de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline
Shakespeare, toujours aussi déconcertant

Shakespeare, toujours aussi déconcertant

Déconcertant : c’est le mot. Celui qui revient le plus souvent pour évoquer les comédies de Shakespeare. Leur interprétation y semble ad infinitum.  On dit de cet univers qu’on peut s’y perdre comme dans l’ordonnancement labyrinthique d’un jardin anglais. Leur structure est pleine d’énigmes. Dès qu’en surgit la part dissimulée le doute envahit le lecteur/spectateur (la, précision s’impose car on en connaît qui n’apprécient pas Shakespeare au théâtre mais s’en régalent lorsqu’ils en tournent les pages). On aura beau ranger ces comédies sous l’étiquette bien commode de « maniériste », avec tout ce que cela suppose d’énergie dans le scepticisme, il en faudrait davantage pour dissiper la perplexité, d’autant que c’est une auberge espagnole (enfin, anglaise…) de l’humanisme.

Déconcertant, le genre même, dans son indéfinition, de ce qu’on appelle là des comédies mais qui ont été classées par l’auteur même en tragi-comédies, comédies du renouveau, pièces à problème, voire romances, ce qui ne l’empêcha pas de bousculer les genres. Mais c’est bien sous le titre collectif de Comédies I (1 520 pages, 60 € jusqu’au 31 janvier 2014, Bibliothèque de la Pléiade) que Jean-Michel Déprats, maître d’œuvre depuis vingt-cinq ans des Œuvres complètes dans la même prestigieuse collection et Gisèle Venet ont choisi de regrouper La Comédie des erreurs, Les Deux gentilhommes de Vérone, Le Dressage de la rebelle, Peine d’amour perdue, le Songe d’une nuit d’été, Le Marchand de Venise. Et contrairement aux apparences, La Mégère apprivoisée n’a pas été oubliée puisque The Taming of the Shrew a été traduit pour la première fois par Le Dressage de la rebelle ; à lui seul, ce choix a déjà fait couler beaucoup d’encre, ce qui est assez dire qu’avec les William Shakespeareshakespeariens, on a affaire à des fans aussi exclusifs que les amateurs d’opéra ; mais les éditeurs n’ont pas été jusqu’à rebaptiser The Comedy of Errors, La Comédie des méprises comme d’autres l’ont fait dans le passé au risque de perdre l’idée d’errance ; ils n’ont pas davantage rendu Twelfth Night à la douzième nuit après Noël et donc à l’Epiphanie, lui préférant La Nuit des rois. Le choix d’un titre français revêt une telle importance, quasi programmatique, que s’agissant de « La Mégère », Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Richard ont tenu à signer le paragraphe de la notice qui s’y rapportait. Il vaut d’être reproduit et médité car il reflète bien les débats intérieurs d’un traducteur, le réseau de connaissances convoqué, son travail tout en infinies nuances dans le rendu d’un mot, d’un seul, parfois :

 « « Apprivoisée », qui exprime un résultat plus qu’un processus, est un terme trop faible pour décrire la torture physique et morale (privation de sommeil, de nourriture, humiliations …), dite taming (to tame vient du grec damao : « soumettre au joug »), dont le paradigme est la domestication des animaux ou, plus clairement désigné dans la pièce, le dressage des faucons. Le mot « mégère » évoque depuis le XVIIème siècle en français une femme méchante, acariâtre, généralement âgée et d’une apparence peu amène (sinon effrayante, comme l’est Mégère, celle des trois Erinyes qui incarne la Haine), ce qui ne correspond pas à la flamboyante et jeune Katherina de la pièce, « droite et mince » comme « la tige du noisetier », surtout montrée comme indépendante, insoumise, rétive au joug conjugal, rebelle. Shrew désigne d’abord en anglais (encore aujourd’hui) une « musaraigne ». Si le terme s’applique de nos jours, d’après l’Oxford English Dictionnary, à « une femme railleuse et querelleuse » (…), cette définition ne rend pas compte de l’usage qui en était fait à l’époque de Shakespeare. En effet, ce sont les diverses connotations attachées au Moyen Âge au petit animal sauvage qu’est la musaraigne qui ont donné lieu à un sens métaphorique –dans lequel, signalons-le, le mot s’employait aussi, originellement, pour un homme. Shrew est apparenté à Shrewd, « rusé », « malin » – voire « mauvais »-, mais aussi « fin », adroit », subtil ». Et comme le montre bien Katherina (et Petruchio) dans la pièce, le mot est également lié à l’habileté et à l’astuce du discours. Le français « rebelle » nous a paru rendre compte, mieux que ne le fait « mégère », de ces nuances et de la personnalité de Katherina. Et nous substituons au participe passé adjectivé « apprivoisée » un substantif, « dressage », qui correspond à l’état actuel de l’action. »

Voilà qui vaut bien de réviser un titre ancré en nous depuis des lustres. Plusieurs traducteurs ont collaboré à cette édition. Leur point commun ? Loin du didactisme d’un François-Victor Hugo et de la poétisation d’un Yves Bonnefoy, ils ont eu le souci de traduire ces comédies pour la scène. L’orthographe, la ponctuation et la graphie ont été modernisées mais, par respect pour la scansion, des archaïsmes (élisions des finales de participes passés, élisions de syllabes à l’intérieur d’un mot) ont été conservés. Comme s’il fallait tout sacrifier à l’euphonie, en quoi ils ont été bien inspirés car, c’est encore plus évident en anglais que dans toute autre langue, le théâtre de Shakespeare est musique.

Dans sa préface à l’érudition lumineuse, Gisèle Venet dit que la traduction d’une comédie relève d’un « périlleux exploit » tant l’essentiel se perd de la finesse de l’original. Cet essentiel, Voltaire en avait dressé l’inventaire : bons mots, à-propos, allusions, quiproquos, mises en abyme etc Avec Shakespeare, la difficulté est supérieure encore en ce qu’il truffe son texte de jeux verbaux latins, français, espagnols, italiens, usant d’une imagination lexicale… déconcertante. Autant de défis lancés aux traducteurs que ses « fantaisies irrésolues ».

William-Shakespeare-007En regard des canons français de la dramaturgie, rien n’est irrégulier comme ces comédies. Elles semblent s’être données le mot pour bousculer l’injonction d’Aristote à respecter la règle des trois unités (temps, lieu et surtout action). Le grand Bill a pris une telle liberté en composant ses comédies, n’hésitant pas à se renouveler au lieu de répéter un schéma rassurant, que beaucoup en ont été comme désemparés. On croit tenir son art poétique dans une pièce et voilà qu’une autre le dément. Le Songe d’une nuit d’été, sa pièce la plus goûtée par les Français (Hamlet est hors-concours), y malmène avec bonheur les Métamorphoses d’Ovide. Pendant ce temps, dans un coin du Globe Theater, son fantôme en rit encore. On l’entend jubiler, heureux de tout s’autoriser tel un fou assuré de maîtriser sa folie. Douter de tout sauf du doute, accéder à la réalité par le biais du rêve. Quelle leçon, non seulement pour les dramaturges mais pour tout écrivain !

Est-il besoin de préciser que les notes sont à elles seules un livre dans le livre. Je les ai d’ailleurs lues comme telles, dans la continuité, sans me rapporter au texte.  La notice consacrée par Gisèle Venet au Marchand de Venise, à l’ambigu naturalisme de Shylock et à l’antijudaïsme controversé de la pièce, est à elle seule un essai remarquable tant il intègre tous les aspects de la question, des plus anciennes aux plus récentes mises en scène, en passant bien sûr par l’examen des sources, la réception etc  Enfin, précision d’importance, il s’agit d’une édition bilingue, le texte original en regard du texte français. Ce qui augmente l’enchantement du lecteur et le dédommage de l’anglais d’aéroport qu’il doit subir dès qu’il voyage ou rencontre des étrangers, le globish ayant enterré le shakespearien tel qu’on ne le parlait plus depuis longtemps mais tel qu’on le joue encore.

(« Est-ce bien lui ? En fait, on n’en sait rien… » Photos D.R.)

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851 Réponses pour Shakespeare, toujours aussi déconcertant

vain dit: 10 février 2015 à 12 h 47 min

ACTE 3 SCENE 3
La chapelle du château
CLAUDIUS, ROSENCRANTZ, et GUILDENSTERN

CLAUDIUS—Il me déplaît et il se montre dangereux pour nous
De laisser libre cours à ses aberrations. Tenez-vous donc prêts tous deux :
J’adresse vos délégations sur le champ. Quant à lui, je le poste à la tête
De votre entreprise : les visées de notre état ne sauraient endurer l’aléa
Croissant que nous font courir ses décisions lunatiques.

GUILDENSTERN—Nous sommes pressés d’adhérer à ce dessein
Car c’est pour nous un désir saint et pieux que de soustraire au danger
Les nombreux sujets qui fondent leurs espoirs sur la fermeté de votre majesté.

ROSENCRANTZ—Chaque vie est tenue, à titre individuel, de se garder du mal
Avec toute la puissance dont son âme peut s’armer. Mais c’est plus encore devoir
Pour celui dont dépendent la sérénité comme le repos du reste des habitants d’une contrée.
À l’instant où cesse un règne, ce n’est pas une majesté qui seule s’effondre :
C’est Charybde qui perd ceux qui en sont trop rapprochés, c’est une roue de cocagne
Imposante, à quoi s’attachent mille bricoles comme jointes et mortaisées,
Trônant au sommet de quelque mont aigu, qui, dans sa chute, entraînera dans son sillage
L’affaissement de toutes ses dépendances jusqu’à la plus petite annexe en une houleuse débâcle,
Et c’est pourquoi jamais roi ne poussa soupir qui ne s’assortît de la complainte de la masse.

CLAUDIUS—Braves seigneurs, employez-vous sur l’heure en vue d’un pressant voyage
Car il nous incombe de mettre les fers à ce péril tant qu’il n’est encore que va-nu-pieds.
ROSENCRANTZ & GUILDENSTERN—Selon votre consigne, nous nous affairerons en toute hâte.
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN se retirent>
POLONIUS point

POLONIUS—Majesté, il s’en va au cabinet de sa mère. Je projette de m’y rendre
Mêmement, m’escamotant par l’entremise du rideau afin de percevoir l’affaire, et m’assurer
Qu’elle lui fera bien des remontrances amères, puisque, comme vous l’avez dit, Majesté,
Il est du domaine du bon que le discours d’une mère s’ouvre à une large audience car,
Comme vous le faisiez très judicieusement observer, Dame Nature fit les mères partiales.
C’est sur ce que je prends congé, royal suzerain. Je repasserai pour le petit coucher
Afin de vous faire connaître ce que j’aurai appris.

CLAUDIUS—Ma reconnaissance vous accompagne, chambellan.
POLONIUS sort
Oh, le degré de mon crime odieux est hors pair
Et d’essence à faire monter jusqu’aux cieux
Un dégradant fumet car il porte sur les épaules
L’anathème immémorial du fratricide originel !

          HAMLET—
          Il m'a suffi de m'approcher ainsi sur la pointe des pieds :
          C'est l'instant idéal pour se défaire du roi sans coup férir,
          Maintenant qu'il est en prière : s'il bouge un cil, il est fait
C’est prier qui s’impose mais c’est ce que je ne peux,
Quelque intense qu’en soit le désir par lequel j’y incline :
L’intention même puissante s’efface devant
La conscience de la faute plus prégnante encore
Et tel un homme en proie à des injonctions contraires,
Tiraillé entre deux affaires antagoniques, voici,
Quand je devrais m’atteler à la tâche, que je reste
À l’arrêt et néglige l’ensemble.
          Allons, j'ose allonger un bras, il se retrouve au ciel,
          Et me voici vengé. Cela mérite pourtant d'y regarder à deux fois :
          Mon père se fait assassiner par un pendard et du coup,
          Moi, son fils unique, j'expédierais le pendard-même
          Au paradis des pères, pour cette raison seule ? Et me faisant
          Ainsi pécheur ? C'est à désespérer, car qu'ai-je à y gagner ?
Et quand bien même ce serait non d’une autre main
Mais du sang d’un frère que cette main réprouvée
Se grossirait, les cieux miséricordieux n’auraient-ils
Pas assez de larmes pour lui rendre la blancheur
Immaculée du flocon ?
          Il s'agit moins d'un prêté pour un rendu
          Que d'appointements et d'honoraires versés.
De quelle grandeur est donc
Miséricorde si elle se montre incapable de regarder
Le péché en face ?
          Il s'en est pris brutalement à Père en son repos,
          Chargé des reliefs du repas, de son double crime insufflé
          De part et d'autre, aussi adroitement que possible
Et de quel pouvoir serait la prière n’étaient les deux vantaux
Qui la mettent en puissance de nous arrêter devant la faute
Ou, une fois péché commis, de nous en relever par pardon ?
          Où il en est à l'instant vis-à-vis de l'audition qu'il accorde
          À sa conscience, qui pourrait le dire à part les cieux ?
Mais je dois cesser d’analyser ainsi : ma faute est derrière moi,
Regardons de l’avant.
Quelle modalité de l’imploration me sauvera le mieux
De ce tour pendable ? « Pardonnez-moi ce meurtre stupide
Qui damne mon âme, Seigneur. » ? Seigneur, c’est impossible !
Car je persiste sous la dépendance de l’état qui a motivé
Mon crime : la couronne acquise, l’épouse qui l’accompagne
Et mon ambition affichée.
          Mais en l'occurrence et au tour que prennent ses pensées,
          A ce que j’en saisis, la somme est lourde. Son compte est bon :
Peut-on espérer pardon tout en
Restant dans l’état de crime ?
          Et je suis donc fondé à m’estimer vengé de le percer
          Tandis qu’il purifie son âme par cette larmoyante
          Catharsis, alors qu’il est mûr pour la mort,
          Paré pour le grand voyage qui s’ouvre devant lui ?
Par les temps qui courent
En ce monde corrompu, la main rutilante du crime a tôt
Fait de se voir soutenue par le bras du Droit aveugle
Et sans larmes : souvent c’est le montant du butin
Vicieux qui pourvoit aux frais de justice. Mais il en va bien
Autrement au-dessus de nous : là-haut, pas de manoeuvres
La-haut, l’acte vaut selon sa véritable nature et nous nous
Trouvons réduits à nous soumettre à l’évidence au nez-même
Et à la barbe de nos fautes.
          Certes pas ! Ne t’attriste pas à ces mots, par la parole de Dieu,
          Ô ma chère, ma fine épée, car tu causeras bien d’autres maux
          En trouvant bientôt un plus horrible fourreau.
Alors quoi ? Que reste-t-il ?
Qu’à se taire ? Éprouver encore et encore ce dont repentir
Est capable ? Et repentir ne peut-il pas beaucoup ?
Mais quelle est sa puissance d’effet alors si le coupable
Se repent peu ?
          Attends pour le percer qu'il soit ivre, somnolent
          Ou plus même comme son frère, ivre de rage,
          Ou d'indécence quand il se livre aux plaisirs
          Incestueux du lit, attends un autre jour,
          Attends qu'il joue, écoute la parole de Dieu,
          Ecoute l'enseignement du Seigneur, Ô mon épée,
          Attends qu'il l'outrage, qu'il sacre et qu'il tempête, qu'il soit
          Au bord de l'acte qui le privera une bonne fois pour toutes
          De tout espoir de salut
Quel état inextricable et sordide !
Ô effroi d’un coeur noir comme la mort ! Ô âme au bord
De sombrer de la falaise, qui ne lutte que pour s’enferrer
Mieux encore et ne tire blancheur qu’à se brûler à la chaux !
          alors nous appliquerons
          La loi du Talion grâce au ciel, nous le dépêcherons
          À lui en faire -- du ciel -- botter les splendeurs
          De sorte que son âme retombe plus scélérate encore
          Au royaume de Satan après ce voyage balistique.
          Maman doit attendre ! L'heure n'en est que différée :
          De la physique à la métaphysique,
          Il n'y a qu'un pas que tu franchiras bientôt.
          

