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La République Des Livres par Pierre Assouline
Quoi de neuf ? Max Aub

Quoi de neuf ? Max Aub

Le cas Max Aub illustre bien l’idée selon laquelle la vraie patrie d’un écrivain, c’est sa langue. Né Paris d’un père allemand exilé et d’une mère française, mort à Mexico, il avait possédé des passeports français, allemand, espagnol, mexicain au gré de ses naturalisations successives et de ses tribulations dans un siècle agité qui le contraignit non à l’exil mais aux exils sans fin. Alors, sa vraie patrie dans ce kaleidoscope d’identités ? Rien d’autre que sa langue, celle dans laquelle il écrivait lui qui en parlait tant. Rien ne pouvait mieux définir ce romancier cosmopolite, nouvelliste, essayiste, auteur dramatique et critique. Dans le Diccionario critico de la literatura mexicana 1955-2005 de Christopher Dominguez Michael, le critique littéraire dresse l’inventaire des écrivains « mexicains » en faisant se côtoyer les colombiens Gabriel Garcia Marquez, Alvaro Mutis, Fernando Vallejo et le « franco-allemand » Max Aub.

Jules Romains lui avait fait faire ses premiers pas en littérature. C’était en 1925 à Madrid lors d’une tertulia de fin de journée où l’avait entrainé l’académicien, l’une de ses discussions amicales typiquement espagnoles que l’on retrouve dans les cafés à travers le pays, au café Regina avec les poètes Salinas et Garcia Lorca, Manuel Azana. L’histoire culturelle n’avait pas totalement oublié cet infatigable agitateur d’idées. Son nom apparaît dans la chronique ici ou là à la faveur d’événements. Attaché culturel du gouvernement républicain en exil, c’est lui qui commanda à Picasso son tableau historique inspiré par le bombardement de Guernica. Lui qui collabora à l’écriture et au tournage de Sierra de Teruel (Espoir), le film de Malraux sur la guerre civile, à Los Olvidados de Bunuel parmi une cinquantaine d’autres films. Parfaitement au fait de l’évolution des milieux artistiques, il écrivit la biographie de Jusep Torres Campalans (Gallimard), canular qui fit date car il s’agissait d’un peintre imaginaire, compagnon de route des pionniers du cubisme, mais mis en scène dans son temps et dans ses œuvres avec une telle précision et une telle vraisemblance que des spécialistes en furent piégés.

Une grande exposition lui a été consacrée cet été au siège de l’Instituto Cervantes à Madrid, qui rendit justice à cette œuvre prolifique, à cette voix et ce regard sans pareils et à la présence au monde de ce passant considérable, au moment où la municipalité s’accordait enfin pour rebaptiser de son nom une salle de théâtre. Dans ses carnets, il notait :

« J’écris pour ne pas m’oublier. J’écris pour expliquer et pour m’expliquer ».600x400_max-aub

C’est dire si la récente publication de Trois monologues mais un seul de vrai (Tres monólogos y uno solo verdadero, traduit de l’espagnol par Anne Gimbert, éditions Portaparole), morceaux de théâtre qui datent de Mexico 1956, vient à point. La premier de ces trois monologues intitulé « Il n’y a pas si longtemps » est le meilleur, le plus poignant. Nous sommes à Vienne en 1938 dans un salon reconstitué sur une scène de théâtre (ce qui ne va pas sans rappeler l’atmosphère de Inconnu à cette adresse de Kressman Taylor). Des machinistes vont et viennent. Il fait très froid. Le chancelier Schuschnigg, détenu à l’hôtel Métropole, est mis à la torture par les nazis d’une manière assez originale : ils ont fixé au plafond de sa chambre un haut-parleur diffusant à fond nuit et jour ses propres discours plaidant pour la liberté de l’Autriche. Emma, l’unique comédienne de cette mise en abyme, se demande pourquoi elle survit alors qu’elle a enterré chrétiennement son fils à Barcelone où il était secrétaire du consulat d’Autriche (il est mort en prison, ce qui laisse à croire qu’il avait choisi son camp) et son mari tout près, au camp de Dachau déjà.

Elle récuse toute consolation de qui que ce soit. Surtout pas de pitié ! Jamais. De toute façon, au point de désolation où elle se trouve, rien de pire ne pourrait lui arriver :

« Je pense que Dieu ne peut pas me punir, car on a dépassé les bornes ».

