la même manière qu’elle n’aime pas à prendre en considération la question de sa propre traduction[1].

Ortega y Gasset occupe donc ici une place singulière. Contrairement à un Schleiermacher, par exemple, traducteur de Platon, il n’a pas lui-même d’expérience de traducteur. Il ne prend pas la parole pour défendre des partis pris personnels liés aux difficultés d’un travail de traduction. Misère et splendeur se distingue en cela de tous les écrits antérieurs sur le sujet : jusqu’alors, tous avaient été liés à un projet précis. Le petit traité de Cicéron sur la traduction, par exemple, a été rédigé pour servir de préface à la transposition latine par Cicéron lui-même de deux discours d’orateurs grecs ; il fut pour lui l’occasion d’énoncer une ambition : celle de rendre le latin capable d’une excellence oratoire comparable à la leur. Par sa traduction, Cicéron entendait douer sa langue de « sel attique ». Plus tard, quand saint Jérôme écrivit sa célèbre Lettre à Pammachios, lui aussi avait en vue la défense du travail qu’il était en train d’accomplir pour donner au latin une traduction fiable des Écritures. De même Leonardo Bruni, dont le De interpretatione recta (1426) eut pour premier rôle de défendre sa traduction latine de l’Éthique à Nicomaque qui avait été sévèrement critiquée[2]. Il n’est pas jusqu’à Walter Benjamin qui n’ait été dans cette situation : La tâche du traducteur est la préface de sa traduction des Tableaux parisiens de Baudelaire – même si l’un des traits les plus surprenants de cet écrit est de ne faire aucune allusion à la traduction qu’il est censé présenter. L’essai d’Ortega y Gasset, lui, n’est pas lié à un propos de traducteur, mais peut-être seulement, nous l’avons vu, à cette autre expérience que constitue le fait d’avoir été traduit en français, et de n’en avoir retiré, à tort ou à raison, que déception.

Essai philosophique sur la traduction en elle-même, et non sur telle ou telle traduction particulière, Misère et splendeur n’a pas l’ambition de proposer une théorie totalisante, mais possède le grand mérite de faire d’emblée apparaître un trait essentiel qui n’est pas sans évoquer le tournant que prenait au même moment la linguistique : la pensée philosophique de la traduction est nécessairement liée à une conception du langage, et celle-ci à son tour ne peut faire l’économie de considérations qui relèvent de l’anthropologie. […] Que la pensée de la traduction chez Ortega y Gasset repose d’emblée sur des considérations anthropologiques, qu’elle ait pour fondement une méditation sur l’homme, c’est ce qui constitue sa véritable nouveauté. Le grand penseur espagnol contribue ainsi à nous faire prendre conscience qu’il n’est pas de pensée forte de la traduction qui ne prenne appui sur des conceptions philosophiques précises quant à l’essence de l’homme, quant aux relations entre le langage et la pensée dans l’esprit humain et quant à la manière dont le langage permet à l’homme de dialoguer avec ses semblables.

(…) Le problème de la traduction, bien loin d’être un aspect secondaire de l’activité humaine, se pose dès que naît la conscience que cette langue grâce à laquelle je « suis au monde », et qui me permet de communiquer avec mes proches, est en même temps ce qui m’isole, me coupe de tous ceux qui ne parlent pas la même langue que moi. Il est vrai que ce constat, dans une vie, peut tarder à apparaître[3], et qu’il peut – surtout – être entravé par des refoulements divers : mais même pour qui n’aurait jamais mis les pieds hors de son pays, celui-ci se définit par le fait qu’au-delà de ses frontières, « là-bas », n’y eût-on jamais été soi-même, commence l’étranger, le dehors, l’autre inconnu et non immédiatement compréhensible. Avec cet autre, il faudra, tôt ou tard, par goût, par curiosité ou par nécessité, communiquer. Une pensée de la traduction ne peut donc faire l’économie de considérations anthropologiques : elle engage, à chacune de ses affirmations, une pensée de l’homme.

Sur quoi se fonde, dans Misère et splendeur de la traduction, l’anthropologie d’Ortega y Gasset ? Quelle conception de l’homme sous-tend sa compréhension du phénomène de la traduction ? Bien des commentaires ont souligné sa filiation avec la pensée de Schleiermacher, qui n’est toutefois pas cité par le narrateur mais par le dernier intervenant du dialogue. De fait, Ortega lui-même connaît parfaitement la conférence Des différentes méthodes du traduire (ainsi Antoine Berman, qui a fait connaître ce texte en France[4], en a-t-il traduit le titre), l’un des textes essentiels de la pensée moderne en matière de traduction. Mais avant d’être rattaché à la pensée romantique allemande, il nous semble que l’essai d’Ortega, en raison du mouvement de renversement que signale son titre, gagnerait à ce qu’on souligne sa parenté structurelle avec une pensée d’un autre type qui a rencontré de grands échos en Espagne, surtout à partir du XIXe siècle, à savoir celle de Blaise Pascal – et cela, même si Ortega ne le nomme pas, et même si son propre parcours, depuis l’époque de ses études secondaires chez les Jésuites, l’a conduit à prendre ses distances avec la foi chrétienne. La portée philosophique de l’anthropologie pascalienne dépasse de loin le contexte religieux dans lequel elle est née.