Approchez, anges du ciel, venez à ma rescousse, et m’aidez
À me relever. J’ai réfléchi tant que j’ai pu, à votre tour, maintenant :
Fléchissez-vous, mes vieux genoux cassés, usés par la vie.
Et que le coeur des dieux, aux fibres inflexibles
Comme l’acier trempé, veuille bien s’accorder de fondre
Un instant pour s’adoucir à l’image des tendons du nouveau-né.
Allons, le pire étant passé, il faut croire que tout ira bien.
. . .
Mes paroles restent sans voie et prennent l’air en pure perte,
Mes idées restent bien terre-à-terre. Des mots, sans le sens
Que leur confère l’intellection, ne sont que des cris vains,
Tels démons empêchés d’atteindre l’éther divin.

Let him ply his music dit: 2 novembre 2014 à 17 h 32 min

ACTE 2 SCENE 1
Le bureau dans les appartements de Polonius
Polonius assis à son secrétaire, entre Reynhald

LORD POLONIUSSe levant vivement pour remettre des documents à son secrétaire, puis l’entraînant durant tout leur dialogue Faites-lui parvenir ces pièces et ces billets, Reynhald.
REYNALDO – Ce sera fait, chambellan.
LORD POLONIUS – Vous seriez fort avisé, Reynhald mon cher, de vous livrer
À quelque enquête quant à ses habitudes avant de le voir en audience.
REYNALDO – Telle était bien mon intention, chambellan.
LORD POLONIUSRêveur « Intention » : par la Vierge, quelle belle expression, tellement belle.
Se reprenant Veillez d’abord à me repérer nos compatriotes à Paris :
Qui, comment, pourquoi et tout ce qu’il en est, où ils se retrouvent,
Et qui ils y retrouvent, à combien se montent leurs biens, et leurs dépenses.
C’est en les enceignant ainsi, dans une nébuleuse de requêtes, que,
Trouvant et prouvant qu’ils connaissent mon fils, vous pourrez en venir
À l’approcher au plus près sans avoir l’air d’y toucher.
N’endossez de lui qu’un savoir en quelque sorte distant, ainsi :
« Je connais son père comme ses amis, et lui-même aussi,
Mais en partie seulement. » : tel sera votre rôle, je vous l’apprends.
Vous avez bien retenu, Reynhald ?
REYNALDO – Très bien, chambellan.
LORD POLONIUS – Non : vous arrivez et vous dites « En partie » seulement, mais pas « Très bien »,
Bien que vous puissiez vous permettre de glisser « S’il est celui que je me figure,
Il est bouillonnant, exalté jusqu’à l’addiction », puis vous improvisez pour lui coller sur le dos
Tous les potins qui vous viendront à l’esprit, sans aller jusqu’à être assez odieux
Pour le flétrir au passage — gardez bien tout cela en tête —, sans omettre
Cependant bien sûr, mon Dieu, les débordements du libertinage et les folies qui
Sont d’ordinaire commensaux propres à jeunesse et à sa licence.
REYNALDO – Ainsi les cartes et les dés, sire chambellan.
LORD POLONIUS – Bien ! Puis l’alcool, les duels d’escrime, blasphèmes, bagarres
Et aller aux putes : ne vous privez pas de monter les enchères jusque là.
REYNALDO – Messire, ça le salirait.
LORD POLONIUS – En puissance peut-être, mais en effet c’est bénin, aussi longtemps
Que vous vous abstenez de lui imputer d’autres excès. Qu’il manque
De pudeur et de mesure, tel n’est pas mon propos. Mais distillez ses impairs
Si subtilement qu’ils prennent l’air de la liberté,
D’un esprit pétulant et fougueux les éclats,
D’un jeune sang la nature brute autant qu’oncques aucune.
REYNALDO – Mais, messire, —
LORD POLONIUS – Dans quel but devrez-vous vous conduire de la sorte, vous dites-vous ?
REYNALDO – En effet, sire Polonius, c’est bien ce qu’il m’importe d’apprendre.
LORD POLONIUS – Mère de Dieu, voici le moyen pour lequel je penche
Et je suis porté à croire qu’il s’agit d’un tour rusé d’habile facture :
Vous présentant en affectant mon fils de tels petits péchés véniels
Comme s’agissant de quelque anecdotique petite tache d’usage prise
À la tâche, tenez-vous pour assuré que l’honorable correspondant
Pour qui vos paroles sont des sondes, n’ayant jamais vu que souffle de jeunesse
Dans les susdits péchés que vous ressentez comme crimes, assuré donc
Qu’avec vous il conviendra de la sorte par un « Cher comte » ou à l’avenant,
Ou un « Mon ami », ou encore « Monsieur », au gré de l’usage en vigueur
Selon le pays et l’homme.
REYNALDO – Puis encore, chambellan ?
LORD POLONIUSS’agitant soudain de quelques tics Et donc alors, bon, c’est facile, vous demandez « Fait-il ceci ou cela ? » : disons qu’il dit qu’il fait cela. Alors. . . J’étais sur le point de dire quelque chose. . . C’était une subtilité comme rarement on l’ourdit. . . Par la vertu de la sainte messe, pouvez-vous reprendre mes dires ? Où me suis-je arrêté ?
REYNALDO – Bien sûr : c’était sur « convenir de la sorte », « ami ou à l’avenant », « Monsieur ».
LORD POLONIUS – Convenir de la sorte ? Ah ! j’y suis !
Ainsi convient-il de la sorte pour conclure « Je connais l’individu,
Et le vis lundi, ou jeudi, ou quand était-ce, et où ? Était-ce hier chez Didier ?
Comme vous le disiez, on jouait jeudi, là il chopa la plus belle des murges,
Là une branlée mémorable au jeu de paume », ou, selon son éducation,
« Il se pourrait bien que je le visse figurer dans une sale affaire de moeurs »
Autant dire par licence dans un claque ou quoi que ce soit dans le genre.
Alors aucune hésitation, dans la mesure où vous saisissez le schéma :
Un atome d’inspiration vous permettra de pêcher un gros poisson
De belle et bonne vérité. C’est par cette démarche qu’on peut, d’un peu
De sagesse et de longueur de vue, sans reculer devant quelques détours
Ni hésiter à biaiser, se frayer une voie pour tirer quelque science des apparences.
Voici, pour la forme, la fin de ma leçon sur la méthode qu’homme de bon conseil
Suivra pour mener rondement une cause délicate, et partant vous mon fils.
Vous me suivîtes ou ne me suivîtes pas ?
REYNALDO – À mon avis, j’ai suivi, conseiller.
LORD POLONIUS – Dieu vous guide ! Allez, vite.
REYNALDO – Je suis votre homme !
LORD POLONIUS – Bon ! Mais pas trop loin : voyez à percevoir vous-même ses penchants.
REYNALDO – C’est bien ainsi que je l’entends, chambellan.
LORD POLONIUS – Surtout laissez-le découvrir son jeu, et prenez des notes.
REYNALDO – Aussi bien que je le puis, monsieur.
LORD POLONIUS – Bonne course !
REYNALDO sorti, Polonius fait les cent pas dans la pièce, puis à part et non sans trouble Mais qu’est-ce donc qui se produit ?
OPHÉLIE à cour toute en larmes
Ophélie ! Quelles sont ces larmes amères ?
OPHELIA – Oh, père, cher père, me voici si confuse !
LORD POLONIUS – De quoi s’agit-il, par tous les saints ?
OPHELIA – J’étais, père, à tapisser en mon cabinet lorsqu’Hamlet,
Le gilet tout défait, sans coiffe, l’aiguillette dénouée et, découlant,
Le haut-de-chausses affaissé sur les jambes, versant sur le pied et
Relâché jusqu’à la cheville, aussi pâle qu’était clair l’habit qui le ceignait,
S’en vint sans raison titubant devant moi, genoux flageolants,
Exhibant un maintien aussi piteux qu’un fuyard échappé
De l’enfer de ses fers pour en rapporter l’effroi.
LORD POLONIUS – Aliéné, défait d’amour, ma fille ?
OPHELIA – Point ne le sais-je, père, mais j’ai proprement lieu de m’en alarmer.
LORD POLONIUS – S’est-il exprimé ?
OPHELIA – Tout s’est passé sans mots, sans articuler. Il se présente, me prend les poings tendus
Et m’astreint bien fort puis, là, va lentement de toute la longueur d’une manche
Tandis que, de son autre main ainsi ramenée vers le front
Il se met à scruter ma face comme pour en reproduire le portrait.
Il s’attarda ainsi des instants qui durent durer un long moment, puis,
Sur un tressaillement de ma manche, il hocha par trois reprises, père,
J’en fus témoin, sa tête de la sorte, et lança un profond soupir,
Désespéré à vider son corps de tout son être. Sur ce, il me délivra
De son étreinte et, la tête versée sur l’épaule,
Sans effort et toujours sans rien dire, se porta vers l’extérieur,
Semblant se piloter comme si c’était sans l’aide d’yeux
Pour m’en réserver l’éclat tourné vers les miens.
Elle fond de nouveau en larmes et s’enfouit le visage dans les mains
LORD POLONIUSAgité, à part Du calme, du calme !
À Ophélie Suis-moi vite : il me faut quérir le roi sur le champ.
Nous nous trouvons bien en présence du vertige de l’amour
Dont l’attribut vivace est de s’épuiser par sa propre passion
Conduisant tout désir de hauteur à se jeter à corps perdu
En des entreprises vaines tant qu’aucun élan divin
N’en vient soutenir l’objet qui mène notre nature,
Je me tue à le rabâcher. Tu vois que je suis fort marri, ma fille. Eh quoi !
Tu ne lui aurais-tu pas adressé quelque remontrance ces temps derniers ?
OPHELIADéfaite Aucune, père, mais, selon votre requête, j’ai repoussé lettre sur lettre
De sa part comme je l’ai éconduit de mon boudoir.
LORD POLONIUS – Et voici donc ce qui l’aura tant ému !
J’ai tant de repentance de n’avoir pas été apte à estimer au mieux ses sentiments :
Je craignais qu’il ne se contentât de badinage envers toi, sans souci de te perdre.
La peste soit de ma scélérate défiance ! Par les nuées, il est aussi courant pour nous,
Gens d’expérience, de faire trop de cas de nos idées préconçues, qu’il est dommage
Pour jeunesse de faire fi d’usages courants en manquant de mesure comme de retenue.
Mais suis-moi, partageons vite cette piste avec le roi avant que d’aucuns ne l’apprennent :
Pas besoin d’être sorcier pour concevoir que ce qui reste celé peut n’être que germe
De plus d’amertume qu’amour affiché ne peut mouvoir de haine. Allons, vite.
Il sort et elle le suit

demo mode dit: 26 mai 2014 à 23 h 43 min

ACTE I SCENE V
[Entre une palissade et les remparts]
{Entre le Spectre suivi de Hamlet}

