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La République des livres

Simenon n’est pas le Balzac du XXème siècle

Par Hervé Plagnol

Un des clichés les plus courants dans les rubriques littéraires des journaux, de même que chez ceux qui s’intéressent à la littérature, consiste à considérer Georges Simenon comme le Balzac du XXe siècle. Un tout récent dossier sur Simenon, réalisé par la Revue des deux mondes, quoiqu’excellent, faisait état, de nombreuses fois, de cette rengaine :

« Simenon, le Balzac du XXe siècle ».

De fait, les clichés ont souvent la vie dure, d’autant plus qu’une fois assénés comme une évidence, on ne prend pas vraiment la peine de se demander s’ils sont fondés. Or, une analyse un peu plus précise des œuvres des deux écrivains montre que le lien entre eux est beaucoup plus distendu qu’il n’y paraît. Plus encore, la littérature de Georges Simenon se situe à l’opposé de celle de Balzac.

Qu’est-ce qui justifie en fait l’expression Simenon, le Balzac du XXe siècle ? D’une part la dimension de l’œuvre, les centaines de romans de Simenon, les centaines de personnages mis en scène, n’ayant rien à envier à l’ampleur de La Comédie humaine. D’autre part, on évoque souvent le contexte des romans du créateur de Maigret, qui se situent dans leur majorité en France et présentent une description de la France du XXe siècle comme celle de Balzac présentait la France du début du XIXe siècle.

Les deux auteurs s’affirment comme des repères incontournables de leur époque, des auteurs primitivement considérés comme populaires mais ensuite respectés, vénérés comme des géants de la littérature. Leur vie en témoigne. L’un et l’autre ont commencé leur carrière en écrivain de romans dits « faciles », sous pseudonyme, avant d’atteindre de plus hautes ambitions sous leur vrai nom.

Grande ampleur, description d’une réalité bien ancrée dans leur société, maturité progressive de l’écriture, ce sont là des ressemblances qui ne suffisent pas pour faire du second l’héritier du premier. A ce titre, Simenon serait tout autant l’héritier de Zola, Jules Romains Proust ou de quelques autres. Regardons de plus près, pour constater que les oppositions l’emportent nettement sur les ressemblances.

D’abord, une évidence. Simenon, à part Maigret et son entourage immédiat (ses collègues policiers, son épouse) n’a jamais pratiqué le retour des personnages comme l’a fait Balzac. Une différence qui n’est pas anecdotique. Balzac a conçu son œuvre dans sa globalité, dans son unité, comme une représentation d’un monde cohérent où chaque roman se relie à d’autres, constitue un pan spécifique de ce qu’il voulait mettre en scène. C’est pourquoi il a classé sa Comédie humaine en scènes de la vie privée, de la vie parisienne, de la vie politique, etc. Chez lui, le retour des personnages n’est pas une idée venue fortuitement mais un principe qui devait découler de la conception globale de l’œuvre.

Simenon, pour sa part, a écrit des romans qui se superposent les uns aux autres, des récits nés d’idées, de personnages et de situations qui sont venus les uns après les autres. Aucun indice, dans sa vie ou ses déclarations, ne permet de dire qu’il avait un plan, voire même une vague idée d’un plan préconçu. « J’écris des romans », répétait-il, sans préciser davantage son intention. Le seul classement qu’il ait présenté était la séparation entre ses « romans durs » et les Maigret, qualifiés par lui de travail de délassement.

De là découle une autre différence fondamentale. Les personnages de Balzac ont été à juste titre qualifiés comme des types, à l’instar de ceux de Molière. Rastignac est resté comme le type même d’un ambitieux, et c’est ainsi que l’entendait Balzac. Il ne faut pas caricaturer, certes : il y a plusieurs ambitieux dans La Comédie humaine et chacun revêt des caractères individuels, spécifiques. Rastignac n’est pas le politicien de Marsay ni le malheureux Rubempré.

Nucingen, le type même d’un homme d’affaires sans scrupule, n’est pas le banquier Keller ni l’avare Gobseck. La complexité de chacun, leur rôle dans le romanesque balzacien leur confèrent des spécificités. Mais le principe qui les mène reste l’argent et la quête de richesses. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a pu écrire que les trafics de Nucingen préfiguraient la finance folle de notre époque.

Les personnages de Simenon sont le contraire de ces types. Ce sont des individus, tout simplement. C’est leurs caractères propres, individuels, non réductibles à des types qui leur donnent leur épaisseur. Plus ils sont individualisés et plus vrais ils sont. « Je veux décrire, l’homme nu », répétait souvent Simenon. C’est-à-dire l’homme dans son essence, dépouillée des oripeaux de la société. On aurait du mal à classer les personnages de Simenon dans des catégories alors qu’on peut aisément le faire avec les personnages de Balzac.