Quel est, en effet, le sens du titre de cet essai ? Nous pensons qu’il serait réducteur de n’y voir qu’une variation sur le titre du célèbre roman de Balzac, Splendeur et misère des courtisanes. Naturellement, Ortega y Gasset y a pensé ; et il n’est donc pas exclu que la traduction soit ici traitée, par une fine ironie, comme une sorte de « courtisane de l’esprit », avec toute l’ambiguïté que cela comporte (la traduction offrant ses bons services à n’importe quel écrit, à n’importe quelle pensée, même la plus médiocre, avec un mélange de grâce, d’élégance et d’abaissement ancillaire). C’est une courtisane qu’il s’agirait d’ennoblir, d’arracher à sa position subalterne et méprisée en la faisant passer de sa misère éternelle – de sa prostitution native – à l’utopie d’une future splendeur. Oui, tel pourrait être le sens de l’interversion des deux premiers vocables du titre balzacien dans le titre d’Ortega y Gasset. Mais la lecture du texte suggère encore autre chose.

Tout le début de ce dialogue repose en effet sur l’idée que la « misère de la traduction » n’est qu’un cas particulier d’une « misère de l’homme » plus essentielle. Or le grand penseur de cette misère, et de la grandeur qui peut en être la contrepartie, c’est Blaise Pascal. Celui-ci, certes, n’a jamais parlé, pour autant qu’on sache, de la traduction. Et si Ortega y Gasset ne le cite pas, c’est parce que ce dont se soucie le philosophe espagnol n’est pas prioritairement d’ordre théologique ou religieux : il ne dépend pas ici de l’adhésion à une foi que la misère de l’homme (qui chez Pascal est la misère de l’homme sans Dieu) puisse se convertir en grandeur, encore moins en « splendeur ». Nulle « grâce » ne viendra arracher l’homme à la finitude de sa condition. Nulle intervention transcendante ne guérira le langage humain de son défaut intrinsèque, de ne se donner qu’à travers « les langues, imparfaites en cela que plusieurs », pour citer la formule inoubliable de Mallarmé[5] (fort concerné, lui, par les problèmes de traduction). Pourtant, c’est bien un « modèle de pensée » de type pascalien qui structure les pages de l’essai d’Ortega. Si ce modèle s’adapte de façon saisissante au thème traité, c’est sans doute qu’il rend compte de la nature duelle de la traduction, laquelle découle elle-même, comme chez Pascal, de la nature duelle de l’homme, de sa place intermédiaire dans l’échelle des êtres.

On connaît la célèbre pensée de Pascal : « L’homme n’est ni ange, ni bête », avec son corollaire : « Le malheur veut que qui veut faire l’ange, fait la bête »[6]. Cette pensée profonde, déjà en germe chez Montaigne[7], trouve un écho ou plutôt une transposition (une traduction moderne ?) dans la pensée d’Ortega y Gasset sur l’utopie comme tendance fondamentale de la nature humaine. Celui-ci affirme dans un premier temps que le projet de traduire – de traduire adéquatement – relève de l’utopie ; mais cette affirmation première ouvre aussitôt sur une seconde : ce qui relève de l’utopie, ce n’est pas seulement la traduction, c’est d’une façon générale l’ambition de parvenir à un usage adéquat du langage.

Le langage ne cesse de nous trahir parce que notre langue, quelle qu’elle soit, est toujours inapte à exprimer certaines pensées. La langue est, pour la pensée, un outil imparfait (et cette critique du langage elle aussi n’est pas sans antécédents pascaliens). Faire l’ange, c’est méconnaître cette misère : c’est croire, quand il s’agit de penser et d’exprimer sa pensée, que la langue est docile, que son emploi est aisé, et qu’en tant que simple medium elle n’influe pas sur le message qu’elle transmet. C’est en somme se laisser prendre à un piège dont l’essence est résumée par le fameux distique de L’Art poétique de Boileau, passé en proverbe en France et qui concentre l’essence de la doctrine classique : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément.[8] » Ortega y Gasset pense tout le contraire : les mots qui « arrivent aisément » sont nécessairement, pour lui, des mots trompeurs.

