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La République Des Livres par Pierre Assouline
André Suarès sans compromis, avec la musique non plus

André Suarès sans compromis, avec la musique non plus

La musique serait-elle le seul domaine où il est permis à celui qui se pique d’en parler de n’être pas cohérent ? D’être même paradoxal ? Voire carrément contradictoire ? Vladimir Jankélévitch soutenait cette idée ; il avançait que l’on peut écrire ce que l’on veut sur la musique sans avoir à se justifier ; il disait que, pour tout argument, il suffit de trancher par un péremptoire : « La musique, c’est comme ça ». Le philosophe, qui n’était pas que mélomane mais également musicien (à la différence de Michel Onfray que Philippe Cassard habille ici pour l’hiver et toutes les autres saisons) s’exprimait ainsi à propos d’une haute figure qu’il admirait, et qui serait aujourd’hui totalement oubliée sans les efforts de Michel Drouin, Robert Parienté, Yves-Alain Favre et autres acharnés à diffuser sa pensée : celle d’André Suarès (1868-1948), écrivain et essayiste inclassable, pilier de la Nrf et conseiller artistique du collectionneur Jacques Doucet, insurgé permanent, marginal et pourtant essentiel à notre intelligence du siècle historique, politique, littéraire et musical (et régulièrement confondu, pour son malheur, avec le journaliste Georges Suarez fusillé à la Libération).

Il est vrai que son étrange personnalité, superficiellement désignée comme celle d’un imprécateur au motif qu’il usait volontiers d’un ton de Cassandre et se drapait dans ses ténèbres intérieurs, reflétait en réalité un tempérament d’une haute exigence intellectuelle, d’une absence de compromis sans mélange, d’une intransigeance sans détour ; cela n’en faisait pas nécessairement un homme de bonne compagnie, c’est peu de le dire, mais un visionnaire d’une rare acuité. Il fut, faut-il le rappeler, l’un des très rares, dans des articles assez violents car destinés à secouer l’opinion, à mettre en garde l’Occident contre les dangers de l’hitlérisme et du national-socialisme dès 1933. Un an après, l’article dans lequel il exhortait les européens à prendre Mein Kampf au sérieux et à y lire un programme d’extermination lui valut de se faire traiter d' »hystérique » par Jean Schlumberger et valut des désabonnements à la Nrf. Cioran a cru déceler dans son attitude une pose de génie incompris, ce qui jette inutilement le soupçon sur la sincérité de ses engagements alors qu’il les avait payés d’une totale solitude – et qui est assez mal venu sous la plume d’un homme qui, à la même époque, cédait aux sirènes roumaines du fascisme. Au vrai, son considérable orgueil était entièrement gouverné par un sens profond de l’absolu en toutes choses. Ce qui est par essence asocial.

De son œuvre prolifique, on retient le plus souvent Vues sur l’Europe (1936) au pessimisme si prophétique ; Le Voyage du Condottière, qui est l’une des choses les plus subtiles, et les plus exemptes de lieux communs (un exploit avec un sujet qui en ruisselle !) qu’un Français ait jamais écrites sur l’Italie ; ses portraits et exercices d’admiration d’auteurs du Grand siècle… On connaissait ses livres sur la musique (Wagner, 1899, Debussy, 1920, Musique et poésie, 1927 et Musiciens, 1931) ; ses articles sur la musique aussi, mais par sauts et gambades, grappillés ici ou là, au hasard des recherches. Assez pour se faire une idée du gisement que devait constituer la somme de ses textes envoyés à la Revue musicale. Ils sont d’un écrivain qui vit la musique de l’intérieur, à l’opposé de ceux qui jugent sans être du bâtiment, en fonction d’une pensée, de nature à faire naître ou comprendre le sentiment : « Ils ignorent que penser en musicien exige une marche exactement contraire ». Aussi on ne peut que saluer la parution de Sur la musique (218 pages, 21 euros, Actes sud). Une mine. On y découvre de quoi ravir et de quoi exaspérer, à l’excès dans un cas comme dans l’autre, preuve que l’on se trouve bien chez l’ombrageux Suarès et chez nul autre. Il suffit de savoir qu’il aurait cru indigne de ne pas se placer en permanence « à l’octave de sa passion » comme le suggère Stéphane Barsacq dans une préface dont l’empathie n’annule pas le sens critique.