Du coup, le drame romanesque fonctionne de manière inverse, qu’il s’agisse de Balzac ou de Simenon.  Chez le premier, chaque personnage « bourré de passion jusqu’à la gueule », selon le terme de Baudelaire, provoque l’intrigue romanesque par sa propre action. Chaque personnage crée ou tente de forcer son destin, par son ambition, son amour, sa quête économique, artistique ou scientifique. Il y a une dynamique chez Balzac qui est celle de ses personnages qui tentent de modeler la société à la hauteur de leurs désirs, de leurs ambitions. C’est ce qui a permis de dire que son œuvre est celle d’un visionnaire, d’un auteur qui révèle une société en perpétuelle mutation, celle que lui imposent ses personnages.

Chez Simenon, c’est la situation, le destin, la société à un moment donné qui s’impose au personnage, lequel tente de survivre au milieu de son drame. On sent beaucoup moins le caractère visionnaire de son œuvre. S’il y a évolution, c’est qu’il a écrit chaque roman à une période différente. Ceux de 1932 ne se situent pas dans le même contexte que ceux d’après-guerre, évidemment. Ce sont des photographies successives qui se superposent. C’est ce qui fait aussi que Simenon n’a pas eu de réticence ou de problème pour écrire des romans qui se situaient aux Etats-Unis, voire écrire aux Etats-Unis certains de ses romans les plus français. C’est que, de part et d’autre de l’Atlantique, « l’homme nu » reste le même, avec ses traits les plus personnels qui se retrouvent pourtant aussi, chez d’autres individus, à l’autre bout du monde. Il saisit cet « homme nu » à un instant donné, hors du temps ou d’une évolution longue. On ne pourrait pas imaginer, chez Simenon, un Vautrin évoluant du bagnard jusqu’au rôle de chef de la police en passant par l’initiateur de la jeunesse de son temps.

Ce n’est pas un hasard si, contrairement à Balzac, presque aucun roman de Simenon ne tient compte de l’actualité, de l’histoire en train de se faire. Et pourtant, que de bouleversements durant sa vie ! C’est que, « l’homme ne vit pas l’Histoire avec une majuscule mais vit des histoires », écrivait Simenon. Balzac, lui, se voulait Historien. Il ancre ses récits dans l’Histoire, dans les grands mythes et les grands textes de la littérature universelle. Directement ou implicitement, il se fait juge de son Histoire (de la presse, de l’argent, des aristocrates, de la bourgeoisie, etc.) alors que la devise de Simenon est de « comprendre et ne pas juger ». De ces différences découlent une écriture et un style radicalement différents, indépendamment du fait qu’ils ont écrit à un siècle de distance.

Le roman de Balzac « met en scène » un personnage. Il le présente dans sa cohérence, entre son aspect physique, son contexte, sa culture, son cadre, son intention, ses relations avec les autres, avant de le mettre en action, d’exercer son ambition, sa passion. C’est une écriture nécessairement détaillée, précise, exhaustive, destinée à expliquer l’évolution à venir de l’individu mis en scène.

L’individu de Simenon, lui, ne fait pas forcément l’objet d’une description globale, en tout cas pas au début ou pas d’un seul tenant. Il s’impose avant son contexte. Le style de Simenon est impressionniste, pointilliste. Les paragraphes sont courts, passant d’une notation à l’autre, évoquant un trait propre au personnage, au fur et à mesure que l’action ou la réflexion le rendent nécessaire.

Bien sûr, Balzac et Simenon sont cohérents avec la forme de leur siècle. Forme classique pour le plus ancien, forme impressionniste pour celui du XXe siècle, siècle de Freud et des grandes découvertes de la psychologie. Mais ce n’est pas qu’une différence d’époque qui les distingue. C’est aussi le projet du romancier qui impose cette différence. « L’homme nu » de Simenon ne se comprend que trait par trait, jusqu’à la fin du récit ; « l’homme-passion » de Balzac doit se comprendre dès le début du roman pour en expliquer le récit.

Simenon dira lui-même qu’il « n’a aucun point commun avec le romancier de La Comédie humaine, sinon peut-être l’abondance ». Ce qui l’intéresse chez Balzac, après avoir, évidemment , reconnu la grandeur de son œuvre, « ses deux mille trois cents personnages qui vivront éternellement », c’est, justement, le personnage qu’est Balzac. « Le plus grand et le plus pathétique des créateurs ». Un créateur qui montre qu’écrire est une vocation, un renoncement, sinon une malédiction ou une maladie ». Dans l’émission de Roger Stéphane « Portrait-souvenir » sur Balzac, comme dans le texte du même nom, il décrit longuement les aspects de Balzac qui le passionnent le plus, ses relations avec sa mère, le diagnostic porté par un médecin sur sa santé, le tempérament d’écrivain et les sacrifices qu’il fait pour son œuvre. Simenon évoque Balzac comme il évoquerait un de ses personnages à lui : un homme aux prises avec son destin mais aussi un homme à l’ambition artistique sans concession. Pas un mot sur ce qui, dans La Comédie humaine, pourrait l’avoir inspiré.

Au fond, ce qui passionne le plus Simenon et le relie à l’auteur de La Comédie humaine, c’est le personnage de Balzac lui-même.