Si l’on applique cette pensée à la traduction, faire l’ange, c’est imaginer que traduire est chose aisée, un simple processus relevant d’une compétence technique subalterne dont la tâche est de permettre la transmission correcte d’un message extérieur au medium qui le véhicule. Le corollaire de cette conception de la traduction est d’ailleurs son manque de dignité : elle implique que seul l’acte créateur soit « noble » et que la tâche de traduire soit de nature inférieure. Nul inconvénient dès lors à ce qu’elle soit confiée à un simple technicien, quitte à déplorer l’incompétence de celui-ci à la première erreur. Dans les deux cas, qu’il s’agisse de penser ou de traduire, la méconnaissance des obstacles inhérents à l’activité langagière – la méconnaissance du fait qu’elle ne peut jamais être accomplie de façon pleinement satisfaisante –, bref, l’angélisme, expose aux pires erreurs.

L’homme est cette créature misérable qui aspire continuellement à être plus que lui-même ; qui, par nature, se voue à des tâches impossibles pour lui. La traduction est donc un cas particulier de cette tendance générale qui le distingue de l’animal, en tout cas de la plupart des animaux. Le traducteur conscient de sa tâche, nous dit Ortega y Gasset, est pareil à cet orang-outang – exception dans le règne animal – voué à la mélancolie parce qu’il est notre plus proche parent. Dans la forêt vierge du langage, le traducteur porte le deuil d’une impossible perfection. Mais c’est en général tout sujet parlant, tout être voué à l’acte de parler, dès lors que cet acte n’est pas purement et simplement lié à l’accomplissement de visées pratiques, qui doit inéluctablement découvrir la mélancolie propre à la pensée – et pas seulement le traducteur.

(…) Que la traduction soit une entreprise utopique ne signifie pas qu’un arrière-plan mystique soit seul de nature à lui rendre une légitimité (le contraste avec la logique propre à Walter Benjamin se marque donc là de manière très nette). L’anthropologie d’Ortega y Gasset pose que la condition de l’homme voue celui-ci à l’échec en même temps qu’elle lui impose de ne pas se résigner à cet échec ; l’être humain, en somme, dès lors qu’il pense, est par nature voué à l’héroïsme. Disons mieux : il est voué au sublime. La traduction, en tant qu’utopie, est l’un de ces actes par lesquels l’homme manifeste sa vocation tragique. Que l’homme ait la conscience de sa condition imparfaite et qu’il ne renonce pas à son ambition tout en la sachant inassouvissable, voilà qui montre que le sublime (l’utopie) est dans sa nature, sans être réservé aux héros. Ou plutôt, qu’il y a un héroïsme caché dans un grand nombre d’activités humaines, et que la traduction est l’une d’elles.

Oui, il y a un héroïsme de la traduction selon Ortega y Gasset, et c’est pourquoi, dans la composition de son écrit, la « misère » s’inverse en réalité presque dès qu’elle est énoncée, bien avant les thèses de la cinquième et dernière partie. En outre, dans la troisième partie, l’idée de cet héroïsme (le sublime d’une tentative qui maintient son projet tout en le sachant voué à l’échec) confère à la pensée de la traduction une portée non seulement anthropologique, mais plus précisément éthique. Car le renversement de la « misère » à la « splendeur » s’opère sans le secours d’aucune « grâce » transcendante, selon une éthique immanente qui découle exclusivement de l’anthropologie.

En effet, c’est seulement en m’exprimant dans une langue étrangère, en faisant l’expérience de l’apprentissage d’une autre langue, qu’il peut m’être donné de prendre conscience de la difficulté que j’ai à m’exprimer dans la mienne propre, et de celle de tout acte d’expression en général. Seul celui qui n’a jamais quitté sa langue croit que celle-ci lui offre un moyen « naturel » d’expression de sa pensée. Nous sommes souvent tentés de croire qu’il existe une différence d’essence entre penser dans notre langue « maternelle » – celle qui nous est devenue pour ainsi dire « connaturelle » – et parler dans une langue étrangère que nous avons apprise et que nous ne maîtriserons jamais aussi parfaitement que la nôtre. Pour Ortega y Gasset cette différence existe (qui la nierait ?) mais elle ne relève pas de l’essence de notre rapport au langage : c’est une différence de degré. Quand nous écrivons ou parlons dans une autre langue, nous sommes amenés à percevoir, sauf dans le cas assez rare d’un bilinguisme parfait (celui des enfants qui ont été élevés en deux langues depuis les premiers jours de leur vie), tout ce à quoi nous sommes contraints de renoncer en parlant, tout ce que nous laissons dans le silence. Mais loin d’être restreint au seul usage d’une langue étrangère, ce phénomène existe tout autant dans l’usage de la langue maternelle : il est seulement occulté par le sentiment que nous avons alors de nous trouver en terrain familier. Ce sentiment est inévitable, mais il est trompeur.