HAMLET — Où veux-tu me conduire ? Exprime-toi. Je manque d’aplomb pour pousser plus avant.
GHOST — Note bien mes paroles.
HAMLET — Oui.
GHOST — L’heure s’approche de m’abandonner aux souffrances du Tartare
En descendant dans les tourments de ses sévères feux.
HAMLET — Malheur ! Funeste sort.
GHOST — Ne t’apitoie point sur mon sort ni n’en fais mine, mais prête une attention assidue
À ce dont je me dois de t’informer.
HAMLET — Parle, je n’ai d’autre issue que t’entendre.
GHOST — Tu ne pourras plus que pousser un cri de vengeance
Quand le sel tiré de mon histoire t’aura tiré des larmes.
HAMLET — Que dois-je ouïr ?
GHOST — Je suis l’ombre de ton père,
Condamné pour quelque finalité à déambuler dans la nuit
Et dans les feux du jour à jeûner,
Tant que les crimes odieux commis de mon vivant
N’auront pas été consumés puis expurgés.
Que ne suis-je libre d’éventer les secrets de ma prison,
Je pourrais dérouler un récit dont le plus bénin des mots
Déchirerait ton âme, glacerait ton jeune sang, exorbiterait
Tes yeux comme des astres fixes sortis de leur sphère,
Disjoindrait les anneaux tricotés de ta cotte
Dresserait sur sa base jusqu’au dernier de tes cheveux
À l’image du farouche piquant de l’oursin,
Mais cette sempiternelle geste inépuisable ne saurait
Sans dommage venir à des oreilles de chair et de sang.
Écoute donc, et que tes oreilles en rougissent, écoute moi dire,
Si jamais tu aimas ton tendre père.
HAMLET — Ô Dieu !
GHOST — Venge la façon atroce et contre-nature dont il fut tué.
HAMLET — Tué ?
GHOST — Tué ! Odieuse et bête, aucune mort qui ne le soit,
Mais celle-ci plus encore étrange, odieuse et pleinement contre-nature.
HAMLET — Eclaire-moi sans surseoir, afin qu’avec des ailes aussi agiles
Que spéculations ou idées amoureuses, je courre, vole et me venge.
GHOST — Je te sens prêt. Il te faudrait être plus stupide que les herbes folles
Qui s’engraissent aux berges du Léthé pour ne pas en être remué.
Écoute, Hamlet, désormais : on a laissé accroire que, dormant en mon verger,
Un serpent me tua; c’est ainsi que l’oreille de la cité se trouve égarée
Par un artifice de ma disparition.
Apprends donc ce que jeunesse ne sait encore,
Que le serpent qui ravit la vie de ton père
Porte aujourd’hui sa couronne sur la tête.
HAMLET — Quelle âme prophétique je suis ! Mon oncle !
GHOST — Moisissure ! Cette bête animée par l’adultère et l’inceste,
Oui, lui, l’amant qui par la rouerie de ses tours, par des présents félons, —
Crains le Danois même quand il porte des présents : car
Quel dépit que le prestige d’iniques bienfaits, seulement faits pour tromper —
Gagna le consentement de ma reine s’évertuant en feinte vertu
À la cause de sa méprisable convoitise.
Quelle chute, et comme je me sens las, Hamlet !
De moi, oui moi, dont l’attachement était d’une retenue propre
À s’assortir aux vœux prononcés main dans la main au cours de l’hymen,
Qu’elle s’abaisse jusqu’à tomber sur un pendard aux qualités intrinsèques
Aussi ingrates devant les miennes !
Pourtant, de même que la vertu est assez ferme pour se montrer impassible
Quand des assauts impudiques la courtiseraient sous les dehors des cieux,
De même la débauche est prête à se satisfaire d’une céleste alcôve,
Fût-elle captive de quelque ange radieux, pour y chasser l’immondice.
Mais fais du silence ! Il me semble percevoir l’air de l’aurore,
Aussi dois-je me faire bref. Alangui auprès du mien verger,
Comme d’habitude après les douze heures sonnantes,
En cette heure sereine que de moi ton oncle déroba,
Au moyen d’une fiole d’essence maudite au nom sacré d’Hébé
Pour verser dans la tragique scissure de mes oreilles ce distillat sordide
Dont l’effet est tant adverse au sang que, vif comme le mercure,
Il se répand au travers des portes d’entrée par les voies naturelles
Pour précipiter et coaguler instantanément, comme présure dégouttant sur le lait,
Le sang clair et homogène, et ainsi en alla-t-il du mien,
Une gale m’écorcha immédiatement comme un nouveau Lazare
En recouvrant d’une croûte vile et infecte mon corps à la peau si lisse.
C’est ainsi que je fus, tout endormi, dépouillé par la main d’un frère,
Tout à la fois ravi à la couronne, à la reine et à la vie, cueilli en la fleur du péché même,
Sans confession, privé d’onction, hors la communion,
Dépêché à devoir rendre raison tout chargé du faix de mes travers :
Point de salut à attendre sans m’être pu mettre en règle.
Horrible ! Quel horrible instant ! Plus que superlativement horrible !
Ne laisse pas le sang en toi l’endurer,
Ne laisse pas ce forfait sans lendemain,
Ne laisse pas le lit de Danemark faire litière au stupre et à l’inceste damné.
Mais, de quelque manière que tu t’y prennes,
Ne tente rien contre ta mère, n’y souille pas ton tempérament,
Laisse au ciel le soin du sort de son âme,
Et à la spinule qui gît au tréfonds celui de la fouetter et de la cingler.
Salut à toi Hamlet, je m’en dois retourner à l’instant.
Le ver luisant dit le matin proche en pâlissant encore, lui, ses feux pâles et sans visée.
Adieu, adieu, Hamlet, retiens mes mots.
Il sort
HAMLET — Ô haut hôte du Parnasse, Apollon ! Ô terre ! Quoi d’autre ?
L’y unirai-je aussi, elle ? Ophélie ? Hauts les cœurs !
Ô vous, mes tendons, raidissez-vous sans plier sous l’âge
Et hissez-moi bien haut, moi Hamlet, droit comme fait l’I.
Retenir tes maux ! Sûr, pauvre esprit, tant que mémoire restera
À sa place en ce globe éperdu.
Retenir tes maux ! Sûr, en les tables de ma mémoire je veux essuyer tous les souvenirs vipérins
Toute la science des vieux bouquins, les icônes, les tensions passées
Que jeunesse et observance y inscrivirent pour que ne reste
Dans le grand tome de ma mémoire que ta seule instruction.
Ô plus perfide des femmes !
Vilaine ! Vilaine souriante ! Vilaine vile et scélérate !
Mes tables donc, car il sied que j’y couche ceci :
C’est que l’on peut sourire longuement, et être aussi vilaine.
Du moins suis-je certain que cela est possible à Elsinore.
il écrit gravement
Ainsi donc, cher oncle, c’est bien là que tu en es. Et ma devise qui maintenant sera :
« Adieu, adieu ! Retiens mes mots »
Je suis tenu.

HORATIOEn coulisse Seigneur ! Seigneur !
MARCELLUSEn coulisse Seigneur Hamlet, ne nous abandonnez pas !
HORATIOEn coulisse Que le ciel, au besoin, lui vienne en aide !
HAMLET — Ainsi croit-il !
HORATIOEn coulisse Hohé, hého, seigneur !
HAMLET — Hoho, polisson oisif ! Chemine, fiston, et parviens.
Entrent HORATIO et MARCELLUS
MARCELLUS — Ça va, seigneur ?
HORATIO — Quoi de neuf, seigneur ?
HAMLETGrave À merveille, Horatio.
HORATIO — Parfait, seigneur, dites-nous tout.
HAMLET — N’y compte pas, Horatio, tu l’irais rapporter.
HORATIO — Pas moi, seigneur, par l’Eden.
MARCELLUS — Et moi non plus, seigneur.
HAMLET — Comment taire ? Vous dire, direz-vous ?
Cœur humain pourrait-il, ne fût-ce qu’une fois, rien penser de cela ?
Je me fais de la bile, vous ne saurez pas taire le secret si je le découvre.
*HORATIO & MARCELLUS* — Si, par l’éther, seigneur.
HAMLET — Il y a un vaurien nouveau pour discourir
Par monts et par vaux de Danemark, mais c’est un coquin fini.
HORATIO — Pas besoin qu’une sorte de fantôme évacue sa tombe
Si c’est pour nous conter ceci.
HAMLET — Comme c’est vrai, c’est troublant ! Tu es bien dans le vrai !
Ainsi, sans plus de cérémonie, je regarde comme approprié
De nous serrer dès maintenant la main pour nous séparer,
Vous deux au gré de vos désirs et obligations
— car chacun est régi par ses propres obligations et ses propres désirs, en l’état —
Tandis que pour ce qui regarde ma pauvre petite part, Horatio,
J’aurai une prière à formuler, vois-tu ?
HORATIO — Seigneur, ce n’est là qu’un maelström de folles paroles.
HAMLET — Je suis fort marri de te voir très outré, de tout cœur ;
Oui, par ma foi, de tout cœur, par deux fois.
HORATIO — Il m’appert qu’il n’y a point outrage, seigneur.
HAMLET — Soit, par Saint Patrick, mais il y a pourtant toute ma rage, Horatio,
Et c’est bien trop doux encore. À l’endroit de cette apparition, je ne peux t’en toucher qu’un mot :
L’honnête fantôme n’a rien pour être honni.
Quant à votre désir commun de connaître ce qui nous lie, vous aurez obligation
De le contenir autant qu’il vous est possible. Et maintenant, mes bons amis,
Puisque vous êtes tout à la fois amis, savants et pertuisaniers,
Soyez assez bons pour accéder à une mienne requête.
HORATIO — Quoi donc, seigneur ? Nous acceptons, c’est accordé.
HAMLET — C’est ne jamais faire savoir ce que vous avez vu
Ces nuits dernières, au val.
*HORATIO & MARCELLUS* — Point du tout, seigneur.
HAMLET — Non, mais donnez votre parole.
HORATIO — Par ma foi, l’indiscret ne sera pas moi.
MARCELLUS — Moi pas plus, seigneur, par deux fois.
HAMLET — Sur mon arme.
MARCELLUS — Nos paroles sont déjà engagées, seigneur.
HAMLET — En effet, je vous en donne acte, mais pas sur mon fer.
GHOSTDe dessous Promettez.
HAMLET — Holà, garçon ! Tu fais encore l’écho ? Es-tu là, sou vaillant ?
Allons, vous entendez cet altier écho et son babillage des cavernes,
Daignez jurer.
HORATIO — Énoncez l’engagement, seigneur.
HAMLET — Ne jamais livrer en parlant ce que vous vîtes, répondez-en sur l’estoc.
GHOSTDe dessous Promettez.
HAMLET — Ici encore une fois ? Déplaçons donc les fondements de nos propos.
Mettons-nous là, messieurs, et reposez encore le bras sur mon arme pour sceller alliance :
Ne dites jamais ce que vous entendîtes.
Jurez par l’épée.
GHOSTDe dessous Jurez.
HAMLET — Ça c’est parlé, pépère ! Comment peux-tu labourer si la terre est si pressée ?
Un brave mineur ! Ah compagnons, remuons encore un peu pour l’éviter.
HORATIO — Un jour, de nuit, dans la galerie ! Mais comme ces faits sont étranges !
HAMLET — Y étant étranger, c’est raison de plus, Horatio, pour y réserver bon accueil.
Il y a plus de mystères dans la terre et l’éther
Que les philosophes de ta connaissance ne s’en représentèrent.
Mais venons-en au but, ici-même : Jurez que jamais, maintenant comme auparavant,
Et veuille bien votre bienveillance vous y seconder,
De quelque étrange façon que je me puisse comporter,
Car je pourrais prochainement être amené à trouver opportun
D’adopter des dispositions fort peu classiques,
Que jamais donc, m’observant à l’occasion de telles circonstances,
N’aurez tendance, de tels battements des bras ou hochements de tête,
Ou en des circonlocutions ambigües comme ‘Nous le savons sans équivoque’,
‘L’aurions nous su, nous l’aurions pu’, ‘Si nous daignions parler’,
‘Peu s’en faut qu’il faille’ ou toute autre expression entendue,
À donner à croire que vous en sauriez plus ou moins sur moi.
À n’en rien faire qu’à votre tête soient secourables grâce et merci.
Donnez votre parole d’honneur.
Horatio et Marcellus se regardent interdits
GHOSTDe dessous Donnez votre parole de taire de telles paroles
Si elles vous passent par l’esprit.
HAMLETHurlant Silence, esprit dévoyé, disparais sur l’heure !
Ils gagent silencieusement de tenir leur langue
Ah, enfin ! Messieurs, c’est tout à ce bonheur que je me recommande à vous
Et sachez que rien de ce qu’un pauvre hère comme Hamlet peut faire,
Avec l’aide de Dieu, pour vous marquer sa reconnaissance comme sa gratitude,
Ne vous manquera. Partons par là mais restez bouche cousue, je vous prie.
L’heur est comme l’instant sans durée, si se distend le temps restant.
Détresse damnée à nulle autre seconde qu’être né dans le but de l’assortir !
Ou plutôt non, ne parlons pas de ça, et suivez-moi.
Ils se dirigent vers la sortie

à la fin de l'acte I scène III Polonius dit dit: 7 mai 2014 à 10 h 49 min

Appeau de coucou, attrape-Barge, oui ! Car je sais,
Quand le sang s’échauffe, de quels excès le cœur peut autant nourrir ses haut-cris,
Mais ces éclats, douce Ophélie, plus fulgurants que réellement chaleureux,
S’éteignent d’eux-mêmes, car ils n’ont été que leurres depuis leurs présages
Que tu ne dois pas prendre pour effusions sincères, et c’est pourquoi tu devras veiller,
De l’instant même, à te faire de ta jeune présence un peu plus regardante ;
Quant à tes bontés, pourvoie les seulement à des prix
Autrement élevés qu’une simple demande d’entretien.
Au sujet du Prince Hamlet en particulier, ne néglige pas qu’il est est jeune
Et peut aller en paix se flattant d’une longe plus étendue que tu ne saurais l’avoir,
Et en un mot comme en cent, pour finir, Fifi ma fille, ne te fie plus dorénavant
À ses prières qui ne sont que de façade, ne revêtant que la couleur, fût-elle grand-teint,
Des attachements qu’elles affichent, pour prétendre à d’injustes desseins,
Ne voilant de laids projets sous de saintes aspirations que pour mieux donner le change.
Tu n’envisagerais pas que de tels entretiens se fissent au vu et au su de tous,
C’est pourquoi je ne voudrais pas qu’en longues conversations
Tu te laisses soutirer par Hamlet des moments privés.
Tu seras bien éclairée d’y veiller. Allez, je te libère, ma fille.