HERVE PLAGNOL

(article à paraitre bientôt dans le Courrier balzacien, revue des amis de Balzac)

(« Balzac et Simenon » photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

6 Réponses pour Simenon n’est pas le Balzac du XXème siècle

Petit Rappel dit: à

Merci de cette salubre mise au point qui remet les pendules à l’heure avec équité. Je ne vois pas Simenon écrire Seraphita, et ce n’est pas manquer de respect à sa mémoire que de le dire.
Au plaisir de vous lire.
MC

alain dit: à

Simenon ne boxe pas dans la même catégorie que Honoré de Balzac . Pour mourrir Hugo lui tenait la main, ce n’est pas pareil!.

Candide dit: à

C’est Gide qui a écrit que Simenon, était, peut-être, le Balzac du XXème siécle.
Beaucoup de choses fausses dans cet article. Ecrire que Simenon ne tient pas compte de l’actualité » est une contre-vérité.Enorme.
Monsieur Plagnol, vous n’avez pas lu Simenon ou alors sa fiche Wikipédia !
Il faut vous procurer Tout Simenon, de toute urgence.Il y en plein sur internet. Pour pas cher.

xlew dit: à

N’élire Aucun goût particulier pour la contradiction – et n’ayant pas encore lu le dossier de la Revue – n’empêche pas, par delà les accroches de convention et les généralités propres au journalisme, de trouver que le rapprochement Balzac-Simenon n’est pas si bancal que cela.
Simenon, balzacien en Balzac, pour reprendre l’auteur de l’article, c’est saluer un écrivain de manifestes : « Simenon, qui a oublié d’être bête, est le détective du passé balzacien », pour le dire autrement mais en gardant le tour d’esprit d’André Breton.
In ovo, dans le tube de l’oeuvre balzacienne, au coeur de la boîte, il refait du tissu littéraire dans les plis d’une peau de chagrin étendue jusqu’au ciel, trace dessus un plan de métro, une carte du Loiret, c’est une sorte de vaccine stylistique sur pièce que le docteur Sim entreprend.
Il poursuit les enquêtes de son commissaire au moment où s’écrit le Nouveau Roman qui ne tient pas Balzac pour l’un de ses saints patrons, au moins Robbe-Grillet.
Le père de Maigret à des antennes, ne déduit jamais rien, il sent, respire son temps, n’aime peut-être pas trop s’éloigner des avant-gardes, surtout lorsque la critique vous abrite sous l’ombrelle de Gide éternellement, le goûte, en recompose les histoires de l’Histoire, redevenue petite, son domaine français particulièrement désenchanté.
Un passé de Balssa qui s’est gonflé, interminable, comme sous l’effet d’une levure, que Simenon habite en troglodyte, les distensions de style n’étant que les épreuves imprimées sur le marbre d’un combat entre deux écrivains, matière noire d’un art poétique
qui ne fait rien se rejoindre, aux héliosphères
fonçant dans la nuit, deux bulles d’une seule
écriture, deux bibles dont les signets sont éparpillés dans l’air.
Où l’on observe la rétraction de la peau sous le scalpel du grand jouisseur belge de la vie.
Sans perdre de vue que Simenon, tout nu qu’il voit l’Homme, guettait chez lui le jaillissement de la petite étincelle, l’Homme de passion finissant à son tour toujours nu, s’il est bien constitué.
Simenon, qui devait redouter comme la peste de se faire baguer comme un pigeon par une femme ou devoir quelque chose à une concession d’ordre mondain, bien qu’il tombât sous le joug des deux, devait rêver, devant son lac à Lausanne ou Genève, à un ange de l’envergure de celui de Séraphita, voir Eveline Hanska comme une femme d’intérieur – celui du profond monde humain – la sublimer, comme il sublima peut-être la jeune havraise Modeste Mignon, cristallisée en autant de Cécile, ;-), @ MC.
Balzac-Simenon, deux dissociables compères
qui ne se lâchent pas.

MC dit: à

Bien récupéré,Xlew, pourtant pas convaincu.
Mais ces nuances devaient être apportées.
Bien à vous, et au plaisir de vous lire.
MC

Hervé Plagnol dit: à

Pour répondre à Candide
Si, ami, j’en ai lu des romans de Simenon ! Depuis l’âge de douze ans et j’en ai 66 aujourd’hui! Tout Simenon (Presses de la Cité) est bien dans ma bibliothèque, y compris les dictées de sa fin de vie où, intéressant, il cite deux ou trois fois ses lectures. Pour rectifier : je ne crois pas que Gide ai dit que Simenon était le Balzac du XXe siècle. Il a dit que Simenon est le plus romancier de nos écrivains ». Quant à l’actualité, je défie de trouver un roman de Simenon qui évoque explicitement l’actualité. Sauf peut-être la guerre dans un ou deux, ou simplement dans « le Train ». Pour lui, « l’homme nu » qu’il cherche est le même quoique dans des situations différentes, au-delà des circonstances politiques, sociales, etc. Rassurez-vous : j’ai une passion pour Simenon à qui j’écrivais à douze ans. Si je dis qu’il n’est pas le Balzac du XXe siècle c’est que je l’aime différemment. C’est tout.

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