Si Ortega a raison, la conséquence d’un tel constat est intéressante : qu’il n’existe qu’une différence de degré et non d’essence entre notre maîtrise de notre propre langue et celle que nous pouvons acquérir d’une langue étrangère signifie que notre propre langue aussi nous demeure toujours en quelque façon « étrangère » ; qu’il n’y a pas ici le propre et là l’étranger, ici la lumière d’une expression naturelle de la pensée et là les zones d’ombres et de silence auxquelles la pensée doit se soumettre, mais que toute expression est tissée de silence, que tout domaine propre est en quelque façon placé sous le signe de l’étrangeté. On est donc bien par là introduit dans le domaine d’une éthique propre non seulement à la traduction, mais à tout acte de parole. Le raisonnement d’Ortega y Gasset aboutit à tracer les contours d’une sorte de devoir d’humilité propre à l’expression de la pensée. […] Ce que nous enseigne la traduction mieux que l’écriture, c’est cette omniprésence du silence au-dedans de notre propre langue, cette imperfection inhérente à toute expression de la pensée, cette part d’étrangeté que comporte toute langue même pour ses locuteurs natifs.

Prendre conscience des imperfections de sa propre langue – de sa misère – ne contredit pas le fait d’en percevoir aussi la splendeur. D’un côté, la traduction est cette école d’humilité où la richesse d’un texte-source, sur la part intraduisible duquel je bute, m’enseigne par contraste la pauvreté des ressources dont je dispose dans ma langue pour la traduire. Mais le traducteur dont le trajet est symétrique du mien, celui qui travaille à traduire dans une autre langue un grand texte de ma langue maternelle, fait exactement la même expérience. « Richesse merveilleuse de toutes les langues de départ, pauvreté incurable de toutes les langues d’arrivée », ainsi que l’a résumé Georges Mounin[9] en une formule saisissante.

(…) La singularité d’un écrit comme Misère et splendeur de la traduction est de nous faire assister à un moment étonnant, en recréant l’atmosphère de l’entretien qui lui donna naissance dans un bureau du Collège de France en 1937 : un moment rare de pur foisonnement de la pensée, un dispositif de jaillissement et d’entrelacement des idées dont l’écriture d’Ortega restitue le dessin avec un enthousiasme communicatif. Cet écrit qui, plus encore que l’art de la conversation à l’âge classique, évoque en fin de compte les discussions passionnées dont certains grands textes des romantiques d’Iéna (l’Entretien sur la poésie de F. Schlegel, par exemple) perpétuent le souvenir, a gardé sa valeur intacte précisément dans la mesure où il nous montre à l’état naissant certaines idées sur la traduction qui ont acquis depuis un grand rayonnement, et d’autres qui appellent toujours la contestation. Cet essai dialogué a surtout le grand mérite de montrer que les questions liées à la traduction sont reliées aux grands problèmes que traitent les sciences humaines en général. En faisant de la traduction un enjeu anthropologique, et en laissant transparaître en filigrane de sa réflexion ses implications éthiques, Ortega y Gasset a orienté sa pensée vers des questions essentielles qui, aujourd’hui encore, sont au cœur de la traductologie.

JEAN-YVES MASSON

[1] Jean-René Ladmiral parle à ce sujet d’un « oubli de la traduction en philosophie ». Voir notamment : « Pour une philosophie de la traduction », Revue de métaphysique et de morale, 1989, n°1, pp. 5-22.

[2] Leonardo Bruni : De interpretatione recta / De la traduction parfaite, traduction, introduction et notes de Charles Le Blanc, Presses de l’Université d’Ottawa, 2008.

[3] Il peut au contraire être extrêmement précoce, il est vrai, dans le cas des bilingues de naissance. Le cas de George Steiner, trilingue, déclarant dans Après Babel : « Je n’ai pas le moindre souvenir d’une première langue » (trad. fr. Paris, Albin Michel, 1978, p. 116), reste exceptionnel. Il ne fait pas de doute qu’un monde où le nombre d’individus bilingues est en augmentation sera nécessairement amené à avoir un rapport un peu différent à la traduction, mais cela n’en changera ni l’essence, ni les fondements anthropologiques, et n’en diminuera pas la nécessité, tout le monde ne pouvant parler toutes les langues.

[4] Mauvezin, éditions Trans-Europ-Express, 1985 ; rééd. Paris, éd. du Seuil, coll. « Points » n°402, 1999 (augmenté d’un autre essai Sur l’idée leibnizienne, encore inaccomplie, d’une langue philosophique universelle, trad. par Christian Berner).