William 'his-will-is-not-his-own' S. dit: 5 mai 2014 à 1 h 25 min

ACTE I SCENE III – (3)
[Une pièce dans les appartements de Polonius]
{Entre LAERTE puis OPHELIA}

LAERTE — Mon attirail est chargé, je file.
Et au gré de bises propices, ma soeur, si les transports sont fastes, pas question de sombrer
Dans le sommeil ni même de t’assoupir : ne laisse pas que de m’envoyer des nouvelles.
OPHELIA — Te fais-tu quelque alarme, Laertes ?
LAERTE — S’agissant d’Hamlet et de ses bonnes grâces versatiles,
Ne te figure rien d’autre que passades, quelques jeux privés de sens,
Une modeste violette rougissant dans le premier bourgeon de sa jeunesse,
D’agréables auspices mais sans conséquence, quelques instants d’exhalaison des sens,
Doux mais sans conséquence. Sans plus.
OPHELIA — Sans conséquence ? Mais encore ?
LAERTE — Sans conséquence donc n’y pense plus.
Car un corps, en croissant, se développe, outre en taille et en musculature,
Par l’office, croissant au fur des temps, que rend l’âme à la raison,
À mesure que s’étend le havre l’abritant naturellement.
Sans doute Hamlet t’aime-il pour l’instant,
Quand ni tour ni tache ne vient encore flétrir
La continence de son empire sur lui-même. Mais appréhende que,
Une fois prise la mesure de son importance,
Il perde la maîtrise de sa volonté,
Car il reste assujetti à son extraction
Et ne saurait donc, au contraire de bougres sans envergure,
Se déterminer par lui-même puisque de son arbitrage dépend que tant de troubles
Soient écartés par bonne police pour assurer un état de plein bien-être.
Voici pourquoi ses projets ne peuvent se voir que modérés par les voix
Exprimant les désirs du corps politique dont il est partie capitale.
S’il s’exalte à dire qu’il t’aime, il appartiendra à ta retenue
De n’ajouter foi à son discours qu’autant que ses actes et son état
Sont en mesure de donner substance à ses engagements, et donc
Nécessairement en deçà de ce que peut permettre la première voix du pays.
Pèse donc avec minutie quel préjudice peut endurer ta vertu,
Si tu accordes trop d’ouïe à son ramage, ne tempères pas assez tes élans,
Ou laisses que tes platoniques aspirations
Subissent de lui un assaut importun et mal dominé.
Rougis d’effroi, ma soeur, rougis d’angoisse, exquise Ophélie,
Et tiens-toi à l’arrière-garde de ces tendres penchants,
Loin des chocs et des hasards de ses prétentions,
Car la jouvencelle la plus avisée est assez prodigue de sa beauté
Quand bien même elle ne l’affiche que nuitamment.
Et puisque la vertu ne saurait se dispenser par elle-même d’insinuantes caresses,
De même que les jeunes pousses se laissent trop souvent gagner par les démangeaisons
Quand surgit le chancre du printemps avant l’éclosion des boutons,
Et les éruptions contagieuses ne sont jamais plus proches qu’en la matinale rosée de la jeunesse.
Si défiance est mère de sûreté, alors pourquoi n’être pas vigilant à l’égard de
Cette jeunesse disposée à se rebeller, fût-ce contre elle-même, si personne n’est alentour.
OPHELIA — Je m’apliquerai à tirer leçon de cet enseignement sans faute,
Comme vigie à l’affût selon mon coeur. Pourtant, bien cher frère,
Sois assez bon pour ne pas me dépeindre
La voie qui conduit vers les cieux comme épineuse et roide,
À l’imitation d’incivils ministres du culte maculant,
À l’image de l’inconséquent et infatué libertin,
Les sentes primesautières d’innocentes bluettes qu’ils foulent au pied,
Au lieu de se régler sur leurs propres remontrances.
LAERTE — Tel n’est point mon calcul.
Mais voici père qui s’avance. J’aurais déjà dû prendre congé.
/Entre POLONIUS/
C’est douceur à nulle autre seconde que ce second salut, père,
Puisque la circonstance fleure bon un appareillage opportun.
POLONIUS — Tu es là, Laertes ! À bord, à tire-d’aile ! Branle-bas, Bon Dieu !
Le vent soulevant les voiles épaule ton voyage,
Et tu te fais attendre. Allons, ma bénédiction, Adieu, salut à toi !
Ah ! Que ces quelques devises à te rappeler servent ta personne :
Ne t’abaisse pas à exprimer oralement tes idées,
Ni à transformer en acte quelque projet hors de mesure.
Tu peux te montrer cavalier, mais sous aucun prétexte trivial.
Des tiennes amitiés une fois le bien-fondé attesté puis ratifié,
Scelle chacune en ton âme comme par des arceaux d’airain,
Mais n’use pas ta plume à ébaudir le premier venu un peu desgourdi. N’entre guère
En dispute, mais, une fois pris dedans, fais en sorte que l’on se garde de toi.
Prête l’ouïe à chacun, mais ne sois pas bavard ;
De chacun prends l’opinion, mais réserve tes arrêts ;
Choisis l’habit aussi prospère que ta bourse le permet,
Mais sans ostentation : opulent sans être dispendieux,
Car souvent c’est par la mise que l’homme se dévoile,
Ainsi à Troyes, en France, tout quidam d’élite et d’agréable maintien
Se tient pour maître en choix d’opulents beaux atours.
Après cela, ne sois jamais ni quêteur ni bailleur, mon fils,
Car le prêt fait souvent perdre la mise et l’ami,
Tandis que l’emprunt émousse en esprit le fil du bon père.
Mais par dessus tout mets-toi ceci en tête :
N’admets aucune faille à ta probité envers toi-même,
D’où il s’ensuit, aussi clairement que la nuit suit le jour,
Que tu n’auras qu’une seule et même loyauté envers chacun.
Sur ce, bon vent ! Mijote ceci pour en faire, avec mon absolution, le meilleur fruit.
LAERTE — J’accepte ce qui m’est imparti avec déférence, père, et je dois faire voile.
POLONIUS — Pars, la saison s’y prête, et vite, ne laisse pas tes domestiques se languir.
LAERTE — Au plaisir, Ophélie. Et puise bien la réminiscence de mes paroles à ta mémoire.
OPHELIA — Elles sont bien consignées au fond, et je t’en confie
La clé afin que tu la puisses remiser par-devers toi.
LAERTE — Bien, bien. Je file.
/Exit Laerte/
POLONIUS — Douce Ophélie, qu’est-ce donc que ce dont
Il te faisait part pour ton dépit avant son départ ?
OPHELIA — Des histoires au sujet d’Hamlet, pardonnez-moi.
POLONIUS — Par la Vierge, quelle bonne idée !
Je ne te cache pas ce qu’on m’a laissé entendre, ma fille :
Il t’aurait, de fraîche date, octroyé quelques tête-à-tête de caractère privé,
Et tu te serais montrée, de ton côté, fort libérale et généreuse de tes audiences.
S’il en est ainsi — comme on a pu me le glisser,
À titre de précaution — je me vois astreint à t’exposer à quel point
Tes conceptions sur toi-même reposent sur des socles pervertis
Qui siéent aussi peu à ma fille qu’à ton honneur.
Que se passe-t-il entre vous ? Crache le morceau !
OPHELIA — Il m’a donné récemment, père, des gages tangibles
De son inclination à mon égard.
POLONIUS — Inclination ! Bah ! /À part/ Elle persévère à pérorer
Comme un bourgeon de jeune pousse, elle, si mal habituée à passer par pareil tracas.
/À Ophélia/ Et tu comptes sur des gages de sa part, comme tu as tenu à les baptiser ?
OPHELIA — Je n’entends pas, père, ce qu’il faut en penser.
POLONIUS — Vierge Marie, laisse que je te gourmande !
Réalise que tu ne peux qu’être tout bébé, pour voir ainsi bon salaire en ses gages
Qui ne sont pas frappés au coin du bon sens. Crible tes inclinations plus sagement
Sans quoi — Non pour claquer la bise au ‘pun’ mais au contraire pour lui clouer le bec —
J’inclinerai à te prendre pour plus sotte qu’hulotte.
OPHELIA — Il ne s’est montré importun, père, que de la plus honorable manière,
Car il est un homme honorable.
POLONIUS — La manière, plaidez-vous avec art ? Des manières de mes deux, oui !
OPHELIA/À part/ Hélas, grands Dieux, quelle élégance se perd !
/À Polonius/ Il adossait son propos, père, d’adresses à la nuée presque entière.
POLONIUS — [ . . . ]
OPHELIA — Vous serez obéi, père.
/Ils se séparent/

janvier dit: 13 avril 2014 à 12 h 35 min

à titre d’information , on peut agrémenter la consultation en pléiade et le visionnage des oeuvres classées dans le même ordre des enregistrements faits par la bbc , Othello zn Anthony Hopkins , ça change du silence des agneaux

Thus Am I let dit: 30 mars 2014 à 1 h 56 min

ACTE I SCENE IV — (4)
L’adossement des murailles
Entre Hamlet, ainsi qu’Horatio et Marcellus

Hamlet — L’air, aux heures de la nuit, est rudement mordant ; comme il est froid.
Horatio, fier de sa trouvaille — L’air pris est rude, quand l’air se fait très froid et le froid se fait polaire.
Hamlet — Doux heur des mains tenant deux mains !
Horatio — Heu. . . Non, pas douze encore, je crois.
Marcellus — Mais si, bien frappées.
Horatio — Ah bon ? Je n’avais pas entendu ; ainsi nous sommes
Proches de l’instant où l’esprit fait sa promenade routinière.
Sonnerie de trompettes et salve d’honneur, en coulisse
Seigneur, qu’est-ce ?
Hamlet — Le roi veille ce soir pour donner banquet,
Une sacrée partie, il siffle des lampées étonnantes ;
Et, à mesure que les rasades successives de vin Rhénan s’écoulent,
Tambours et trompettes braillent la superbe de ses laïus.
Horatio — Est-il coutumier du fait ?
Hamlet — Hélas, Mère de Dieu, il l’est bien.
Mais selon moi, qui suis un naturel du pays
Et d’oncques porté à en faire cas, ce sont des manières
Plus honorables à enfreindre qu’a observer.
Ces distractions de fortes-têtes du coucher au lever
Nous feraient bientôt traduire en justice et mettre au ban des nations.
On nous dit soiffards et on souille notre nom
En affublant d’épithètes dégradantes nos ports pourtant bigarrés.
Nos sujets se voient ainsi dépossédés de l’objet
De leurs plus hauts exploits, leur substantifique moelle.
C’est ainsi que souvent certains, souffrant
De quelque vice naturel, comme par exemple
De l’excessive croissance de quelque inclination de naissance
— dont ils ne sont pas coupables puisque La nature
N’en peut déterminer l’origine — mettent souvent à bas
Les palissades et les remparts de la raison
Selon quelque habitude qui fait trop bouillonner
La forme des manières acceptables. Ces mêmes sujets,
Portant, dis-je, le sceau d’un défaut comme une
Marque de la nature ou une () tare de la fortune,
Devront selon l’opinion générale être corrompus
Par cette faute particulière, leurs autres vertus
Fussent-elles pures comme grâce et aussi infinies
Qu’un homme peut le supporter. Une fiole de mal
Rend toute la noble substance du doute
À son propre scandale.
Horatio — Regardez, seigneur, le voilà !
Entre le lémure
Hamlet — Anges, envoyés du Beau, faites-vous nos défenseurs !
Génie bienfaisant ou lutin infernal,
Porté par l’édénique éther ou l’infernal tonnerre,
Charitable dans tes intentions ou cruel comme géhenne,
Tu revêts un aspect si étonnant qu’il me faut t’éprouver.
Pour moi tu seras Hamlet, Potentat, Père, Danois Monarque, Sire.
À part Qu’il veuille m’entendre en ses réponses !
Ne me laisse pas déborder d’inculture et fasse le ciel
Que tu m’apprennes pourquoi tes ossements saints,
Ensevelis dans le froid de la terre ont fendu les drapures.
Pourquoi le sépulcre où nous avons veillé à ce que tu reposes en paix
A-t-il entrouvert ses graves maxillaires de travertin
Pour t’expulser encore ? De quel sens est-il
Que toi, corps disparu, Hamlet, chevalier occulte,
Tu altères ainsi la lueur de la lune, toujours en parure d’acier,
Jusqu’à rendre la nuit affreuse, tandis que, pleinement dépités
Par Dame Nature, nous voyons nos positions antérieures
Sapées par des spéculations hors de portée de notre entendement.
Pourquoi ? dis-je. Quel en est l’objet ? Que faire ?
Le lémure hèle Hamlet
Horatio — Il vous invite à faire un bout de chemin avec lui,
Comme s’il désirait quelque entretien particulier avec vous.
Marcellus — Observez avec quelle courtoise réserve
Il vous convie en quelque endroit plus reculé.
Mais ne lui emboîtez pas le pas.
Horatio — Non, en aucune façon.
Hamlet — Considérant qu’il ne veut pas parler, je vais le suivre.
Horatio — N’en faites rien, seigneur.
Hamlet — Pourquoi ? De quoi devrais-je m’alarmer ?
Ma vie ne vaut pas un clou et mon âme n’étant en rien
Moins immortelle que lui, que pourrait-il bien lui faire ?
Mais voici qu’encore il ondoie pour me quérir : je dois m’incliner.
Horatio — Mais s’il vous tendait un piège en vous entraînant
Vers l’onde ou vers le terrifiant sommet de la colline
Dont la protubérance est battue d’écume à sa base
Pour s’incarner sous quelque autre figure effrayante
Et priver votre majesté de toute raison en la séduisant vers la folie ?
Réfléchissez !
Le lieu même est propre à semer, sans motif ni but,
En tout esprit enthousiasmé par la vue du grand large au loin
Comme par le hurlement du ressac à ses pieds,
Les briques sur lesquelles se fondera la mélancolie.
Hamlet — Il me rappelle incontinent.
Passe, je te suis.
Marcellus — Ne vous laissez pas entraîner, seigneur.
Hamlet — Écartez vos mains.
Horatio — Réglez-vous sur la voix de la raison et n’allez pas.
Hamlet — Un destin m’appelle
Et chaque vaisseau de mon corps se tend, oh oui autant
Que le lion de Némée offert par Hercule au héraut Coprée.
Pourtant, je me dois de répondre à l’appel malgré le froid qui me pénètre.
Lâchez-moi dès maintenant, mes bons pages.
Par le ciel, je suis prêt à faire d’autres fantômes pourvu qu’on me lâche !
Place ! Passe, je suis.
Le lémure et Hamlet sortent
Horatio — La mélancolie enflamme son imagination.
Marcellus — Impossible de le laisser tomber ainsi,
Il serait malséant de fléchir devant sa requête.
Horatio — Tenons-nous à l’écart, du reste.
Que pourra-t-il bien échoir de telle occurrence ?
Marcellus — On verra. C’est véreux la couronne de Danemark. Quelque chose se perd.
Horatio — Puisse le ciel l’orienter au mieux.
Marcellus — Suivons-le quand même.
Ils sortent

retour de l'espoir dit: 3 mars 2014 à 16 h 19 min

ACTE I SCENE II – (2)

