de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
Paul Valéry à genoux devant son daimôn

Paul Valéry à genoux devant son daimôn

Rares sont les correspondances d’écrivains qui ne contiennent pas leur lot de déchets : migraines & indigestions, courses à faire, considérations domestiques etc Les biographes en font aussi leur miel, contrairement aux lecteurs que cela assomme à juste titre. Les Lettres à Jean Voilier (547 pages, Gallimard) de Paul Valéry n’échappent à ce trébuchet du jugement. Disons qu’une fois balayées les mamours, polissonneries et roucoulades, de belles pépites surnagent. La dame a beau être sa chaude maîtresse, il n’en demeure pas moins le grand écrivain. Passons sur les poèmes assez niais qu’elle lui a inspirés, parus il y a six ans sous le titre Corona & Coronilla ; ils n’ajoutent rien à sa gloire, alors que certaines de ses lettres valent vraiment le détour. Ce qui ne va pas de soi s’agissant d’un créateur qui aura gaspillé une bonne partie de sa vie d’artiste dans les mondanités, dîners en ville et conférences.

Ce fort volume rassemble quelque 650 lettres de sa main, datant des années 1937-1945, éditées par Martine Boivin-Champeaux. Longtemps on en parla sous le manteau comme quelque chose d’explosif. Leur destinataire unique, en conflit chronique avec la famille Valéry (qui a fini par accorder imprimatur et nihil obstat à l’éditeur), les confia à une maison de vente aux enchères en 1982 ; la Bnf, ainsi que la Médiathèque et le Musée de la ville de Sète, dans le cimetière de laquelle repose Paul Valéry, en acquirent un certain nombre. Sa correspondante était une sacrée personnalité.

Née Jeanne Loviton, elle prit le pseudonyme de Jean Voilier pour signer ses romans, lesquels n’ont pas laissé un grand souvenir. Mariée au dramaturge Pierre Frondaie (L’Homme à l’Hispano), héritière des éditions juridiques Domat-Montchrestien, amante réputée dans le petit monde littéraire, elle divorça en 1936, peu avant que ne débute sa liaison avec Valéry, de vingt-huit ans son aîné, lequel préparait alors sa leçon inaugurale de la chaire de poétique au Collège de France. Leur correspondance débute à cette époque, se poursuit pendant la guerre alors qu’elle l’a quitté pour être la maîtresse de Robert Denoël, et s’achève en 1945 alors qu’elle est mise en cause dans l’assassinat de l’éditeur dans des circonstances jamais vraiment élucidées (le bibliophile célinien Henri Thyssens a réuni le plus complet dossier qui soit sur ce sujet). De toutes façons, Valéry meurt lui aussi à ce moment-là, mais elle n’y est pour rien. Voilà pour les présentations.JeanneLoviton1_000

Quel Valéry révèle l’épistolier ainsi transi d’amour ? On le voit se désoler de manquer d’ « idées », carburant de son écriture quotidienne, oxygène du laboratoire portatif de ses Cahiers, mais pas du poète. Rien ne le hante comme la sombre perspective : être à sec. Il est  envahi alors par une terrible impression de chute dans l’inutilité d’exister. Il connaît tout le poids de son néant comme « une haute tige rompue ». On assiste à sa paralysie intellectuelle à la suite de remontées d’acide et autres tourments gastriques, en plein conflit entre vie organique et vie supérieure. Mais il n’y a pas que des soucis de cet ordre. On découvre qu’en 1940, donc à 70 ans révolus, il lit Montaigne pour la première fois. On le sent racinien sur les bords (« loin de toi, tout est contre moi, tout me ruine en toi et conspire à me nuire »), mais il est vrai qu’il travaille alors sa préface à Phèdre. Et ses autres lectures ne le consolent pas à défaut de le distraire. Dans son Journal à peine publié en Pléiade, Gide dit de Valéry que sa vie est réglée comme un échiquier. Perfidie qui lui va droit au cœur, lui qui assure que sa vie n’est faite que de hasards, son œuvre aussi puisque toute sa prose, hormis les aphorismes, est le fruit de commandes. Du sur mesure.