[5] Stéphane Mallarmé : « Crise de vers », in Divagations, Paris, Bibliothèque Charpentier, Librairie Eugène Fasquelle, 1897, p. 241. Voir Œuvres complètes, tome 2, éd. Bertrand Marchal, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade (n°497), 2003.

[6] Fragment n°572 dans l’édition des Pensées de Pascal par Michel Le Guern (Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1977) ; n°425 dans l’édition Brunschvicg, n°489 dans l’édition Lafuma.

[7] Voir Essais, III, 13 : « Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes, au lieu de se hausser, ils s’abattent. »

[8] Boileau, Art poétique (1674), chant I, v. 153-154. Notre propos est ici d’épouser la pensée d’Ortega y Gasset ; mais il est juste de rappeler que le fait que les mots « arrivent aisément » chez Boileau désigne un idéal de fluidité, d’aisance de la formulation, auquel on ne parvient justement pas facilement ; il ne s’agit donc nullement de la facilité qu’il y aurait à formuler sa pensée, et Boileau ne cesse d’insister sur le travail harassant qu’exige l’écriture. Il n’empêche que les vers qui précèdent ce passage célèbre impliquent que l’expression « suit » forcément la pensée (v. 151-152 : « Selon que notre idée est plus ou moins obscure, / L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. »), qu’il faut penser d’abord et écrire ensuite. La pensée d’Ortega y Gasset implique que l’idéal de la « pureté » et de la « clarté » classique de l’expression masque au contraire le problème essentiel qui est celui d’une trahison de la pensée par le langage.

[9] G. Mounin, « La linguistique et les problèmes de la traduction », in : Linguistique et traduction, Bruxelles, éd. Dessart & Mardaga, 1976, p. 73.

Brunschvicg, n°489 dans l’édition Lafuma.

[7] Voir Essais, III, 13 : « Ils veulent se mettre hors d’eux et échapper à l’homme. C’est folie : au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bêtes, au lieu de se hausser, ils s’abattent. »

[8] Boileau, Art poétique (1674), chant I, v. 153-154. Notre propos est ici d’épouser la pensée d’Ortega y Gasset ; mais il est juste de rappeler que le fait que les mots « arrivent aisément » chez Boileau désigne un idéal de fluidité, d’aisance de la formulation, auquel on ne parvient justement pas facilement ; il ne s’agit donc nullement de la facilité qu’il y aurait à formuler sa pensée, et Boileau ne cesse d’insister sur le travail harassant qu’exige l’écriture. Il n’empêche que les vers qui précèdent ce passage célèbre impliquent que l’expression « suit » forcément la pensée (v. 151-152 : « Selon que notre idée est plus ou moins obscure, / L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. »), qu’il faut penser d’abord et écrire ensuite. La pensée d’Ortega y Gasset implique que l’idéal de la « pureté » et de la « clarté » classique de l’expression masque au contraire le problème essentiel qui est celui d’une trahison de la pensée par le langage.

[9] G. Mounin, « La linguistique et les problèmes de la traduction », in : Linguistique et traduction, Bruxelles, éd. Dessart & Mardaga, 1976, p. 73.

(« Jean-Yves Masson et José Ortega y Gasset » photos D.R.)

 

José Ortega y Gasset

Misère et splendeur de la traduction

Traduction dirigée par François Géal avec une postface de Jean-Yves Masson

140 pages, 17 euros

Les Belles Lettres

(en librairie le 22 octobre)

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

16

commentaires

16 Réponses pour Ortega y Gasset et la philosophie de la traduction

u. dit: 9 octobre 2013 à 11 h 15 min

Le café réflexif, quel luxe quand il faut bosser…

Crénom, je trouverai bien le temps pour ce point final.

u. dit: 7 octobre 2013 à 12 h 12 min

@ Pablo

« Vous auriez décroché plus tôt si c’était nul! » (ma pomme)

Vous y aviez répondu par avance (« par obligation »)

Pablo75 dit: 7 octobre 2013 à 12 h 08 min

@ U

« Vous auriez décroché plus tôt si c’était nul! »

J’ai dû le lire en entier dans le cadre de mon travail.

Le texte de Heidegger sur Ortega n’a aucun intérêt, ce sont quelques lignes anodines. Par contre, celui de Gadamer je ne le connais pas. Vous savez s’il est traduit en français?

