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La République Des Livres par Pierre Assouline
Arthur Koestler dérange encore

Arthur Koestler dérange encore

Tiens, une nouveauté chez Gallimard ! Dans le programme de la rentrée, cela va de soi ; dans le hall de la maison, moins. L’entrée du 5, rue Gaston-Gallimard, anciennement rue Sébastien-Bottin, lieu mythique que la mémoire littéraire a d’ores et déjà inscrit classé monument historique et virtuellement rajouté à l’inventaire supplémentaire, carrefour permanent d’écrivains, d’éditeurs, de journalistes, de libraires, de représentants, ce nœud de la Maison est d’ordinaire décoré de portraits d’auteurs de la dernière rentrée en date. Ils y sont toujours ; mais depuis le début de la semaine, une imposante sculpture trône parmi eux. Cette œuvre sur bois datant de 1994 et signée de Jean-Louis Faure, artiste et petit-fils de l’historien de l’art Elie Faure, appartient au musée Vivant-Denon de Chalon-sur-Saône ; mais jusque là, elle était en dépôt chez son ami Régis Debray. Celui-ci l’a incluse dans Le Stupéfiant image, l’album richement illustré et commenté qu’il publiera en septembre, chez Gallimard naturellement. Il y analyse « la complexité de ses rébus narratifs » et la satire selon Faure “croisement de Raymond Roussel et de Raymond Aron, qui oppose le cocasse au boursouflé et triomphe du cauchemar par le calembour. Il a inventé en quelque sorte le réalisme libertaire.” Le sculpteur est présenté comme un écrivain-ébéniste au motif qu’il accorde une grande importance à l’intitulation de ses oeuvres. Bêtise de l’intelligence était le titre donné par Pierre Pachet et Jean-Louis Faure au livre qu’ils ont concocté autour de celle-ci. Régis Debray, quant à lui, la présente ainsi :

 “Les trois protagonistes de l’après guerre, le visage de l’un masqué et cornu comme un démon africain, les deux autres, face à lui, aux visages blêmes et reconnaissables, illustrent un moment emblématique et particulièrement saumâtre de notre histoire intellectuelle : « Jean –Paul Sartre et Simone De Beauvoir refusant de serrer la main d’Arthur Kœstler ». Sous les pieds du trio, un tiroir coulissant, le portrait de Staline.  L’anecdote fait fable. Sa morale en résine, laiton, bois peint et Plexiglas nous souffle que la culture aussi peut être un aveuglement”

Jean-Louis Faure a eu pour ambition de fixer ainsi un événement d’une haute portée symbolique dans l’histoire des idées au XXème siècle : « Il s’agissait de montrer le moment exact où toute ambiguïté s’efface au profit d’une confrontation inévitable » est-il précisé dans un cartouche sous l’escalier du hall où l’œuvre interpelle les visiteurs.

Brève explication de texte en forme de rappel historique : en octobre 1946, Arthur Koestler entre dans le cercle de Sartre et Beauvoir à Paris ; évoquant l’épisode dans La Force des choses (1963), celle-ci parle plutôt d’ « irruption » et fait état de sa personnalité « tumultueuse ». C’est le moins qu’on puisse dire s’agissant d’un intellectuel à la biographie mouvementée et à l’intelligence aussi aigue que nerveuse, qui se définit comme le « Casanova des utopies » pour les avoir toutes essayées et être revenu de toutes les formes de messianisme, entré au parti communiste allemand en 1931 qu’il fuit sept ans après au moment des procès de Moscou, porté tant sur l’alcool que sur les femmes (d’ailleurs, d’un certain point de vue, le Koestler de la sculpture donne plutôt l’impression de leur mettre la main aux fesses), absolutiste d’une certaine violence, qui eut l’immense mérite de pousser la gauche à prendre ses distances avec le communisme grâce à son terrible réquisitoire contre la « justice » stalinienne dans Le Zéro et l’infini/ Darkness at Noon (Londres, 1940 puis Paris, 1945). Un livre qui connut un retentissement considérable et lui valut d’être boycotté par l’intelligentsia de gauche en France. Sartre et Beauvoir, qu’il considérait comme des « idiots utiles » instrumentalisés par Moscou, le tinrent dès lors pour un traître et un valet des Américains ; ils lui reprochèrent sa dénonciation du système concentrationnaire soviétique, susceptible de donner des arguments à l’impérialisme. Leur rupture fut consommée en 1949 (Michel Laval a consacré une remarquable biographie à Arthur Koestler. L’homme sans concessions, Calmann-Lévy, 2005). Au vrai, Koestler eut ceci de de salutaire qu’il ne se contenta pas d’alerter : en raison de sa personnalité, il ne cessa dans le même temps de déranger les consciences.