Alors, quid de Paul Valéry in love ? Comme tout le monde, mais un peu plus. Entendez que le grand poète a les émois du commun mais les exprime avec une passion plus lyrique. Il use des même mots que vous et moi, mais pas dans le même ordre. Où qu’il soit en France (« le pays du mufle » vu d’Angleterre) ou en province où le mène son activité de conférencier, loin d’elle qui demeure à Paris 16 ou dans son château de Béduer (Lot), sa chérie, il la boit et la mange (« Miam, miam »). Elle est sa muse, son modèle, son thème et sa récompense ; mais loin de lui, avec un autre, elle est la cause unique de son enfer de tristesse. L’origine de son infernale solitude car « être vraiment seul, c’est penser à quelqu’un d’une certaine manière ». Mieux, ou pire, il va jusqu’à lui prédire, à elle qui tâtonne dans le roman, un destin à la Colette, ce qui est légèrement exagéré. Il sait se montrer différent du commun dès l’envoi, l’envol plutôt.

Nonobstant les quelconque « ma chérie » à notre portée, que de « Narcissa », « mon grand daimôn », « mon pauvre oiseau tout chaud », « mon gros objet d’amour », « mon petit touffu », « mon cœur, chérie, ma chère tête aux abois », « mon gros castor, chéri, ma loutre, mon opossum aux douceurs de vison », « petite connette chérie »… On ignore au juste ce qu’elle lui faisait mais cela devrait être quelque chose. Comme disait en une puissante formule le R.P. Hardouin  en 1660 : « Ce ne serait pas la peine de s’être levé à quatre heures du matin, toute sa vie, pour penser comme tout le monde . Il n’en doute pas, elle saura faire œuvre ; aussi la prépare-t-il à l’épreuve :

« Une œuvre doit laisser à son auteur le sentiment qu’il a découvert et organisé une partie de soi. C’est là le bénéfice net et réel, qui n’est pas l’œuvre – mais l’avoir-fait-l’œuvre. L’on se dégage ainsi de l’évaluation par autrui. Pour moi, ce que me rapporte une œuvre = ce qu’elle m’a coûté »

Insupportable quand on a la manie de la perfection, en art comme en amour. « On ne s’ennuie pas assez ensemble ». Y a-t-il plus belle déclaration d’amour ? Nombre de lettres sont écrites dans un langage codé, souvent à la troisième personne où il interchange leurs sexes. On ne sait plus qui est « il » et qui est « elle ». Il adopte des signatures de fantaisie, clins d’œil à des personnages. Parfois drôle, parfois… « Pourra-t-on jamais séparer la bêtise de l’amour ? » En effet, même si dans ces moments-là, tout lui semble incommensurablement bête : « C’est une maladie à laquelle il l faudra que je trouve un nom grec pour en faire cadeau aux psychiatres ». N’empêche qu’elle le rend malade. Depuis le lit de Robert Denoël, elle consent à lui proposer une sorte de partage alors que lui n’attend plus qu’un appel ou un adieu.

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Il se ronge loin d’elle, le monstre Pensée dévoré par le doute et l’abandon. Même lorsqu’il entend sa voix au téléphone, son timbre lui suffit pour en tirer un poème. vers dont cette correspondance est truffée et pas toujours pour le meilleur. Il est convaincu de perdre son temps dès qu’elle n’est plus à portée de vue, de voix, de toucher. « Fais-moi toi, fais toi moi ». Ah, Jean… Enfin, Jeanne. Son pouvoir sur lui est absolu car, il le reconnaît, elle lui est comme substantielle. Or, la sachant dans d’autres bras, plus elle consomme, plus il se consume. Air connu. Pas facile de relire Descartes pour les besoins d’une préface quand on se sent le Roi du vide. Les pages où Valéry amoureux nous touche le plus sont celles où il se hait, s’encolère contre lui-même, s’en veut d’avoir laissé échapper ce trésor, ce diamant vivant :

« Pourtant, la comparaison s’est imposée : une situation de roman tout banal s’est créée. Je ne me pardonnerai jamais cette avilissante défaite. Je finis cette vie en vulgarité, victime ridicule à mes propres yeux, après avoir cru l’achever dans un crépuscule d’amour absolu incorruptible et de puissance spirituelle reconnue par tous comme sévèrement et justement acquise ».

Paul Valéry y est tout à sa flamme pour son aimée lointaine. Rappelons que cela se passe entre 1937 et 1945. Pourtant, c’est à peine si l’on sent que pendant ce temps, le pays est en proie à la montée des périls, la guerre, l’Occupation, la Libération. Il y a bien une rencontre avec le maréchal Pétain à Vichy mais évoqué comme un déjeuner de têtes. Un détail au coin d’une phrase ici ou là, mais c’est tout juste. Ah, l’Amour… Message reçu : chacun de nous est le poème le plus obscur, et d’abord pour soi-même.