Quant aux relations étroites entre Ortega et l’Allemagne il y aurait beaucoup à dire, comme par exemple qu’il n’a rien compris au nazisme quand il a pris le pouvoir, ce qui est grave pour un philosophe qui prétend nous expliquer le monde. Il a aussi écartée sa traductrice allemande, qui était juive, pour que les traductions de ses oeuvres en allemand pendant le nazisme n’en pâtissent pas. Étrange pour un grand démocrate comme lui qui a passé sa vie à donner de leçons d’éthique à tout le monde, non?

u. dit: 7 octobre 2013 à 10 h 14 min

Ortega et les Allemands
(avant-dernier café)

Les rapports des intellectuels étrangers venus en Allemagne avec les penseurs allemands mériteraient une approche comparée. Je suppose qu’elle a été au moins partiellement faite.

Les expériences vécues sont toujours intéressantes.
Comme cette réflexion de HG Gadamer qui avait connu Ortega (« don Jose ») à Marburg : Er war wirklich ein Toro !

Ou la similarité de ces pèlerinages auprès de Heidegger, qui revus aujourd’hui dégagent un certain comique de répétition : ces professeurs conservateurs espagnols, italiens ou japonais, et leurs hommages ambigus au Maître, se ressemblent beaucoup.

(On trouve trois pages de souvenirs de Heidegger sur Ortega, « Begegnungen mit Ortega y Gasset », dans le vol. 13 des GA.

C’est d’ailleurs un témoignage intéressant. Malgré la légère condescendance, MH se montre sensible à la psychologie de OyG : son angoisse quant à sa propre originalité, sa défense « chevaleresque » de MH à Darmstadt contre un contradicteur. Les paroles de OyG valant moins par ce qu’elles disent, qui est connu, que par la manière de le dire (sic). Impression de finale de noble tristesse, d’ironique solitude, de chevalerie…
Traurigkeit, Ritterlichkeit…

OyG était venu parler de « der spanische Mensch und der Tod ».
Pablo va probablement rire de tout ça.)

u. dit: 7 octobre 2013 à 9 h 00 min

Je veux bien vous croire, Pablo (je suis en terra incognita), mais je note qu’un investissement se traduisant dans la lecture d’oeuvres complètes suppose quand même un certain intérêt, même si c’est la déception qui attend le lecteur au moment de la synthèse.
Vous auriez décroché plus tôt si c’était nul!

Quand on parle à un intellectuel italien de Croce, on enregistre souvent soit un coup de chapeau distrait, soit un lever de bras vers le ciel accompagné d’un soupir.
On peut comprendre, c’est l’image du penseur national ou officiel.
Partant d’un horizon d’attente aussi bas, j’ai au contraire, dans quelques sondages, enregistré de bonnes surprises.

Il est rare que les pensées qui apparaissent périphériques (parlez à un Français de « l’hegelianisme napolitain » de Bernardo Spaventa, et il vous regardera d’un air rigolard) soient complètement dénuées d’intérêt en raison de l’expérience singulière qui vient colorer la reprise de thèmes connus.

Naturellement, c’est l’historien des idées et de la culture qui peut s’intéresser à ça, s’il le souhaite (s’il s’interroge sur les langues européennes, par exemple), le philosophe n’a guère de temps à lui consacrer…

Pablo75 dit: 7 octobre 2013 à 0 h 09 min

@ U.

« Ortega le moderne ou l’anti-moderne? »

Ce n’est pas du tout celle-là la question fondamentale sur Ortega mais celle-ci: « Est-il un intellectuel important ou pas? » La réponse, pour ceux qui l’ont vraiment lu (et moi par obligation j’ai dû le lire en entier) est: non.

Par contre, ceux qui, au lieu de lire ses oeuvres, ont lu ce que ses disciples et thuriféraires (très actifs en Espagne et en Amérique Latine) ont écrit sur lui depuis un siècle, vous diront que oui.

u. dit: 6 octobre 2013 à 20 h 06 min

Ortega le moderne ou l’anti-moderne ?

Impossible pour moi de contredire Pablo, faute de connaissances.

Quand je lis Ortega, c’est depuis trois jours, je ressens à l’occasion une impression de platitude, mais la « conscience européenne », si elle existe, est aussi faite de platitudes, répétées et retransmises de langue en langue.

Il y a entre ces échos multiples des décalages chronologiques, qui tiennent à la différence des histoires nationales, mais aussi des variations parfois subtiles, des perspectives jamais autrefois perçues.
Je lis Ortega avec un immense intérêt parce qu’au delà de la fausse familiarité, je perçois quelque chose que j’ignore et qui est l’Espagne intellectuelle.

Il y a par exemple chez Ortega la conscience d’un « retard » espagnol, par rapport aux deux grands éléments de la modernité survenus en économie (Angleterre) et en France (politique). A ce retard, il entend apporter une réponse culturelle : à la fois critique de la tradition culturelle et espoir placé dans ce qu’elle peut avoir de spécifique et de vécu, pour aller au-delà des formalismes universalisants.