En tout cas, Antoine Gallimard a eu l’idée de demander à Régis Debray de la transférer dans le hall de la maison d’édition. On jugera l’initiative audacieuse, malicieuse ou provocatrice, c’est selon ; n’empêche qu’elle n’est pas anodine chez l’éditeur des œuvres de Sartre et de Beauvoir –mais pas de celle de Koestler ; car si un éditeur de cette importance est par nature porté au consensus, lequel lui permet d’accueillir et de faire coexister pacifiquement des auteurs aux sensibilités différentes sinon hostiles, cette sculpture est tout sauf consensuelle. On ne serait pas étonné d’apprendre qu’elle provoque quelque friction. Parmi les auteurs de la maison, Claude Lanzmann, héritier de la revue Les Temps modernes et veuf Beauvoir/Sartre, devrait en principe s’étrangler de colère. Quant à Annie Cohen-Solal, auteur de « la » biographie de Sartre (1980, Folio), elle publie ces jours-ci un essai Renaissance sartrienne chez … Gallimard ; elle y fait notamment remarquer que le message du philosophe demeure un outil de référence aux intellectuels pour déchiffrer leur époque, un peu partout dans le monde sauf en France « où l’on s’amuse à chercher des poux dans la tête de Socrate ».

Ce vendredi 7 juin, cinquante après la publication des Mots, une « Nuit autour de Jean-Paul Sartre » est organisée à l’Ecole normale supérieure avec force table-rondes, films, concerts, expositions. Ce sera l’occasion de prendre la température du sartrisme ambiant (on lira ici un récent éloge du philosophe) et la mesure de son influence. La lucidité d’Arthur Koestler contre l’aveuglement de Sartre aura-t-il droit à une minute au cours de cette nuit ?

(Photos Passou)

Cette entrée a été publiée dans Histoire, vie littéraire.

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commentaires

835 Réponses pour Arthur Koestler dérange encore

OneNote dit: 25 juin 2013 à 11 h 20 min

Maintenant que l’émotion est retombée, la vérité commence à sortir :

Le 5 juin, le militant antifasciste Clément Méric était tué à Paris, à la suite d’une rixe qui l’avait opposé à des skinheads. La police judiciaire de Paris s’est procuré des images de l’agression, capturées par une caméra de surveillance de la RATP, au niveau de la station Havre-Caumartin. RTL a pu les consulter. Ce qui se confirme ?

1. L’affrontement

Les images montrent le jeune militant « se précipiter vers Esteban Morillo, le meurtrier présumé, alors de dos, semble-t-il pour lui asséner un coup. Le skinhead se retourne alors et le frappe avec son poing en plein visage », indique-t-on sur RTL. Méric tombe immédiatement au sol.

2. Le coup

Toujours selon RTL, « L’image ne permet pas de dire de façon formelle si Esteban Morillo donne un deuxième coup, ni s’il a ou non un poing américain ».

3. L’identité du meurtrier

L’identité du meurtrier est en tous cas confirmée, tout comme l’hypothèse de la mort provoquée par un coup et non par la chute sur le bitume.

4. Méric n’a pas été lynché

Une fois à terre, le jeune militant ne reçoit pas de coups supplémentaires.

En résumé, CM était un lâche et une tapette, mort d’une bourre-pif linoventuresque en faisant les soldes. Les cons meurent connement, c’est leur destin.

z comme queneau dit: 9 juin 2013 à 16 h 34 min

l’ironie de cette exposition est plaisante mais qui eut l’initiative de la proposer ? a-t-elle été préférée à d’autres propositions ?
Il est difficile de croire que P.Assouline n’ait pas été du tout dans le secret des dieux

kicking dit: 9 juin 2013 à 16 h 24 min

@des journées entières dans les arbres

et puis zut, la chute de votre 13h52 faut-il en décoder que vous savez qui a vécu (à ce que l’on raconte) dans la maison où je demeure ? et suis-je supposé y chercher des conclusions à tirer ???

D. dit: 9 juin 2013 à 16 h 19 min

Après mûre réflexion, je me demande si obsession s’écrit de cette façon ? Je vais regarder dans un Robert.

D. dit: 9 juin 2013 à 16 h 16 min

Je constate avec bonheur que Thierry est resté mon ami alors que des années et des années ont passé. Je l’en remercie. On peut dire qu’il est fidèle, lui.

D. dit: 9 juin 2013 à 16 h 14 min

Daaphnée, comme vous je défends l’innocent, et je dénonce la violence. Mais je ne défendrai jamais l’extrémisme quel qu’en soit le côté.

D. dit: 9 juin 2013 à 16 h 12 min

Je pense que nous en pouvons plus nous entendre, Bérénice. Il y a des chioses sur lesquelles je ne peux transiger. Je vous propose le divorce à l’amabiable. §J’en suis tout ému, maius on est olbigé » à ce stadr.