(« Paul Valéry et Jeanne Loviton dite Jean Voilier au château de Beduer » photo D.R. ; « Jeanne Loviton » photo D.R. ; « La tombe de la famille Grassi, où est enterré Paul Valery, au cimetière marin de Sète » photo Passou )

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire.

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commentaires

1 022 Réponses pour Paul Valéry à genoux devant son daimôn

des journées entières dans les arbres dit: 2 juillet 2014 à 19 h 19 min

Jean et Paul valent bien une messe.

C’est ce que je pensais, ce matin, alors que le soleil était déjà haut dans le ciel, et qu’il reste quelques traces de névés, que tu sais pas où va le blanc quand la neige fond.
Vous me fatiguez.

On a déjà dit – déjà dit tant de choses.
Qu’on croyait dur – dur comme fer.
Ces maudits mots, à l’eau de roses.
Ces promesses, en rivières.

Mais combien de prières
Nous ont mit à genoux,
De bouteilles à la mer
Brisées sur des cailloux ?

Pour le grand amour,
Celui qui arrive enfin,
Et qui va durer tout les jours
Tellement il vous fait du bien.
C’est le grand amour.
Bien sur, il n’y en a qu’un.
Il va durer toujours.
Toujours … jusqu’au prochain.

On a tenté – tenté de faire des pauses,
Et de nouveaux départs.
Et puis on laisse – on laisse les portes closes.
Jusqu’à faire chambre à part.

Combien de rendez-vous
Finissent par tomber court ?
Et tant de faux espoirs
Qui font faire demi-tour.

Pour le grand amour,
Celui qui arrive enfin,
Et qui va durer tout les jours
Tellement il vous fait du bien.
C’est le grand amour.
Bien sur, il n’y en a qu’un.
Il va durer toujours.
Toujours … jusqu’au prochain…
Grand amour (x2)

Pour le grand amour,
Celui qui arrive enfin,
Et qui va durer tout les jours
Tellement il vous fait du bien.
C’est le grand amour.
Bien sur, il n’y en a qu’un.
Il va durer toujours.
Toujours … jusqu’au prochain…
Grand amour

P. Obispo

http://www.youtube.com/watch?v=7VH1AxCZarY&feature=kp

bérénice dit: 2 juillet 2014 à 8 h 08 min

L’inexplicable en attente, comme l’infini inexploré, l’homme se donnera-t-il le temps de pouvoir poser et résoudre les équations qui répondront au mystère de la création?

bérénice dit: 1 juillet 2014 à 19 h 21 min

. Le seul truc, médicalement parlant, c’est qu’on en fait rien. Desjournées .

Et de vous verdoyante créature, fait-on ou faitout? Une casserole rutilante?

renato dit: 1 juillet 2014 à 18 h 27 min

Coupe du monde aidant, je suis revenu sur « A un vincitore nel pallone », de Leopardi. À savoir que le bollon dont il est question n’est pas le foot mais la palla a muro ou pallone col bracciale, qui fut, jusqu’à 1921, le sport le plus suivi en Italie.

Ce qui peut laisser perplexe quelqu’un comme moi, qui a fait ses études dans un temps qui se perd désormais dans une espèce de nuit des temps, c’est qu’aujourd’hui même des universitaires illustrent le poème de Leopardi avec des images de footballeurs. Toutefois, le poème est dédié à Carlo Didimi, le champion des champions de palla a muro ; et aussi patriote, ce qui devrait stimuler un minimum la réflexion même chez un universitaire. Bon, en un sens cela se comprends : il ne faut pas mettre la graine du doute dans l’esprit des adolescents ! après il réfléchissent et bonjours les dégâts… donc, ballon = foot.