En salle d’état au château

Entrent le Roi, la Reine, Hamlet, Polonius, Laertes, Voltimand, Cornélius, des Seigneurs et leur suite

CLAUDIUS – Bien que d’Hamlet, notre estimé frère, la mort
Ne soit encore couverte en nos mémoires, et qu’il soit idoine
À nos cœurs de se donner pour déchirés comme aux sujets de la couronne
De se rider de douleur, le discernement s’est pour l’heure mis en balance
Avec la nature, de sorte que c’est munis d’une tristesse mûrie que
Nous nous recueillons sur son souvenir comme sur nous-mêmes.
C’est avec un plaisir mêlé de lassitude, –un œil sur les augures et l’autre sur la tombe,
Opposant en égale mesure le bonheur et le malheur,
L’allégresse aux obsèques et l’affliction aux noces,–
Que nous avons élu notre reine, précédemment sœur, aujourd’hui
Conjointe et donataire de ce belliqueux empire. Nous ne nous sommes
Pas opposés aux meilleures de vos préconisations et les avons prises
Pour parti, en cette épreuve. À tous, merci pour tout.
Maintenant, à ce que vous savez, il appert que Fortinbras, le jeune,
Se faisant une pauvre idée de notre valeur, ou nous croyant,
Sur la foi de la mort de notre frère aimé mais disparu,
Dans un état de déréliction, au bord du précipice, s’est mis à prendre
Ses rêves pour appui de son ascendant et n’a cessé de nous assaillir de requêtes
Impliquant de rétrocéder les zones abandonnées par son père,
Aux termes d’accords mutuels, à notre valeureux frère. Tant pis pour lui.
À notre tour, dans la perspective d’une confrontation, car l’affaire va là,
Nous avons ici un courrier à l’intention de l’oncle du jeune Fortinbras, Norvège,
Qui est impotent et garde le lit, afin qu’il entrave les visées de son neveu,
Dont il peut à peine se tenir au courant, car les conscriptions
Et les engagements sont faits à son écart. Ainsi nous vous choisissons,
Vous, cher Cornélius, et vous, Voltimand, comme émissaires
Sans vous concéder d’autre latitude de tractation avec le roi
Que l’étendue permise par les dispositions de la missive.
CORNELIUS & VOLTIMAND, Comme un seul homme – À cette affaire comme à toute autre, nous attacherons notre fierté.
CLAUDIUS – Nous n’en doutons en rien. De tout cœur, bon trajet.
Voltimand et Cornélius sortent
Et maintenant, Laerte, quelles sont les nouvelles ?
Ne nous as-tu pas annoncé quelque requête ? De quoi s’agit-il, Laerte ?
Tu ne saurais, au roi de Danemark, parler en vain selon la voie de la sagesse.
Que pourrais-tu me demander qui ne vienne de moi plus que de toi-même ?
Car la raison n’est pas plus essentielle au courage, [ ]
La force pas plus soumise à la parole, [ ]
Que le trône de Danemark n’est vassal de ton père.
Qu’est-ce que tu veux obtenir ?
LAERTE – Je désire, honoré monarque, avec votre aval et avec votre agrément,
Regagner la France, d’où je suis pourtant rentré avec empressement
Pour vous montrer mes respects pendant le sacre.
Mais je dois confesser que, cet office rempli,
Mes idées comme mes desseins penchent maintenant vers la France
Et je les adresse à votre gracieuse compréhension.
CLAUDIUS – Ton père favorise-t-il ce départ ? Qu’en dit Polonius ?
POLONIUS – C’est par des instances assidues, Sire, qu’il m’a circonvenu
Et j’ai fini par me soumettre, à la peine, à la rigueur
De ses pressions. Expédiez-le vite, je vous en prie.
CLAUDIUS – Saisis l’instant, Laerte, fais tienne la circonstance,
Et prends ton bonheur où tu le trouves !
Mais pour l’heure, jeune neveu, Hamlet, notre fils, —
HAMLET, à part – Moins par filiation que par défiance.
CLAUDIUS – Pourquoi ces sombres nuées arrêtées sur vous ? [ ]
HAMLET – Sombres, point du tout, Seigneur, j’ai été trop exposé aux traits solaires.
GERTRUDE – Mon bon Hamlet, défais-toi de ce ton tant ombrageux,
Jette sur Danemark des regards affectueux
Et ne cherche plus, de ces yeux perpétuellement noyés
Dans la poussière, ton père éminent.
Il te faut bien concevoir le commun de la chose :
Quiconque vit doit sous terre entrer,
Passant par nature dans l’éternité.
HAMLET – Hélas, madame, c’est là chose commune.
GERTRUDE – S’il en ainsi, d’où vient qu’elle semble tellement exclusive à tes yeux ?
HAMLET – Semble-t-elle ? N’est-elle pas ? Je ne sache pas de « semblant ».
Ni mon seul plaid en pardessus ombré d’encre
Ni les effets propres à de sombres solennités,
Ni le souffle voilé comme une respiration tempétueuse,
Ni, non, ni, ma maman, l’oeil s’emplissant d’un fleuve prodigue,
Ni l’apprêt abattu de l’aspect
Ni aucune forme, modalité, ou image du malheur
Ne peut me peindre pour de bon. « Semblant » ? En effet,
Car ce sont des actes qu’un homme pourrait imiter par jeu
Mais je dispose de cette personnalité qu’excède le paraître
Sauf la détresse et hormis les larmes.
CLAUDIUS – Selon votre heureuse nature, bon Hamlet, il est paterne et élevé
De rendre à votre père les honneurs funèbres.
Mais apprenez que votre père perdit un père et que
Ce père perdu perdit le sien qui obligea, un temps,
Le suivant, par sujétion filiale, à faire montre
D’une affliction de sycophante. Mais qui persévère en deuil [ ]
Avec obstination s’engage dans la voie d’un entêtement apostat, et,
Appelant un malheur inhumain, affiche une détermination contraire au cieux
Comme un coeur mal aguerri, une conscience dénuée de patience,
Enfin des facultés asthéniques et manquant d’école.
Car ce que nous tenons pour être et qui est en effet seulement
aussi commun que le plus habituel examen de nos sens,
D’où viendrait que par la plus amère des biles nous dussions
En garder le coeur serré ? Fi ! C’est faute envers les cieux
Pour des cadavres, faute, pour la plus absurde déraison,
Envers la nature qui tire sa substance de la mort des pères
Et qui constamment s’écrie depuis le premier corps jusqu’encore
À celui du matin même « Ainsi soit-il ». Nom de nom, Hamlet,
Je t’en prie, laisse tomber en terre cette paradoxale mélancolie
Et vois en moi un père, car, et que chacun le grave sur ses tablettes,
Tu es plus proche de mon trône qu’aucun, et sans moins d’amour
Que n’en porte le père le plus chéri à un fils, sois en convaincu.
Quant à ton retour aux écoles de Wittemberg, comme tu te le proposes,
Je le repousse absolument de toute la force de mes conjurations.
Que ton inclination t’invite à rester ici, premier de nos suivants,
Cousin même si neveu, fils et réconfort de notre regard.
GERTRUDE – Ne laisse pas se perdre en vain les suppliques de ta mère, Hamlet,
Et reste, je t’en prie, ne t’expatrie pas à Wittemberg.
HAMLET – Je m’appliquerai à me conformer à vos aspirations autant que possible, madame.
CLAUDIUS – Autant ? Que voilà une réplique ravissante et fort bien polie.
Restez donc en Danemark au même titre que nous. Suivez-moi, madame ;
L’assentiment doux et spontané de notre Hamlet me comble de bonheur,
En hommage de quoi, qu’aucun joyeux « Skål ! » ne se porte aujourd’hui
À Danemark sans que le canon ne le fête jusqu’aux nuées,
Que le ciel se fasse, du roi levant ces verres, l’écho comme d’un immortel orage.
Passons par là.
Tous sortent, sauf Hamlet
HAMLET – Nuées ! Qu’en bien même cette chair lourde deux fois se puisse échauffer
Puis se fondre pour enfin sourdre en quelques gouttes !
Si seulement le Père Eternel n’avait pas brandi le canon de la foi
Pour interdire de se liquider soi-même. Ô Dieu ! Dieu bon par la foi !
Comme chaque usage me semble fatigant, rebattu, éculé, inutile enfin en cette cour.
Fi d’elle ! Et fi encore ! Le semis vagabonde au jardin laissé inculte,
Envahi par la luxure et le barbare. Pour en arriver là ?
Mort de deux mois seulement ? Nenni, pas même, moins de deux ;
Ainsi un roi excellent, étant à celui-ci comme Hypérion à Satyre,
Trop attentionné à mère pour autoriser les vents célestes à
Effleurer trop rudement son visage. Ciel, éther !
Faut-il qu’il m’en souvienne ? Hélas, elle se pendait après lui
Comme si l’appétit avait crû à raison de son objet ;
Et pourtant, d’un seul mois —
Je n’y dois m’appesantir —
Inconstance est nom de femme ! —
Un petit mois, ou avant même, que les chausses enfilées
Pour suivre le pauvre corps de mon père, comme Niobé, en larmes —
Pourquoi elle, pourquoi elle-même —
Ô Dieu ! Un animal, doté de trop peu de conscience pour appeler
Discours de raison, aurait pleuré plus longtemps —
Epouse de mon oncle, le frère du père, mais moins proche de lui
Que moi d’Herculéens héros. Un mois ; et elle, épousée ;
Avant même que le sel de ses sanglots impies
Ne soit chassé de ses yeux mortifiés. Oh cruelle ardeur que se hâter
Avec une telle dextérité dans les draps amers de l’inceste.
Rien de bon ne peut sortir de ce qui n’est bon en soi.
Mais brisons là, coeur brisé, et fort vite, attendu que je dois tenir ma langue.
Entrent Horatio, Marcellus et Bernardo
HORATIO – Révérence à votre altesse.
HAMLET – C’est chic de te voir en si bel état, jeune Horatio, — si je ne m’abuse.
HORATIO – Autant à l’égard de sa seigneurie. Je suis votre servant s’évertuant à l’humilité.
HAMLET – Dites « Monsieur », mon excellent ami, à la place, pour que je l’échange avec vous.
Qu’est-ce que vous avez fichu depuis Wittemberg, Horatio ? Marcellus ?
MARCELLUS – Seigneur —
HAMLET – Je suis bien aise de vous voir ici. Ni bien ni aise, en fait, Monsieur.
Non, sérieusement, qu’est-ce qui vous amène de Wittemberg ?
HORATIO – Un penchant au cours languide, Monseigneur.
HAMLET – Je ne souffrirais d’en entendre la moitié venant d’un vôtre adversaire,
Comme vous voudrez bien ne pas faire à mon oreille la violence
De la croire dupe de cette relation à vos propres dépens : vous n’avez rien de languide.
Mais que venez-vous fabriquer à Elsinore ?
Ici vous apprendrez à faire cul-sec avant de vous en retourner.
HORATIO – Seigneur, je suis venu rendre mes devoirs
Aux obsèques de votre père.
HAMLET – Je t’en supplie, ne te joue pas de moi,
Cher camarade en scolastique,
C’est de l’hymen de ma mère que tu parles.
HORATIO – Le battement entre les deux parut à vrai dire fort étriqué.
HAMLET – Avidité, sordidité. La portion congrue, Horatio !
Les reliefs des mets cuisinés pour l’office funèbre ont été froidement présentés
Sans même avoir besoin d’être réchauffés pour les tables du mariage.
Ah, que je me misse à rencontrer
Mon plus cher ennemi où que ce soit
Dans les cieux plutôt qu’en ce jour, Horatio !
Un père perdu, voilà ce que je m’imagine.
HORATIO – Où donc que cela, Seigneur ?
HAMLET – En quelque jeu trouble de l’esprit, Horatio.
HORATIO – Je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, c’était céleste.
HAMLET – C’était un homme, tout bonnement, en tout point.
Jamais je ne lui trouverai de réplique.
HORATIO – Je crois, seigneur, que je l’aperçus la nuit dernière.
HAMLET – Que tu l’aperçusses ? Toi ? Qui ?
HORATIO – Votre père, seigneur, sa majesté.
HAMLET – Le roi ? Mon père ?
HORATIO – Bridez votre saisissement, le temps que je divulgue
Avec le gage des présents, ce mystère à votre oreille attentive
HAMLET – Par les Dieux, donne de la voix !
HORATIO – Marcellus et Bernardo, ici présents, ont,
Pendant l’horreur d’une profonde nuit, fait la rencontre suivante,
Deux nuits de rang, durant la garde : un contour leur apparaît
À l’image de votre père, l’arme au poing, mis de la tête au pied,
Qui d’une allure martiale progresse solennellement sur eux.
Par trois reprises il s’avance à portée de gourdin
Sous leurs regards oppressés, ébahis de stupeur,
Cependant qu’eux, comme liquéfiés par la peur,
Se tiennent pantelants et cois. Voici ce qu’ils m’ont
Confié sous réserve de la plus secrète retenue.
J’ai, sur ces entrefaites, monté la garde
À leurs côtés durant la troisième patrouille.
Et voici que, tel qu’exposé à leurs dires, le simulacre se reproduisit alors,
Par l’heure comme par l’aspect corroborant leurs paroles. J’ai reconnu votre père :
Mes deux mains ne sauraient se montrer plus analogues.
HAMLET – Où cela s’est-il produit ?
HORATIO – Sur le plateau, seigneur, où nous faisions notre ronde.
HAMLET – N’avez-vous pas tenté de vous adresser à lui ?
HORATIO – Je le fis, seigneur, mais sans réponse ; un instant cependant,
À mon impression, il dressa la tête mais alors même qu’il s’apprêtait
À se mettre en mouvement comme pour sortir du silence,
Le coq lança son cri, déchirant le matin,
Ce qui le fit fuir avec empressement avant de s’évanouir à notre vue.
HAMLET – Comme c’est bizarre.
HORATIO – Je l’atteste sur la vie, seigneur, c’est véridique,
Et nous avons cru répondre à nos devoirs en vous en faisant part.
HAMLET – Voire, voire, mes chers pages, voici qui double mon trouble.
Êtes-vous toujours de garde, ce soir ?
MARCELLUS & BERNARDO, comme un seul homme – Avec douleur, à partir de minuit, sire.
HAMLET – Armé, disiez-vous ?
MARCELLUS & BERNARDO, comme un seul homme – Ah çà, bardé, seigneur, entièrement ceint.
HAMLET – Du dessus au dessous ?
MARCELLUS & BERNARDO, comme un seul homme – Seigneur, de haut en bas.
HAMLET – Vous n’avez donc pas discerné sa figure ?
HORATIO – Mais si, seigneur, son heaume était levé.
HAMLET – Avait-il l’air renfrogné ou l’oeil froncé ?
HORATIO – Une physionomie plus douloureuse que rageuse.
HAMLET – Livide ou sanguin ?
HORATIO – Nenni, très pâle.
HAMLET – Les yeux rivés sur vous ?
HORATIO – Impassiblement.
HAMLET – Il aurait fallu que j’y sois.
HORATIO – Vous en auriez été abasourdi.
HAMLET – Sans équivoque. A-t-il longuement musardé ?
HORATIO – Le temps pour quelqu’un de compter cent pépère.
MARCELLUS & BERNARDO, comme un seul homme – Je dirais même plus.
HORATIO – Pas la fois où j’ai pris le quart.
HAMLET – Son bouc était grisonnant, n’est-ce pas ?
HORATIO – Oui, tel que je le connus de son vivant ; il était
Au bouc de sable lampassé d’argent.
HAMLET – Je guetterai l’ombre cette nuit,
Au cas où elle se présenterait.
HORATIO – J’assure qu’elle y sera.
HAMLET – Si elle s’assimile à mon auguste père en personne,
Je l’apostropherai, dût l’Erèbe s’ouvrir sous mon pas
Pour voler ma paix. Je vous prie de tenir votre langue
Si vous avez, jusqu’à présent, tous tû cette vision.
De quoi qu’il retourne, mettez votre bon sens en pratique
Mais motus. C’est ainsi que je récompenserai vos rapports.
À tantôt, devant le rempart, j’arriverai entre onze et douze coups à la cloche.
TOUS, comme un seul homme – Nos obligations à votre sérénité.
HAMLET – Vos dévouements plutôt, comme à vous le mien. À minuit.
Tous sortent, sauf Hamlet
L’esprit de mon père, armé ? Le mien s’embrase.
Je redoute quelque tour pendable : qu’est-ce qui cloche dans cette pièce ?
Vienne la nuit, que la lumière se fasse sur cette ombre d’homme,
Cette ombre d’âme. Et toi, mon âme, tais-toi ! Des faits d’armes insensés
S’annoncent que le globe ne pourra soustraire aux yeux du monde entier.
Il sort