Elle aimerait comprendre comment une vie peut soudainement s’effondrer, « comme ça ». Ce n’est pas parce qu’on se résout à la souffrance que l’on doit s’empêcher de crier la douleur de ses blessures. Tous les jours, après avoir balayé les rues comme on le lui en a intimé l’ordre, elle gravit les cent dix-huit marches de l’escalier pour regagner son taudis glacé où les robinets fuient car elle n’a plus le droit de prendre l’ascenseur depuis qu’on lui a trouvé « des origines ». Emma parle toute seule, ou presque car elle s’adresse à un absent, son mari. La peur, il n’est question que de cela. La peur partout en ville, celle des persécuteurs et celles des persécutés. La peur de ceux qui n’ont plus peur de Dieu.

« Il n’y a pas de pire venin que la peur… Quand je me mets à prier, je n’entends qu’une chose : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Et nous, lecteurs de Primo Levi, nous ne pouvons nous empêcher de faire résonner la plus terrible phrase de Si c’est un homme :

« Hier ist kein warum » (Ici il n’y a pas de pourquoi).

Alors elle triomphe de sa peur en se réchauffant au feu de sa haine. Difficile après une telle lecture, si aiguë, si coupante, de passer à la suite, malgré sa qualité. Un discours place de la Concorde en 1950 face à Staline et Truman. Les voilà apostrophés par un personnage banal dit « le Grand imbécile », voyageur de commerce d’une usine de broderie à Saint-Gall, qui a entrepris de répondre à la fameuse réplique du Troisième homme sur la Suisse réduite à l’invention du coucou (erreur historique puis que c’est le Bade-Wurtemberg !) à l’exclusion de toute participation au patrimoine mondial. C’est donc une apologie de l’helvétitude convoquant Rousseau et Calvin, bien sûr, mais aussi Guillaume Tell, Holbein, Saussure, Lavater, le multilinguisme… Cette défense et illustration du génie d’un pays par un homme qui croit encore au bon sens du genre humain, a quelque chose drôle, de réjouissant même, jusqu’à ce que le vendeur de rubans brodés se retrouve cerné par des automates en uniforme qui tirent sur ordre :

« Qui l’aurait cru ? L’ennui c’est qu’ils n’ont plus besoin de rubans brodés… »

L’édition de ces trois monologues a d’autant plus de prix qu’un faible nombre des écrits de Max Aub a été traduit en français. Il y a bien le fameux Manuscrit Corbeau (éditions Mare Nostrum), sur son internement dans un camp de l’Ariège, plusieurs fois adapté au théâtre en France. On cherche encore l’hardi éditeur qui commandera à un téméraire traducteur sa version de La calle de Valverde si souvent cité, ou encore son grand roman sur la guerre civile El laberinto màgico cycle constitué d’autant de romans qu’il avait connus de camps d’internement. Espérons que l’avant-goût offert par ce recueil de nouvelles les encouragera.

P.S du 18 décembre : Mon voeu a été exaucé à la vitesse grand V puisque Le Labyrinthe magique a été publié en six volumes dans une traduction de Claude de Fraysinnet par les Fondeurs de brique. Merci aux lecteurs attentifs !

(« Max Aub à gauche pendant le tournage de Sierra de Teruel d’André Malraux (à droite) calle Santa Ana à Barcelone » photos D.R.)

 

 

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, Théâtre.

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commentaires

1 015 Réponses pour Quoi de neuf ? Max Aub

JC..... dit: 22 décembre 2017 à 9 h 10 min

ESPAGNE
Une société complexe demande plus d’intelligence que les électeurs n’en possèdent … la démocratie se perd dans les marais de la complexité.

renato dit: 22 décembre 2017 à 8 h 08 min

Pansée et pensée : prendre soin versus concevoir des notions — reste peut-être une petite place pour une gracieuse plante à fleurs bariolées et veloutées de la famille des violacée, classe des dicotylédones —. Enfin, il y a de bon que l’on ne m’a pas mis dans la condition de citer Guareschi, et je ne peux qu’apprécier…

Cela dit, Broch ne se méprend pas lorsqu’il dit que «derrière chaque logique il y a une métalogique», voyons. Selon Musil «les mots sautent comme les singes d’arbre en arbre, mais dans le lieu obscur où nous plongeons nos racines leur amicale médiation nous manque» ; Gabrielle Buffet observe que «le sens des mots n’est jamais fermé, absolu comme dans le dictionnaire» — Hugo Ball avait dans l’idée de «renoncer à la langue», et Tzara parle de «priver les mots de leur signification, en les employant pour donner au vers, par le biais de la tonalité et du contraste auditif, un sens nouveau, global», peut-être pour «restituer ses droit à l’association phonétique des mots à l’opposé des choses que les mots représentent» (E. Kris dans Recherches psychanalytiques sur l’art… il me semble). Tout ça m’amène à reconsidérer une observation de H. Eisendle à propos de l’Immanuel Kant de Bernhard : «… la langue n’est pas un instrument pour découvrir la vérité, elle n’est rien d’autre que son usage».

«Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better»…

rose dit: 21 décembre 2017 à 23 h 25 min

Certes.
Il a trouvé néanmoins l’équilibre, Diego, autour de ses 45 ans et il vit à Barcelone, où il tient une – une -une Librairie ! 🙂
Il est papa depuis récemment, d’une fille je crois bien, et quand il a commencé à guérir il a écrit S ou l’espérance de vie.
S. en référence à Sébastien.

https://i.pinimg.com/originals/36/b2/2c/36b22cd68fb49269a6d7db244a48dc45.jpg

de Mantegna

Jean est au cimetière du Montparnasse, toute seule, et Roman, ses cendres ont été dispersées au large de Roquebrune Cap Martin (déjà dit) où il a été heureux. Et je viens de découvrir qu’à Londres, il partageait sa chambrée avec Joseph Kessel.

https://www.fedecardio.org/sites/default/files/image_article/schema-valves_0.jpg

c’est la vie.

quand je pense que certains ne la trouvent pas magnifique !

rose dit: 21 décembre 2017 à 22 h 29 min

<emLe 10 juillet, Bertrand Poirot-Delpech, journaliste au Monde, écrit un article où il compare l’œuvre de Gary à celle d’Ajar, en y trouvant des similitudes. Il écrit notamment que « dans nos esprits, les images des deux auteurs ne parviennent pas, pas encore, à se confondre » et que Romain Gary « devrait peu à peu prendre place quelque part entre Malraux et Nabokov, parmi les écrivains de ce siècle qui ont cumulé à un point rare les errances de la vie et de l’imaginaire, l’intelligence, le cœur, le sens des valeurs nécessaires au salut humain, et du vide qui les menace », rendant hommage au talent de l’écrivain [Poirot-Delpech, 1981, с. 15–17].

in gary.corneille-moliere.com

rose dit: 21 décembre 2017 à 20 h 17 min

2 décembre 1980, date du suicide. Cela correspond je suis presque sûre à une victoire de Napoléon.
La bataille d’Austerlitz surnommée la « bataille des Trois Empereurs », se déroule le lundi 2 décembre 1805 .

Je comprends cela comme un pied de nez. Un « je vous emmerde ».
Non : pas poussé par le désespoir ; pas poussé non plus par le suicide de Jean;
Pas envie d’aller plus loin.

rose dit: 21 décembre 2017 à 20 h 13 min

Cet interview de Paul Pavlowitch comporte quelques flous.
Vie et mort d’Émile Ajar, est un roman de Romain Gary publié à titre posthume le 17 juillet 1981 aux éditions Gallimard.
Il s’est suicidé le 2 décembre 190.

Sa relation avec son petit neveu, il est le grand oncle je crois bien, est bcp plus complexe que ce qui est dit. Ce dernier était maçon ; c’est lui qui a retapé l’appart de gary et séparé en deux apparts distincts, ai-je cru comprendre, et gary le logeait le nourrissait.
Pavlowitch appremment souffrait de plus en plus de la « main mise » sur lui et de l’absence d’indépendance que cela suscitait cette histoire de porter haut et fort la préputaion d’Émile Ajar. pendant que Gary s’amusait beaucoup, Paul beaucoup moins. Le talent était à Gary.

Diego, son fils, était jeune il n’avait que 17 ans.

Chaloux dit: 21 décembre 2017 à 20 h 09 min

Blabla:Mais elle n’a pas là une écriture novatrice qui viendra par la suite, où elle perdra ce je ne sais quoi dans son écriture qui vient de l’âme.

Ah bon, et son courage, il viendrait d’où?

rose dit: 21 décembre 2017 à 19 h 50 min

avant, il y avait le crétin des alpes ; maintenant vient de sortir celui des îles. Et si tous les crétins du monde se donnaient la main, mmmmh ?

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