Il tenait la musique pour « la forme sensuelle de la mystique ». On pourra commenter la formule ad infinitum. Et d’autres encore car il ne déteste pas le genre : «Charlot, c’est Jésus-Christ moins la parole » note-t-il dans un beau chapitre consacré à celui qui portait son galurin comme une couronne d’épines. Quand on est seul à crier dans le désert, et qu’on le fait en gonflant la voix, on ne se fait pas des amis si l’Histoire vous donne raison rétroactivement. Est-ce pour cela qu’André Suarès n’a guère été loué pour les erreurs de jugement qu’il n’a pas commises, quand tant d’intellectuels l’ont été soit pour la prétendue générosité des leurs, soit pour avoir eu le courage de les reconnaître ?

Lorsqu’il recevait un visiteur et que leur conversation avait été agréable, André Suarès était homme à remercier son interlocuteur en lui jouant un morceau de piano. S’il plaçait Bach au plus haut, il gardait Wagner au plus près de lui. Comme si le Walhalla était son jardin secret. Bref, Wagner est grand et Suarès est son prophète. Il y en a bien d’autres, mais avec des réserves. Beethoven le toucha, mais il ne le touche plus : « J’aime Beethoven, mais j’aime mieux la musique ». Débrouillez-vous avec ça ! Pas de complaisance en lui. « Il n’y a que les Allemands pour être injurieux et grossiers comme des Boches » écrit-il avant de rappeler à ceux qui vomissent sur Mendelssohn qu’ils vomissent ainsi sur leurs mères qui chantaient ses Romances sans paroles.

Les articles donnés à la Revue musicale entre 1912 et 1936 et rassemblés dans ce nouveau recueil permettent de vérifier la ligne directrice d’une pensée, et l’arrière-pays du goût musical d’un écrivain qui assistait assez souvent, dans l’impuissance parfois, au combat entre ce qu’il pensait et ce qu’il sentait. S’il fallait en résumait l’esprit d’un trait, on dirait : tout pour les Allemands, rien pour les Italiens ! A ses yeux, les premiers sont la musique faite peuple, ils la servent au lieu de s’en servir, ils possèdent une langue des plus admirables lorsqu’elle est chantée ; alors que les seconds ne produisent que musicaille,  béatitude sentimentale, même s’il concède, tout de même, que Verdi a fait de la musique, mais lui seul en son temps ! Les autres époques du génie italien sont à peine mieux traitées. Tout de même, expédier le Stabat Mater de Pergolèse comme un truc « pour enfant de chœur qui chante à l’Opéra », faire la moue devant Palestrina, concéder le génie de Monteverdi du bout des lèvres, balayer Vivaldi d’un revers de main (mais a-t-il jamais pu écouter ses opéras baroques ?)… Sans compromis, en musique comme en littérature. Mais sans la moindre justification (Jankélévitch eut approuvé) même si on n’est pas dans le j’aime/j’aime pas du béotien. Peu lui chaut, d’autant que ce Français de Marseille nous plante là avec une énigme bien dans sa manière : « Je ne suis pas allemand : voilà ce qu’un Italien ne pourra jamais comprendre ».

André Suarès était le genre d’homme à parcourir l’Allemagne pour y écouter différentes versions de Passion selon Saint Matthieu, avant de conclure que celle produite à Paris, un soir du saint vendredi telle qu’on la donnait à Leipzig, était infiniment supérieure à celles qu’il avait entendues à Mayence et Francfort car « les chanteurs y sont tout entiers à ce qu’ils chantent (…) Les voix sont des nefs qui se meuvent en parallèle et se rencontrent dans l’harmonie ». Mais quand on entend encore résonner ses philippiques anti-nazis perçues comme anti-allemandes, et qu’on lit les lignes suivantes extraites d’un numéro de la Revue musicale de juin 1935, l’année même où il écrivait dans un journal « Il n’est pas permis à un peuple humain et noble de traiter avec l’Allemand », on comprend qu’André Suarès ait été un homme à part :

« Qui entend la Passion selon Saint Matthieu comme on la donne à Leipzig, se sent désarmé devant les Allemands. Le peuple capable de créer une telle œuvre, et de la rendre comme elle a été créée, un tel peuple est absous. Quoi qu’il fasse, on ne peut le haïr. On lui doit la justice, qu’il refuse aux autres. Et ses égarements, ses excès, ses crimes mêmes sont effacés par une puissance si harmonieuse et tant de haute vertu. On dit de Timour ou Tamerlan qu’il est né les mains pleines de sang. L’Allemand est né les mains pleines de massacres, et l’âme pleine de musique. Le sang n’est rien ; mais la musique est tout, parfois ; et parfois, le tout est musique ».

A lire et à méditer ne fut-ce que pour mieux comprendre comment cet antinazi absolu de la première heure, dont on a voulu faire un germanophobe, était capable, publiquement et simultanément, de maudire l’Allemagne de son temps sans jamais relâcher la poigne de son verbe, tout en chérissant l’Allemagne de son cœur sans jamais lui compter son affection.