Sans espérer en finir avec vos saloperies dit: 10 février 2014 à 22 h 50 min

HAMLET, une traduction à fins scéniques de la Τραγωδία d’Hamlεt, prince du Danemark

Elsinore. Défenses devant le château.

Entrée de Bernardo sortant de la coulisse à cour, Francesco à son poste

BERNARDO – Qui vive ?
FRANCISCO – Que nenni ! Vous, répondez-moi.
Plus un pas, et communiquez-moi votre identité.
BERNARDO – Longue vie au roi !
FRANCISCO – Bernardo ?
BERNARDO – Moi ! Moi-même !
FRANCISCO – Tu te présentes très attentif à l’heure.
BERNARDO – Douze heures sonnent ! Porte toi au lit, Francisco.
FRANCISCO – Merci, cette relève me soulage. La fraîcheur, à cette heure, est plutôt piquante, et je suis saisi très à coeur.
BERNARDO – Ta garde s’est-elle passée calmement ?
FRANCISCO – Pas une souris pour se trémousser.
BERNARDO – Bien bonne nuit. Au cas où tu tomberais sur Horatio et Marcellus,
Mes homologues en faction, intime-leur d’être vifs.
FRANCISCO – Je crois les entendre. Fixe ! Ho ! Qui vive ?
HORATIO – Amis de la cause.
MARCELLUS – Et d’allégeance au Danois.
FRANCISCO – Bien le bonsoir.
MARCELLUS – Bon vent, Ô honnête soldat.
Par qui t’es-tu fait relever ?
FRANCISCO – Bernardo prend mon poste.
Et donc, bien le bonsoir.
MARCELLUS – Holà, Bernardo.
BERNARDO – Hé, quoi, Horatio est-il ici ?
HORATIO – En partie.
BERNARDO – Salut, Horatio, Marcellus, vous arrivez à point nommé.
HORATIO – Alors, cette chose n’est-elle pas encore apparue de la nuit ?
BERNARDO – Je n’ai vu d’âme qui vive.
MARCELLUS – Horatio prétend qu’il ne s’agit que de billevesées
Et ne laissera pas l’opinion se saisir de lui
Concernant cette vision qui nous a frappés à deux reprises.
C’est pourquoi je l’ai convié à scruter minutieusement la nuit avec nous
Afin que, si la forme se pointe, il puisse confirmer nos visions et lui parler.
HORATIO – Tout doux, elle ne se montrera pas.
BERNARDO – Prenez place un instant et encore une fois
Assaillons vos oreilles si prévenues qu’elles soient
Contre notre relation, ce dont, deux nuits, nous fûmes témoins.
HORATIO – Oh et puis, il faut s’asseoir pour entendre le discours de Bernardo sur ce sujet.
BERNARDO – La nuit dernière, au val, tandis que l’étoile même distante à l’ouest du pôle
Avait poussé sa course jusqu’à embraser cette part du firmament
Qui à sept heures se consume, Marcellus et moi-même,
Au son bien balancé de la cloche battant plein son — [1]
// Entre le lémure
MARCELLUS – Paix, interromps-toi, vois où il vient encore.
BERNARDO – Sous la même silhouette, à l’image du roi !
MARCELLUS – Bizarre ! Toi si savant, use de ta science pour l’interroger, Horatio.
BERNARDO – Considère-le, Horatio, n’est-il pas le pendant du roi ?
HORATIO – Tout à fait même, je suis oppressé entre peur et stupeur.
BERNARDO – Il attend qu’on s’adresse à lui.
MARCELLUS – Cuisine-le, Horatio.
HORATIO – Qui es-tu pour rompre l’harmonie de cette heure de la nuit
Avec cet air de fier conquérant que se forgeait parfois naguère
Sa majesté Danemark ensevelie pour marcher en guerre ?
Par le ciel, parle, je t’enjoins de parler.
MARCELLUS – Il s’en offense.
BERNARDO – Vois ! Il lève le siège crânement.
HORATIO – Arrête, dialogue, discute ! Je te mets en demeure de parler !
// Le lémure sort
MARCELLUS – Envolé ! Il ne s’exprimera pas.
BERNARDO – Et maintenant, Horatio ? Tu trembles, pâle au regard.
N’est-ce rien de plus qu’une idée ? Quel objet de réflexion !
HORATIO – Par ma foi, je n’y pourrais croire, hors le sensible aveu de mes propres yeux.
MARCELLUS – Quel port régalien il affichait.
HORATIO – Rare comme toi à toi-même,
Tel l’armure qui l’enserrait tandis qu’il combattait l’entreprenant Norvège,
Et que, d’un seul froncement de l’oeil, lors de tractations enflammées,
Il renversa les Polacks glissant sur la glace. [2]
N’est-ce pas excentrique ?
MARCELLUS – Par deux fois déjà, d’un bond en cette heure maudite,
Il s’est coulé d’un pas fier au poste de garde.
HORATIO – Quel cheminement suivre, je n’en ai aucune idée,
Mais à mon sens, à vue de nez, ceci préfigure
Quelque étrange conflagration de notre état.
MARCELLUS – Tout doux, prenons siège et qu’il me dise, qui le sait,
Pourquoi une telle garde, à observer strictement,
Éreinte nuitamment la contrée sans objet,
Pourquoi couler chaque jour le bronze
De tant de canons, pourquoi tous ces échanges distants
Pour quelques expédients martiaux, ces débauches de charpentiers
Dont l’aigre tâche ne connaît ni soleil ni dimanche ?
Quelle est la visée de cette hâte qui fait chacun laboureur
De jour comme de nuit ? Qui peut m’initier ?
HORATIO – Je le peux — Du moins à ce qui se susurre.
Notre défunt roi, dont l’image n’a fait que venir nous apparaître,
Fut, tel que vous le connaissez, par Fortimbras de Norvège,
Aiguillonné par la plus impétueuse fierté, défié au combat ;
Au cours duquel notre fougueux Hamlet — car c’est pour tel
Que le tient ce versant-ci de notre continent — [3]
Put occire en effet ce Fortimbras, qui, en un pacte sous sceau,
Entériné selon la loi féodale, rendit, avec la vie, au vainqueur,
Toutes les terres dont il se tenait pour tenant,
Contre quoi une partie analogue avait été engagée par notre roi,
Qui serait retournée à la succession de Fortimbras,
Eût-il été vainqueur ; ainsi, selon la même convention
De transfert des susdits biens, la sienne revint à Hamlet.
Et alors, mon cher, Fortimbras, le jeune, échauffé,
Plein d’ardeur inemployée, ici et là, au confins de la Norvège,
Leva une troupe de dissolus résolus, pour le boire et le manger,
À toute entreprise qui réclame des tripes.
Ce qui n’a — ainsi qu’il apparaît en l’état —
D’autre but que recouvrer de nous, à la force du poignet
Et en termes contraignants, les territoires ci-dessus perdus
Par son père ; voici donc, à mon sens, le motif fondamental
De nos préparatifs, la cause de nos gardes,
La raison majeure de ces émois aux postes de guet
Et du remue-ménage dans la contrée.
BERNARDO – Je pense qu’il ne peut s’agir que de cela.
Et le passage de cette ombre ténébreuse pourrait bien
Être du même ressort ; ainsi du feu roi qui est en cause
Dans ces affrontements.
HORATIO – Bagatelle que troubler l’oeil de l’esprit.
Au plus haut et au plus brillant de l’ère de Rome
Peu avant que chût le grand César, les tombes
Perdirent leurs hôtes tandis que les disparus
Tous en linceul laissaient échapper des clameurs
Et des grondements dans les voies romaines ;
Tels des comètes aux traînées de feu rosées de sang,
En débris du Soleil ; puis le globe aqueux sur lequel
Neptune fait régner son empire fut tourmenté
D’une éclipse comme à l’approche de l’Apocalypse ; [4]
Le ciel et la terre ont, ensemble, bien démontré,
À nos ressortissants exposés à la rigueur des circonstances,
Jusqu’à l’annonce même de force péripéties qui,
Comme des éclaireurs précédant encore l’issue fatale
Préludent au prophéties oraculaires à venir.
Mais du calme, arrêtons-nous ! Plus bas, ainsi il revient !
// Rentre le lémure
Je vais m’y confronter, même s’il me foudroie. Ralentis, impression !
Si tu possèdes quelque raison, si tu peux articuler,
Parle-moi. Si quelque bien peut se faire [5] [6]
Qui te procure de l’aise ou à moi de la grâce
Fais-m’en part.
// Chant de coq
Si tu as eu vent du sort de ton pays, dont heureusement
La connaissance permette de se prémunir, parle !
Si quelque jour de ta vie tu as enfoui un trésor volé
Au sein de la terre, que, dit-on, vous esprits vous arpentez
Dans la mort, ouvre-t’en à moi. Reste ! Parle ! Appréhende-le, Marcellus !
MARCELLUS – Dois-je lui administrer un coup de hallebarde ?
HORATIO – Fais ainsi, s’il résiste.
BERNARDO – Ici !
HORATIO – Ici !
MARCELLUS – Enfui !
// Le lémure sort
Nous nous y prenons mal, en offrant le spectacle
D’une telle violence à l’image de sa majesté,
Qui est, comme l’air, invulnérable, tandis que
Nos vains coups sont seulement piètre imitation.
BERNARDO – Il était sur le point de parler au chant du coq.
HORATIO – Mais il s’est tiré comme sur un tour répréhensible
Devant une injonction menaçante. Le coq, ai-je entendu dire,
Qui se fait trompette au petit jour, éveille,
Du cri perçant de son gosier, la divinité diurne ;
Et, à son appel, fuyant l’eau comme le feu,
L’air comme la terre, l’esprit errant dérangé
Se presse en son repaire : de ces vérités inhérentes
Le ci-devant revenant nous a donné l’évidence.
MARCELLUS – Il s’est volatilisé au cri du coq.
Au retour de la saison, laissent entendre certains,
Où se fête la venue de notre Sauveur, l’oiseau matinal
Chante d’un crépuscule à l’autre : alors, à ce qu’on dit,
Pas un esprit n’ose prendre l’air alentour ;
Par ces nuits salubres, pas de monde pour se heurter,
Pas d’envoûtements, pas de sorts,
Tant l’instant, amène et saint, est gracieux.
HORATIO – Ainsi l’ai-je ouï dire et y crois-je en partie.
Mais, voyez comme le point du jour, paré de sa pelisse rousse,
Progresse depuis la rosée vers le monticule à l’orient :
Abandonnons la vigie, et, sur mon opinion,
Allons communiquer notre vision de la nuit au jeune Hamlet ;
Car, sur ma vie, ces mânes, coites envers nous, s’adresseront à lui.
Tombez-vous d’accord pour les faire tous deux se voir,
Comme requis par nos tendresses communes, et remplir notre devoir ?
MARCELLUS – Mettons-nous en route, par pitié,
Car je sais, ce matin, où il peut bien se trouver.
// Ils sortent