TKT dit: 9 juin 2013 à 16 h 07 min

@ Ducornaud: « Kronenbourg = obsession », vous parlez de la bière ? Vous avez abandonné la vodka pour une bière française ?

Sergio dit: 9 juin 2013 à 15 h 39 min

D. dit: 9 juin 2013 à 0 h 35 min
La mécanique n’est pas tout dans la vie

Ben… On peut pas faire de quatre cylindres mous ?

bouguereau dit: 9 juin 2013 à 15 h 34 min

Et vous-même, cher U., comment voyez-vous les choses ?

apparamment il garde sa vague pour lui tout seul le malpoli

bouguereau dit: 9 juin 2013 à 15 h 33 min

Daaphnée, glissons plutôt sur les vôtres !

les surfeurs se font des politesses sur les meilleures vagues

bouguereau dit: 9 juin 2013 à 15 h 31 min

dans la perspective de l’assaut final contre Israël avant la fin du siècle

assez avec tes perspectives postmortem jean marron..

bouguereau dit: 9 juin 2013 à 15 h 29 min

Jean luc Melenchon ou l’apologie de la violence

tît fais du mal a lire ces conneries jicé..

bouguereau dit: 9 juin 2013 à 15 h 28 min

à qui, ou quoi, fait référence le pseudonyme H.R, qui semble terroriser les habitué(e) du lieu de longue date ?

c’est comme si dafnoz disait que tu avais probablement un gout bien profond aussi arboricole

bouguereau dit: 9 juin 2013 à 15 h 25 min

auriez-vous un goût prononcé pour les bananes ?

bien bien prononcé c’est le gout de..de baroz

La vie est mortelle dit: 9 juin 2013 à 15 h 07 min

« la même merdaille » Oulala ! Vous avez glissé sur la vôtre ..

Daaphnée, glissons plutôt sur les vôtres ! (les antifascistes sont aussi fascistes que les fachos. Dire le contraire est d’une imbécillité, d’une suffisance, d’une arrogance, d’une naïveté, inimaginables)

Daaphnée dit: 9 juin 2013 à 14 h 57 min

Mais au fond, l’extrême gauche relève de la même idéologie que la gauche, c’est d’ailleurs pourquoi l’une et l’autre peuvent s’allier aisément. »
J’aime beaucoup le « elle pèche par excès ».
Trop libre, trop égale, trop fraternelle.
Ce propos du 20ème siècle va encore de soi dans les salons du 21ème. »
U.

Et vous-même, cher U., comment voyez-vous les choses ?

Daaphnée dit: 9 juin 2013 à 14 h 53 min

Fachos ? Antifachos ? Aussi cons les uns que les autres : la même merdaille.

Oulala !
Vous avez glissé sur la vôtre .. !

des journées entières dans les arbres dit: 9 juin 2013 à 14 h 48 min

Bande organisée dit: 9 juin 2013 à 14 h 38 min

A l’occasion, et pour ma gouverne personnelle, il faudrait préciser à qui, ou quoi, fait référence le pseudonyme H.R, qui semble terroriser les habitué(e) du lieu de longue date ?

Bande organisée dit: 9 juin 2013 à 14 h 38 min

Entre z comme, des journées entières, kicking et renato ont fini par ne plus savoir laquelle est H.R.
Quatre H.R. pour le prix d’une, rude après-midi.

John Brown dit: 9 juin 2013 à 14 h 34 min

L’article de Walid Joumblatt, cité par Géopolitique, est émouvant, mais l’auteur, comme beaucoup d’autres ces temps-ci, fait l’impasse sur le fait que la rébellion syrienne est de plus en plus fortement noyautée par les islamistes radicaux, qui, notamment, tiennent le haut du pavé à Alep. Dans ces conditions, on ne peut pas ne pas souhaiter une victoire totale du gouvernement de Bachar al-Assad, prélude au renforcement d’un bloc chiite Téhéran/Damas/Bagdad, indispensable pour équilibrer les forces au Moyen-Orient, dans la perspective de l’assaut final contre Israël avant la fin du siècle.

z comme queneau dit: 9 juin 2013 à 14 h 27 min

il ne me semble pas que ce soit abuser ni du billet, ni du livre de mathieu Lindon de discerner comme un des thèmes de son livre celui du « dérangement » , le chapitre que j’ai choisi se poursuivant avec un entretien avec Simone Signoret peu avant sa mort alors qu’elle était aveugle, et le surgissement d’un jeune homme à l’accent étranger sollicitant un autographe « le plus poliment du monde » en demandant « S’il vous plaît , Madame, est-ce que ça vous arrange de me signer un autographe » , et l’actrice de répondre « ça m’arrange tout à fait », et Mathieu Lindon de conclure « j’aime penser qu’en définitive le succès d' »A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » chez Gallimard arrangea tout à fait mon père » (p.194)

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