C’est naturellement un topos qui ne surprend pas.
Cette réaction anti-moderne qui vise à une modernisation supérieure, on la retrouve partout, de l’Allemagne à la Russie, de la Russie au Japon, du Japon à la Chine.
Dans presque tous les cas, l’argumentaire ultime est d’origine romantique allemande.
Il existe des Herder ou des Fichte russes, chinois ou japonais.
Je connais assez bien l’expansion vers l’Est de ce motif.

Mais devant les textes d’Ortega, j’ai la conscience naïve de son devenir plus occidental ou plus méridional.
D’une certaine manière, c’est toujours la même chose, mais c’est cette « ressemblance de famille » qui permet justement la perception (et la jouissance pour nous) des petites différences.

Pablo75 dit: 6 octobre 2013 à 18 h 24 min

Je lis et travaille sur (contre, plutôt) Ortega depuis 25 ans. C’est l’auteur le plus surévalué du XXe siècle en Espagne. Et à côté d’un Unamuno, un nain. Quand il dit quelque chose d’intéressant c’est du plagiat (il lisait bien l’allemand et le français, un peu moins bien l’anglais – et faisait souvent des articles et des textes sur ses lectures sans les citer). Et quand il se met à « philosopher » il dit des conneries ahurissantes, comme ses opinions sur Pascal, Kierkegaard ou Saint-Jean de la Croix entre beaucoup d’autres, ou s’invente des théories délirantes comme celle de « la deshumanización del arte » (où il prédit la mort du roman juste avant l’apparition de Proust, Joyce, Céline ou Musil) ou sa théorie des Générations comme moteur de l’Histoire, entre des dizaines d’autres, souvent comiques. Sur l’histoire de l’Espagne, de l’art ou de la littérature, ses idées sont toujours à côté de la plaque. Et c’est le plus mauvais prophète qu’a eu l’Espagne depuis qu’elle existe, malgré ses prétentions dans ce domaine.

En réalité il n’était qu’un prof mégalomane de philo et un journaliste snob et pédant qui se tenait au courant des modes de l’Europe de son époque. Il a toujours été incapable d’écrire un livre sérieux. Tous ceux qu’il a publiés ne sont que des compilations d’articles ou des des brouillons de cours. Par contre, ses 12 gros volumes d’Oeuvres Complètes (que personne lit aujourd’hui en Espagne) sont une mine pour les chercheurs de bêtises écrites par des faux Grands Esprits.

u. dit: 6 octobre 2013 à 13 h 20 min

Une bière Asahi avec le professeur Sumida.

- Jâ… donna gainen deshou ka, Sumida-san?
- Anô… « re shêma kinêru de Raribâi ».

- Le… Pouvez-vous écrire ce concept, Sumida-san?
Ah bon? « Le schéma quinaire de Larivaille »? Je vois.
Ça consiste en quoi?

- D’abord, très calme… Ensuite, n’est-ce pas, provocation (purobokeshion)… Ensuite, n’est-ce pas l’action… Alors après, n’est-ce pas, le retour au calme.. dans le récit.

- C’est une histoire de sexe?

u. dit: 6 octobre 2013 à 11 h 28 min

Traductologie

« Penser la traduction : telle est la tâche. Elle exige de l’envisager « dans tous ses états », en tant que phénomène humain essentiel, concernant par conséquent l’ensemble de ce qu’il est convenu d’appeler les « sciences humaines ».

Comme horizon de discussion, c’est magnifique.
Des Hermès au long cours volant de concert, au sein des Geisteswissenschaften…

Attention quand même à la routinisation.

Dans un colloque, j’ai croisé un jour un Japonais lugubre.
« Quelle est donc votre honorable spécialité? » lui ai-je demandé en son idiome.
« Je suis narratologue », m’a-t-il répondu, et il parlait déjà français.

Etudiant, il en avait pincé pour Tzvetan, avant que celui-ci ne se tourne vers l’humanisme souriant, et je crois bien que le père Genette avait été à son jury. Cette gloire lui avait ouvert sans difficulté les portes de Dôritsu daigaku ou de Hitotsubashi.
Dans ce colloque, il passait de panel en panel, échangeant l’histoire pour la mythologie, la mythologie pour la poésie, et s’efforçait lors des discussions de sortir quelques outils de son baluchon théorique.
L’indifférence polie qu’il rencontrait avait fini par affecter son humeur.
(Ne comptez pas sur moi pour lui avoir dit: « T’as un souci? Reste zen »)

Si la traduction est un art tout d’exécution, la traductologie si elle existe ne peut être qu’un court moment réfléchissant, ne quittant jamais de vue les singularités qu’elle choisit pour un temps de rapprocher.