Le poème se lie à des réflexions que l’on trouve dans le Zibaldone, relatives à l’importance de la vigueur physique, du courage et du jeu, qui étaient tenus dans l’antiquité pour la base de l’héroïsme, et à l’époque de Leopardi, ils étaient déjà un remède contre la tristesse et l’ennui — ce n’est que le temps qui change et parfois, les images… le fond ne change que très rarement… Bon, je comprends, un ballon en vaut un autre. Par ailleurs, s’il y a un chien et un garçon, et vous lancez un ballon il est facile que le chien reste indiffèrent et il le regarde, tout au plus, passer ; tandis que le garçon le suivra comme hypnotisé par la forme sphérique en mouvement. Or, selon Musil, la stupidité est sphérique…

Chroniques de mon balcon dit: 1 juillet 2014 à 17 h 41 min

« Denoël ne revint plus chez lui et la question du divorce traîna plusieurs mois avant que Cécile s’adresse, le 29 juin, à un avocat : Me Roger Danet, 5 rue de Richelieu, pour entamer la procédure : « d’accord entre les parties, Mme Denoël avait fait à son mari une sommation de réintégrer le domicile conjugal et celui-ci avait répondu par le refus formel qui était prévu. » [lettre de Me Armand Rozelaar au juge Gollety]. Denoël a pris manifestement sa décision puisque, le mois précédent, il a aussi rompu avec Dominique Rolin.

De son côté Jeanne a mis les choses au point avec Paul Valéry. Elle a choisi le dimanche 1er avril, jour de Pâques, jour de son anniversaire et jour de visite traditionnel du poète rue de l’Assomption. De manière très « lovitonienne » elle le reçoit couchée, et lui annonce gaiement son mariage prochain avec Denoël, qui la secondera efficacement dans sa maison d’édition, où elle épuise ses forces depuis des années. Cela ne changera rien à leurs relations privilégiées, assure-t-elle au vieil homme effaré : au contraire, elle disposera de plus de temps pour lui.

Est-ce avant ou après cette entrevenue surréaliste qu’elle eut l’idée saugrenue, au cours d’un déjeuner chez Robert de Billy, de prier Valéry d’intercéder en faveur de son amant, inculpé de collaboration le 19 février ? Puisque son amie Yvonne Dornès a accepté de lui rendre ce petit service, elle doit se dire que Valéry, qui ne lui refuse rien, en fera autant. C’est un faux-pas, un de trop. Valéry ne le lui pardonnera pas.

[en cours de rédaction] »

On attend la suite avec impatience, cher monsieur Thyssens !
A-t-on le droit de vous appeler Phil, dans l’intimité ?

des journées entières dans les arbres dit: 1 juillet 2014 à 16 h 47 min

« Perfidie qui lui va droit au cœur, lui qui assure que sa vie n’est faite que de hasards »

C’est peut-être autre chose qu’un p’tit bonheur croisé au coin de la rue, que ce hasard.

« Les travaux de Pascal sont souvent cités par les historiens des mathématiques et reconnus comme l’acte de naissance des probabilités et de la mathématisation du hasard. »

http://libanphilo.net/index.php?option=com_content&view=article&id=27:17-novembre-2011-pascal-et-la-mathematisation-du-hasard&catid=6:seances&Itemid=15

jicé dit: 1 juillet 2014 à 15 h 44 min

« Si tu l’entends pas c’est l’inconscient. Si tu l’entends, t’es un gros dégueulasse ! »

Des gros dégueulasses inconscients, ça existe

renato dit: 1 juillet 2014 à 15 h 28 min

Contre les spasmes d’un passé révolu (PV), « Inherent Vice » — si le livre est trop fatigant pour vous, choisissez le film de Paul Thomas Anderson.

des journées entières dans les arbres dit: 1 juillet 2014 à 15 h 27 min

D. deneb et tous ses avatars, c’est un peu comme la moisissure de ce blog. Le seul truc, médicalement parlant, c’est qu’on en fait rien.

des journées entières dans les arbres dit: 1 juillet 2014 à 15 h 14 min

Oui, mais JB, vot’ Josette c’est l’as de la récup’. Pour ce que vous en avez fait dans la cave !

Onésiphore de Prébois dit: 1 juillet 2014 à 15 h 12 min

Et tu sais ce qui m’a filé le choléra ? Le remède contre la peste. Bingo ! (mézigue)

Tu me diras que Josette se frotte les mains. Ancienne infirmière, elle a enfin de quoi assouvir quotidiennement sa vengeance pour toutes les avanies que je lui ai fait subir. Une piqouze par jour dans le gras du bide pendant un mois. Tu penses si elle jubile.

Onésiphore de Prébois dit: 1 juillet 2014 à 15 h 08 min

Prébois,
La seule mort qui vaille : la petite …

Sage parole. Perso, je suis actuellement coincé entre la peste et le choléra . Et tu sais ce qui m’a filé le choléra ? Le remède contre la peste. Bingo !

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