Ces silences que Patrick Modiano fait tenir derrière la vitre
Bien qu’un roman ne se réduise surtout pas à son sujet ni à son thème, on ne résiste pas à la manière dont Patrick Modiano le fait lui-même de son roman dans son roman. Ca se trouve à la page 76 de L’Éléphant (112 pages, 16 euros, Gallimard) : « C’est l’histoire d’un homme qui observe avec des jumelles quelques personnes qui habitent dans des appartements voisins du sien… Et le spectacle de ces personnes fait revenir à la surface des bribes de son passé. Voilà. » Voilà. Son personnage principal s’appelle Ludo Van Walle. 1,95 m, 120 kgs. D’où le surnom qu’il s’est lui-même donné : « l’éléphant ». C’est un spectateur nocturne travaillé par l’amnésie alors qu’il est censé écrire ses mémoires. Tel qu’il nous est présenté, regarder les gens chez eux à la jumelle est son activité, sa profession dirait-on, même s’il exerce son talent rémunéré comme lecteur/traducteur chez un éditeur en obsessionnel du mot juste, trait de caractère de l’auteur et raison profonde de son hésitation à achever ses phrases. Il observe en permanence les gens à la fenêtre. Ceux d’en face. Comment les lecteurs cinéphiles que nous sommes à peu près tous n’en seraient-ils pas renvoyés au film d’Alfred Hitchcock Rear Window/ Fenêtre sur cour adapté d’une nouvelle de William Irish ? En revoyant le film, on retire la même impression qu’après avoir lu L’Éléphant : pourquoi les gens que l’on observe chez eux depuis l’extérieur ont-ils toujours l’air de baigner dans la solitude ? Du moins en apparence car on ne vit pas seul lorsqu’on est habité par ses spectres et ses fantômes. Insoupçonnables sont les frêles silhouettes qui abritent des multitudes en elles. Ce sentiment est renforcé par ses descriptions en lignes de fuite de paysages urbains toujours vides ou à peu près. On se croirait dans lapittura […]
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