———-
NOTES

[1] — En France, les cloches sonnent traditionnellement l’angélus à sept heures, midi et dix-neuf heures. Le texte donne :
Last night of all,
When yond same star that’s westward from the pole
Had made his course to illume that part of heaven
Where now it burns, Marcellus and myself,
The bell then beating one —

et a pu trouver pour traduction :
La toute dernière nuit,
Quand l’étoile là-bas, à l’ouest du pôle,
En vint à éclairer cette région du ciel
Où maintenant elle brille, Marcellus et moi,
l’horloge sonnant une heure. . .

dont la logique me reste obscure.

[2] — Le terme n’était pas péjoratif à la fin du 16e siècle. De plus, certaines éditions donnent Pole-ax qui conduirait à des jeux sur le pôle et la glace. « Le Pôle » n’est pas la seule pièce de Nabokov. Un de ses premiers ouvrages importants, écrit à l’âge de 24 ans, est une pièce en vers, « The Tragedy of Mr. Morn » (http://en.wikipedia.org/wiki/The_Tragedy_of_Mister_Morn) considérée comme relevant d’une richesse et d’une beauté shakespeariennes. On retrouve « the morn », le matin, dans la dernière réplique de Horatio, à qui répond celle de Marcellus, à la fin de cette première scène. Au début de la scène 2, Claudius dira :
‘Tis sweet and commendable in your nature, Hamlet,
To give these mourning duties to your father

Dans « Les Oiseaux », Aristophane, coutumier du fait, joue au vers 178 entre les mots πόλις (ville) et πόλος (axe, pivot mais aussi le ciel d’un hémisphère, la voûte céleste) :
ΠΙΣΘΕΤΑΙΡΟΣ — Οὐχ οὗτος οὖν δήπου ´στὶν ὀρνίθων πόλος;
ΕΠΟΨ — Πόλος; Τίνα τρόπον;
ΠΙΣΘΕΤΑΙΡΟΣ — Ὥσπερ ἂν εἴποι τις τόπος.
Ὅτι δὲ πολεῖται τοῦτο καὶ διέρχεται
ἅπαντα διὰ τούτου, καλεῖται νῦν πόλος.
Ἢν δ´ οἰκίσητε τοῦτο καὶ φράξηθ´ ἅπαξ,
ἐκ τοῦ πόλου τούτου κεκλήσεται πόλις.

PISTHÉTÈRE — Eh bien ! n’est-ce pas le pôle des oiseaux ?
LA HUPPE — Le pôle ? Comment cela ?
PISTHÉTÈRE — Comme qui dirait le lieu.
Attendu que cela tourne et traverse tout, on l’appelle pôle.
Une fois bâti et fortifié par vous, on l’appellera police.

Au vers 950, Aristophane fait dire au Poète (même traduction d’Eugène Talbot) : « Dieu au trône d’or, célèbre la cité frissonnante et glacée : j’ai parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la ! »

[3] — On consultera avec profit un planisphère, une mappemonde ou une carte de la Scandinavie pour s’en remémorer la configuration afin de se représenter les tenants et aboutissants de conflits ou d’échauffourées entre le Danmark et la Norvège.

[4] — Plutarque, Horace et Suétone rapportèrent que, dans le temps où Octave faisait célébrer des jeux en l’honneur de César, il serait apparu dans le ciel, pendant sept jours, un astre chevelu, une comète.

[5] — Dark Side Of The Moon, classique de la pop par Pink Floyd, s’ouvre sur « Speak to Me » (Mason)
« I’ve been mad for fucking years, absolutely years, been over the edge for yonks, been working me buns off for bands… »
« I’ve always been mad, I know I’ve been mad, like the most of us…very hard to explain why you’re mad, even if you’re not mad… »
L’album de 1973 se termine par « Brain Damage » suivi de « Eclipse ». La version 1974 de « Pink Floyd : Live at Pompeii » s’ouvre sur les battements de coeur de « Speak To Me ». And everything under the sun is in tune.

[6] — « If there be any good thing to be done » est la première occurrence du fameux « to be » dans Hamlet. Au début de la scène 2, entre autres, Claudius dira encore « To be contracted in one brow of woe ».

le secrétaire du Pape François dit: 14 décembre 2013 à 17 h 33 min

Permettez-moi, TKT, de m’associer entièrement aux remerciements de LeoBloomPold auxquels s’associait Nalier, pour votre lien absolument délicieux. Heureusement qu’il y a des gens de goût comme vous pour rendre à ce blog sa fonction prestigieuse. Vous êtes un joyeux colibri soleil dans la pourriture vert de gris de certains propos nauséabonds proférés par des fafs en service commandé. Merci !

Nalier dit: 14 décembre 2013 à 17 h 19 min

Permettez-moi, TKT, de m’associer aux remerciements de LeoBloomPold, pour votre lien absolument charmant. Heureusement qu’il y a des gens comme vous pour rendre à ce blog sa fonction première.
Vous êtes un soleil dans la grisaille.

LéoBloomPold dit: 14 décembre 2013 à 14 h 51 min

Excellent lien, TKT, merci.
Le Globe est un lieu magique.

Il devrait être possible de faire pareil pour le théâtre en France effectivement. A proposer à l’Institut Français (avec sous-titres en anglais, espagnol, chinois & japonais, pour commencer)

TKT dit: 13 décembre 2013 à 13 h 09 min

Site anglais du digital theater, vente de productions théâtrales online, dont bien sûr les pièces de Shakespeare. On y trouve aussi les productions de l’Almeida Theater, un des meilleurs théâtres de Londres.
Il existe un App. pour les Ipads.
http://www.digitaltheatre.com

À quand l’équivalent francophone ?

Chaloux dit: 12 décembre 2013 à 20 h 32 min

abdelkader dit: 12 décembre 2013 à 1 h 44 min

« le bougre, t’as rien compris au film… »

Enfin, quelques paroles de bon sens sur le truisme Bouguereau.
Merci Abdelkader.

court. dit: 12 décembre 2013 à 10 h 39 min

Se rappeler que, dans Le Culte du Héros, Shakespeare selon Carlyle est le « Héros poètique », privilège qu’il partage avec Dante.
A relire ces pages de 1841, quelques fulgurances de critique romantique qui ne sont pas sans évoquer le WS du Père Hugo comme sa conception d’un Shakespeare Mage.
C’est peut etre du à l’organisation en conférences du recueil:
Le Héros omme Divinité: Odin
Le Héros comme Prophète, Mahomet
Le Héros comme Poète, Dante, Shakespeare
Le Héros comme Pretre: Luther, Knox
Le Heros comme homme de Lettres, Johnson, Rousseau, Burns
Le Héros come Roi: Cromwell, Napoleon.Ce dernier mitraillé à proportion de la frousse qu’il inspira à Albion…
On notera l’absence du Savant, présent dans les Mages.
Plus curieuse est l’idée que Shakespeare est rendu possible par le catholicisme, meme s’il apparait à un moment ou il est dissous. Ernest Hllo lui-meme ne risquera pas cette thèse là.
Très Hugolienne,avec 15 ans d’avance, est l’idée que Shakespeare pourrait etre la figure d’un Catholicisme Universel -transcendant toute religion?- Ce n’est pas dit explcitement mais on croit le comprendre au travers d’une comparaison avec Mahomet.
Plus hugolienne encore l’idée que Shakespeare « ajoute au psaume universel » C’est un vers des Mages 15 ans avant leur rédaction.
Je doute qu’Hugo ait lu Carlyle, traduit vers 1888.Mais je risque cette hypothèse: il y avait à Jersey et Guernesey l’angliciste de la maison, « Mr Shakespeare » en son temps ,le peu conformiste François Victor…
Bien à vous.
MCourt.
Bien à vous

bref dit: 12 décembre 2013 à 9 h 30 min

@bref dit: 12 décembre 2013 à 9 h 11 min

Vous avez, très cher, l’humour vache d’un bœuf ! Un bœuf, vous savez bien, c’est un taureau qui a perdu ses humeurs en pendille…

en tout cas daaphnée ce n’est pas à vous que je démontrerais le contraire, vue votre béance anale…….

@bref dit: 12 décembre 2013 à 9 h 11 min

Vous avez, très cher, l’humour vache d’un bœuf ! Un bœuf, vous savez bien, c’est un taureau qui a perdu ses humeurs en pendille…

bref dit: 12 décembre 2013 à 9 h 01 min

petit mot matinal gentil dit: 12 décembre 2013 à 7 h 37 min

@bref

oui c’est blessant pour les vaches

oui mais la modération a fait son oeuvre!
effectivement je l’étonnais des affirmations de Rose concernant la beauté de daaphnée, alors qu’en fait, elle suintait la laideur et pas seulement morale, et que je la voyais comme une vieille vache crevée qui descend la rivière, pattes en l’air
daapphnée c’est mort mais ça ne le sait pas!
effectivement ça peut être mal pris par les vaches

Leo (Bloom) Pold dit: 12 décembre 2013 à 5 h 14 min

Abdel, j’aime bien le côté « destroy » d’Amis, ce monde des petites frappes…Il existe un sordide typiquement britannique qui est un formidable matériau à fiction…J’ai un peu connu les squats d’Aberdeen et de Seven Sisters, où on rencontrait des « quains » et des « loons » et « dem pikni » totalement surréalistes…Si j’avais eu un quelconque talent pour l’écriture, j’en aurais probablement tiré quelque chose…
C’est le même réalisme social brit de fonderie & rentre-dedans qui n’ésite pas à montrer ce que les bien-pensants préfère qu’on cache qui fait aussi la force d’un certain cinéma dans la veine des Ken Loach, Mike Leigh, This is England, Fish Tank, le génial Trainspotting…
Côté écossais, je trouve qu’Irvine Welsh est un écrivain totalement intègre, James Kelman itou, qui est fait de la même fibre que Joyce et Beckett; en revanche, j’ai un peu plus de mal avec A.Gray ou I.Rankin, le second trop formulaïque….
Mais quelle richesse!

abdelkader dit: 12 décembre 2013 à 1 h 52 min

ceci etant, Bloom, Amis et son Lionel Asbo, c’est du pipi de chat…en fait mes chats m’ont fait qu’ils me quittent le jour ou j’achete ce bouquin…mon caniche me dit le contraire, mais j’imagine qu’elle a une motivation autre que celle des chats…

abdelkader dit: 12 décembre 2013 à 1 h 44 min

le bougre, t’as rien compris au film, comme d’hab…il ne s’agit pas de moi, gros connard, Barbery j’ai d’abord lu en anglais dans le texte…il s’agit plutôt de l’avenir de la littérature (et de la culture) française…mais tu as la tête tellement enfoncée dans ton trouduc, que tu gaspilles le temps que le Bon Dieu t’a donné sur terre a respirer par tes oreilles…ressaisis toi, nom de nom…

abdelkader dit: 12 décembre 2013 à 1 h 37 min

merci a vous Bloom pour avoir essaye de répondre a mes questions importunes…
le bougre, z;avez rien compris au film…il ne s’agit pas de moi, gros con…il s’ag