(« A la Fenice, Venise, au début du XXIème siècle » photo Passou ; « André Suarès en voyage en Italie à la fin XIXème siècle » photo D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Musique.

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commentaires

611 Réponses pour André Suarès sans compromis, avec la musique non plus

MCourt dit: 5 juin 2013 à 13 h 53 min

Encore faudrait-il citer une tradition de critique Germanophobe relancée par 1914, dont l’opuscule Germanophilie de Saint Saens, les anathèmes de d’Indy, et jusqu’à Suarès lui-même pour la neuvième, paraissent avoir produits de beaux fruits.
De nos jours, c’est la charge anti-Boulezienne qui fait recette. Est-ce totalement immérité?
Bien à vous.
MCourt

OneNote dit: 5 juin 2013 à 13 h 09 min

Ce qui semble aussi « insupportable » à John Brown, c’est que Suarès, malgré tous ses défauts, ait eu raison avant les autres (et contre les autres) sur la nature du régime nazi, comme Richard Millet, Renaud Camus et quelques autres parias des lettres (citons, à gauche, Jack-Alain Léger et Thierry Jonquet) pourraient bien avoir raison sur le danger intrinsèque que représente l’islam pour notre civilisation.

Car ce que JB dit de Millet n’est pas très éloigné de ce qu’on disait hier de Suarès : scandaleux, excessif (donc insignifiant, selon un adage stupide), dangereux. L’accusation bouffonne d’islamophobie a simplement remplacé celle, grotesque, de germanophobie. Et pour faire taire les oiseaux de malheur, c’est toujours la même méthode : on s’appuie avec mauvaise foi sur leurs déclarations les plus caricaturales, on les tourne en dérision (lire l’article immonde de David Caviguignoli sur R. Camus) pour éviter d’avoir à répondre à leurs questions les plus gênantes. Le débat est escamoté, et hop ! le tour est joué…

Daaphnée dit: 4 juin 2013 à 10 h 13 min

Apparemment, Sergio, il y a un(e) maniaco-dépressiv(e) qui soigne son mal en recopiant des posts anciens et en usurpant mon pseudo (3 juin 2013 à 20 h 48 min et 3 juin 2013 à 20 h 35 min)
alors, oui c’est bien le moment que la yam soit fin prête … il fait beau, la vie est belle ..

Sergio dit: 3 juin 2013 à 23 h 31 min

Daaphnée dit: 3 juin 2013 à 20 h 48 min
Yam est fin prête

Oui oui on va mettre un produit spécial à l’intérieur ça va bomber…

John Brown dit: 3 juin 2013 à 21 h 20 min

« John Brown, vous connaissez Sainte Anne La Palud ? » (rédigé par Des journées entières dans les arbres)

Vous pensez si je connais Sainte-Anne-la-Palud, c’est là que j’ai découvert la Bretagne, j’avais six ans, et au pardon, à l’époque, pour les femmes, pas question d’y aller autrement qu’en robes brodées et coiffes. Et en chars à bancs.

John Brown dit: 3 juin 2013 à 21 h 13 min

Johnny, je trouve que tu te repètes un peu. Gaffe, souviens-toi de Rabelais… « Qui croit péter souvent se conchie ». (rédigé par Chaloux)

Arrête, Chaloux,s’il te plaît, je souhaite passer une soirée paisible, sans injures et, si possible, dans un climat de courtoisie. réciproque.

Vit et bien ? dit: 3 juin 2013 à 21 h 06 min

Daaphnée dit: 3 juin 2013 à 20 h 48 min
Au delà, le corps vit .

Bravo Chaloux.
Mais pourquoi ce petit doute m’habite-t-il ?

Daaphnée dit: 3 juin 2013 à 20 h 48 min

(pour votre gouverne, U., moi aussi je ne pratique que ce blog, cela me suffit ..
Au delà, le corps vit ..
Ouf ! j’ai eu peur un instant- Sergio, dites-moi que votre Yam est fin prête …………… SERGIOOOOOOOOOOOOOOO !
Bon sang!
Sergio, Faites tourner votre bécane, je vous rejoins en route ! )

Daaphnée dit: 3 juin 2013 à 20 h 35 min

Mon U.-chéri-de-mon-coeur, vous savez bien qu’on ne peut pas poser à notre tour sans un sentiment de trahison, les limites de ce que la bonne raison de nos maîtres nous ont appris poser.
C’était le minimun « syndical’, qu’ils se devaient de nous transmettre ..
Ayons l’humilité d’admettre ce minimum que la raison commune reconnaît de toutes les façons. N’en rougissez pas.

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