Il faut craindre comme la peste l’émergence d’institutions parasitaires: la confection (si tentante) d’une fausse science, engendrant à son tour des rôles et des statuts.
Le maître traductologue formant à sa suite une troupe grossissante de petits traductologues.

Pour des raison de micro-politique, c’est peut-être inévitable.
On veille alors à ce que sous cette superstructure factice le travail véritable continue et conserve son plaisir.

Sinon, vient le temps des théorisations du manque, donnant lieu à leur tour à des thèses et à des chaires.
La traductologie, « science de carrefour », comme disaient les géographes, ces éternels complexés du statut épistémologique.

Fin de mon café (macchiato).

u. dit: 5 octobre 2013 à 23 h 42 min

Espagne moderne

Ce texte est une postface.
Mais M. Masson a consenti à ce que des extraits en soient proposés au commentateur anonyme sur le Kampfplatz (hein) de la RdL.
Pourquoi ne pas, entre deux travaux, deux balades, deux personnes, proposer sur le texte quelques réflexions?

À l’origine de mon intérêt, il y a non pas du savoir, mais de l’ignorance, et de l’étonnement. L’intérêt n’en est que plus vif.
Comment pouvons-nous être si profondément ignorants de la pensée espagnole moderne?
Comment avons-nous pu être si longtemps insensibles à une pensée si vive et si voisine?

Je ne parle pas pour le spécialiste, mais pour l’homme de la rue.
L’homme de la rue qui est allé au lycée, puis à l’université.
Bien sûr… « La Révolte des masses »…
On a au moins lu ça.
On y ajoute le cri de Unamuno… contre le Viva la muerte…
Et quelques autres choses.

Mais enfin, tout ceci est misérable, quand on le mesure à notre attention démesurée pour la moindre notule heideggerienne, peircienne, wittgensteinienne, gramscienne…

Assez!

Voici donc mon point de départ.

A l’issue du dialogue quasi platonicien au Collège de France, Ortega note ceci.

« Yo siento che mis ùltimas palabras en esta reunión sean involuntariamente agresivas, pero el tema de que hablamos las impone.
Son éstas: de todas las lenguas europeas, la que memos facilita la faena de traducir es la francesa »…

Paroles agressives en effet, qui appellent l’attention du Français, sur la plus grande résistance qu’opposerait sa langue à ce qui est présenté comme le génie de la traduction.
Pas pour des raisons linguistiques, naturellement, mais pour des raisons qui tiennent à un certain usage historique et institutionnel de la langue.
Pourquoi?

À suivre, du moins je le souhaite.

u. dit: 5 octobre 2013 à 23 h 07 min

Ouais…

L’Autre avec un grand A est un petit monstre qu’on devrait congédier avec courtoisie mais fermeté.

Sa présence infernale dans des discours dévergondés qui en appellent parfois simultanément à Lacan et Lévinas, son usage mécanique chez le brave curé ou chez l’aigre militant de la diversité… en font un signifiant peu recommandable.

Allons, soyons durs.

Du reste, personne n’est levinassien, car c’est une pensée hyperbolique (en revanche, on en bavarde abondamment, mais c’est autre chose).

De la même manière, aucun traducteur n’est benjaminien.
Une fois revenu de la griserie engendré par la beauté du texte, l’artisan rejoint humblement son atelier, et laissera la discussion sur le messianisme pour le prochain dimanche ou shabat.

Pour sortir de cet assommant face-à-face entre cet Autre et le Même chargé de tous les maux, pourquoi ne pas réveiller le Prochain?
Voilà un gaillard capable de transcender tous ces binarismes à dormir debout.

À moi Augustin! Ignace!…

Mais aussi Hermann Cohen, convoqué par le juge allemand avec la grossièreté que l’on sait…

Je vous salue, Autre, mais vous m’avez distrait.
Ortega…
Ce sera pour demain, peut-être.

lAutre dit: 5 octobre 2013 à 21 h 01 min

De l’idéalisme bon ton, vide de contenu – cela vaut autant pour l’auteur que pour le recenseur. Continuez à dormir.

u. dit: 5 octobre 2013 à 19 h 58 min

Benjamin

« Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, la pensée française de la traduction a surtout regardé, quand elle se confrontait à des théories étrangères, du côté de la pensée allemande, en accordant en particulier une attention extrême à l’essai de Walter Benjamin »

Cette relation de nos Français avec le texte de WJ, c’est une histoire d’amour.
D’amour courtois, car il ne fut pas consommé.
Il ne pouvait l’être.

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