LéoBloomPold dit: 11 décembre 2013 à 23 h 42 min

On a cessé de raconter des histoires en France, et peut-être plus grave encore, on a cessé de s’intéresser à l’autre: ce délire narcissique qu’est l’auto-fiction est un encouragement à la paresse: pas de recherches sur les fonds, subjectivité maxima, j’écris d’abord pour moi, qui m’aime me suive. Seuls les polars nous parlent de ce début de siècle assez affligeant.
Bien sûr il y a des bons écrivains (Wellbeck, Benaquista, Sorj Chalandon, JP Kaufmann, Luc Lang, Marie Ndiaye, Mabankou, P.Deville, Littell, Carrère et quelques autres), mais globalement la production est assez pauvre et se fout d’atteindre à l’universel. Elle est politiquement atone (je compare avec les romans de J.Coe, grand satiriste du thatchérisme, avec la charge subversive que comporte les oeuvres des auteur(e)s indo-pakistanais ) et parfaitement dénuée d’humour (où sont nos Lodge, Coe, Roth, T.Sharpe, W.Boyd?).
Les éditeurs ont une grande responsabilité:ils formattent la production et ne prennent aucun risque; les médias aussi, qui starisent les auteurs (voir comment le MagLit les fait poser les écrivains pour des photos qui bouffent 1/3 de la page consacrée à leur bouquin…Des émissions littéraires comme celle de France cul nous donnent à écouter des gens assez précieux, préoccupés d’esthétisme, de projet, d’eux-mêmes, plutôt que de vision ou d’expérience du monde…Il faudrait aussi voir d’où viennent sociologiquement les auteurs par rapport à leur alter ego anglo-saxons & irlandais. Le roman du 19e est écrit par des bourgeois qui s’intéressent encore au peuple, grosso mode jusqu’au nouveau roman. Après…Boyd et Amis,eux, plongent dans les bas-fonds de Londres chacun à sa façon, mais on sent que Dickens n’est pas loin. On peut plus voir la grande ville de la même manière après Orages ordinaires ou Lionel Asbo.
En France, on est obsédé par « le style », même si la phrase est creuse,faut qu’elle soit stylée (un petit mot rare ici, une inversion là, etc.)
On a cessé de raconter histoires comme on a cessé de fredonner des chansons…la fonction symbolique n’est plus assurée.Non plus que lien social. L’école tue la littérature aussi: en 6e, les gosses se farcissent les « schémas narratifs »..C’est criminel…de quoi vous dégoûter de lire et plus encore d’écrire.
On n’a plus de romanciers, mais on a encore heureusement des essayistes de talent et de bons historiens. Jablonca & Audoin Rouzeau écrivent des mémoires mille fois plus prenantes que n’importe quel roman. C’est la rançon à payer quand on s’est éloigné du réel imaginé, le retour du réel réécrit.
Passou est mile fois meilleur quand il nous parle des Camondo que du tableau qui parle.
Perso, je lis de moins en moins de fiction, de plus en plus d’essais et de poésie mais reste fasciné par l’imaginaire irlandais (McCann, Ann Enright, Roddy Doyle, Healy, et les poètes), l’appétit des grands américains (Roth, Ford, Auster, De Lillo, Tony Morrison, Atwood…) , la verve des British (le gros Boyd, J.Coe mon préféré, G.Swift, Mac Ewan, Kureshi, Zadie Smith..) et cette jeunes génération d’écrivains de l’ancien empire des Indes: J.Lahiri, A;Gosh, Tejpal, K.Desai, et surtout K.Shamsie, Uzma Aslam Khan, Ameer Husein, Mohsin Ahmed, Md Hanif et Nadeem Alsam…)
Grâce à mon métier, Uzma et Nadeem sont devenus des proches, des gens très simples, issus de milieux tout sauf aisés, ballotés entre plusieurs cultures et pas très sûrs de savoir à laquelle ils appartiennent: l’écriture est pour eux un moyen de se fixer dans un espace qui leur est propre où ils jouent avec toutes ses influences dans une langue qui n’est pas la leur au départ (les 2 sont ourdouphones). Et surtout ce sot des gens très accessibles qui aiment le rire, le boire et le partage.
Je suis assez pessimiste sur l’évolution de la création littéraire en France, sur d’autres choses concernant l’hexagone aussi: je n’ai jamais eu affaire à autant d’incompétence et de perte de sens commun au niveau des décideurs des politiques publiques. L’ère des médiocres (et des mesquins) a bel et bien débuté…& it is there to stay…

des journées entières dans les arbres dit: 11 décembre 2013 à 21 h 13 min

LéoBloomPold dit: 11 décembre 2013 à 16 h 53 min

Pfffeuhh, Modiano !
Je laisse Modiano aux amateurs de sensiblerie. C’est bien simple, j’ai zappé sa préface.

En revanche, lorsque vous aurez de nouveau accès à votre garde-meuble, je vous conseille la fin de l’histoire. Ecrite par Mariette Job.
Et en particulier la réponse de Jean, « l’amant », suite à la réception du manuscrit de Hélène Berr, dans une lettre du 20 juin 1946.
__________________
Hors sujet, on a le droit de faire de la pub pour des photos, alors voilà ce que j’ai vu l’été dernier, sur des panneaux, un endroit enchanteur, entouré d’immensités.

http://www.lionelorriols.fr/gallery/?id=946

Chaloux dit: 11 décembre 2013 à 20 h 59 min

Dans mon souvenir, ce ne sont pas les femmes les plus belles qui sont les plus inoubliables. Loin de là.
Pour le reste, Rose qu’est-ce qui vous arrive? En tout cas, vous êtes pleine de talent.

DHH dit: 11 décembre 2013 à 20 h 47 min

@Rose
ainsi vous l’avez vue;donc elle existe;et elle est moche ,je m’en doutais .
sa haine des femmes du blog est donc pure jalousie .
c’est classique :les mochetés affubléees de peaux-d’âne ,se morfondent toujours parce qu’elles ne peuvent etre aiméees pour leur beauté

DHH dit: 11 décembre 2013 à 20 h 13 min

Bloom
Comme vous j’ai aimé ,plus que devoré dégusté , le journal de Mikhaïl Sébastian et celui de Viktor Klemperer,
Et en particulier chez Sebstian ces notations au jour le jour qui montrent admirablementcomment comment l’idéologie nazie portée par la Garde de fer gangrène progressivement la société et comment cela se traduit pour lui, universitaire brillant eleve cheri de son mentor Mircea Eliade, par sa mise a distance par le maître et le monde intellectuel qui gravitait autour de lui
Le même qui, apres guerre, a reussi a occulter sa perode pronazie et à se refaire une virginité comme historien de religions

rose dit: 11 décembre 2013 à 20 h 03 min

>Daaphnée/bérénice
Maintenant, ce n’est pas la peine que vous soyez secouée par ce que je vous écris : longtemps vous m’avez blessée avec vos attaques ad hominem envers mon poids, la ménopause, mon âge etc. ma soi-disant dinguerie, mes soirées avinées que vous confondiez avec les vôtres.
J’étais recroquevillée sous vos coups incessants, subissant vainement, anéantie par les neuf années qui nous séparent, à votre bénéfice, toute ratatinée.
Toute minable d’être vieille & moche etc. et vous si jeune, si jolie et si pimpante et si au top tout le temps, fringuée de vos vintage/nippes qui remplissent vos placards.

Et puis voilà, je vous vois in situ et vous portez la méchanceté sur votre visage.

Du coup, je réfléchis vachement à cela, aux virages que l’on prend, à la quarantaine, âge si magnifique chez les femmes ; les hommes, je sais pas trop et je m’en fous un peu.

Il vaut mieux être dingue que méchante.
Vos traits se marquent en disant ce que vous serez plus tard.

Puisque vous avez repris vos images, reprenez la gentillesse dont vous avez été coutumière il y a longtemps de cela.

Puisque vous l’avez séduit, avec vos saloperies et puisque vous me l’avez volé – mais le savez-vous au moins que vous me l’avez volé ? – alors que mon cœur battait pour lui une valse lente, et douce, si douce, maintenant cessez vos méthodes médiocres et reprenez quelque élégance, adoptez quelque classe et tutoyez la gentillesse.

La vraie vie vous a salement amochée ; en six ans vous en avez pris vingt. On dirait une mémé toute ridée. A côté de vous, y pas photo, je souffre la comparaison : à vous voir, j’ai retrouvé sûreté de moi et confiance en l’avenir.

Je ne vous remercie pas.
Occupez-vous de vous et faites des choses bien ; pour vous, pour lui, pour vous deux.
Arrêtez aussi de tous nous emmerder tout le temps : on a d’autres chats à fouetter. Vous n’avez plus l’utilité d’être une salope.

Les rôles on s’y adapte, on s’y complaît, vous avez le droit d’en changer.

P.S : Pierre Henri n’est pas mort, comme vous avez eu la connerie de l’écrire ; il va bien. Il est heureux, il est en mer.
Il y a deux jours j’ai découvert l’ampleur de son espace personnel, j’en suis abalobée, et vous ne l’avez pas encore compris.

P.P.S : prenez des cours de cuisine
http://www.ecolecuisine-alainducasse.com/fr/cours/64-Se-mettre-a-la-cuisine

Cet homme mérite d’être nourri correctement, à défaut du reste.

Salut.

Prenez le bien.
Je ne suis pas votre amie.
Ni votre soutien.

Daaphnée dit: 11 décembre 2013 à 19 h 32 min

Dites, Marcel, tous des pourris, surtout les élites et les puissants ? C’est comme cela que vous raisonnez, vous ? Moi, non .

rose dit: 11 décembre 2013 à 19 h 29 min

>bérénice
Ceci dit, que vous n’alliez pas rêver, je ne vous fais pas du gringue : je vous trouve laide et moche. Et ce ne sont pas les lunettes noires qui vous améliorent.
Ce qui n’empêche pas, qu’en ce qui concerne les images vous ayez quelque talent.

rose dit: 11 décembre 2013 à 19 h 17 min

en tout cas, vous revenez aux images et là vous êtes talentueuse bérénice.
Non je n’ai besoin de rien.
Non je n’attends rien.
Vous avez mis du temps !

rose dit: 11 décembre 2013 à 19 h 14 min

bérénice dit: 10 décembre 2013 à 22 h 25 min
Rose cette remarque pour affirmer que donner une visibilité à un événement, un mouvement une pensée, sort de l’ombre et du silence de l’insignifiance ce qui sans cela ne concernerait personne et ainsi les font advenir à l’aperception d’un plus grand nombre qui aura ainsi l’opportunité d’y réagir répondre de relayer et pourquoi pas donner forme à une action ou resteront indifférents.
Mais ce n’est pas vrai : tout prouve le contraire.
Prenez l’exemple des grottes de Bamiyan qui m’avaient scotchée.

Vous raisonnez en prime time : or, le prime time, à mes yeux, n’a strictement aucune intérêt ; on fait mumuse avec balivernes. Il restera copeaux de cendres.

>le boug. top gun mon cul. On est ou on n’est pas et vous n’êtes pas, ni l’un ni l’autre. Mais vous faites pas mal semblant, c’est vrai, je le reconnais : vous jouez bien. J’espère juste que cela vous rend heureux le temps où vous y croyez.

Marc Antoine dit: 11 décembre 2013 à 18 h 22 min

« Cambriolage chez Desmond Tutu pendant qu’il était à la cérémonie d’hommage à Mandela »

En Afrique du Sud, business is business !

Marcel dit: 11 décembre 2013 à 18 h 18 min

@Daaphnée
On pourra toujours appeler cela lutte interethniques, guerre de religions, lutte des classes, un peu tout à la fois, ce qui est pouilleux, c’est de violer l’intégrité d’un pays (le fameux droit d’ingérence kouchnérien, un PS auquel Jaurès aurait donné un coup de pied au cul !)à coup de bombes en faisant croire aux plus naïfs que l’intervention est humanitaire. Le président applique un principe mis en avant par Machiavel : si tu as des problèmes à l’intérieur, fout le blintz à l’extérieur.

bérénice dit: 11 décembre 2013 à 17 h 35 min

renato devient sourd, qui nous renseignera?
Sur ces créneaux jadis
il allait l’oeille vif
et l’oreille aux aguets
nous abandonne
AAAAAH jeunesse fondue
neige du sage, glace de l’érudit
sans toi las des jours et des nuits sans firmaments maintenant

daaphnée devise dit: 11 décembre 2013 à 17 h 09 min

Daaphnée dit: 11 décembre 2013 à 15 h 11 min
Pour autant, tous les musulmans de CFA ne sont pas des commerçants ..

sauf ce qui empochent des.. RCA

Voyez le lampiste ! dit: 11 décembre 2013 à 16 h 56 min

Daaphnée dit: 11 décembre 2013 à 15 h 25 min
Probablement mais éclairez notre lanterne, U !
C’est votre domaine .
u. en allumeur de réverbères ?

LéoBloomPold dit: 11 décembre 2013 à 16 h 53 min

des journées entières dans les arbres dit: 11 décembre 2013 à 14 h 31 min

Vous dites vrai. Il y a si longtemps que j’ai travaillé dessus… Elle travaillait comme bénévole à l’UGIF, pour ravitailler les prisonniers du camp de Drancy, si je me souviens bien. Et adoraient ses parents et son « amant »…
En ce qui concerne sa mort, je me suis effectivement trompé lourdement: quelques jours avant l’arrivée des Américains, elle a été battue à mort par une gardienne à Bergen Belsen d’où elle avait été transférée depuis Auschwitz.
Je n’ai jamais lu le Journal en version livre, juste le manuscrit, et les photocopies de la préface manuscrite de Modiano, en vrac. J’en possède un exemplaire qui porte les remerciements de l’éditeur, dans un garde meuble en France…J’ai assez mal vécu le battage qui a entouré la sortie du livre, les rivalités de personnes étaient assez peu dignes et déplacées en comparaison de la charge tragique du témoignage. Alors je suis très vite passé à autre chose…
Hélène Berr était la générosité incarnée; une jeune et belle femme dotée d’une haute et fine intelligence, d’une sensibilité à fleur de peau et d’un grand courage. Certes, elle vit (de vivre) tout à travers les autres…mais cette blessure qui va s’approfondissant est aussi la sienne.
Oui, il faudrait que je relise son Journal. Surtout que depuis j’ai dévoré ceux de Viktor Klemperer et de Mikhail Sebastian, dans des styles tout à fait différents.

Antoine dit: 11 décembre 2013 à 16 h 42 min

Quand je pense qu’on a pu me confondre bêtement avec JC : c’est confondant et déconcertant. Shakespearien ! Or, je me nomme Antoine, mon premier prénom est Marc et curieusement, je sors actuellement avec une mignonne qui se prénomme Germaine. Son premier prénom est Cléopâtre mais il ne lui plait pas, elle préfère Germaine ! Bizarre ! c’est confondant et déconcertant !

bouguereau dit: 11 décembre 2013 à 16 h 41 min

pour vontraube la vérité vaut moins que ce qu’il juge être ses interéts..bon sur ses interets il n’a pas un bon jugement, c’est ce qui le rend interessant aux autres dailleurs..ce qui l’a sauvé et le sauvera surement

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