de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Avènement de Eduardo Halfon

Par ALBERT BENSOUSSAN

AVT_Albert-Bensoussan_6877Le fil d’Ariane s’appelait alors Anne Mc Lean. Nous étions à Bogotá, pour la foire du livre où le grand homme de Medellín montait en gloire. Celui dont le père fut assassiné au nom des droits de l’homme qu’il entendait défendre. Et le fils, exilé en Italie pour échapper aux sicaires, était finalement rentré au pays, vingt ans après, pour conjurer l’oubli. L’oubli que nous serons, c’était le titre de ce récit de Héctor Abad pour lequel nous étions là, tous deux, à nous tenir la main — « mano a mano », dit l’espagnol —, Anne lisant ses pages en anglais et moi en version française. Nous étions tout à la fois rivaux et jumeaux — comme sont les vrais complices. Et j’aimais qu’Anne me prenne par la main pour me frayer au dédale bogotan. Au bout de la nuit.

Quand la mégapole vidait ses tripes et moi n’en menais pas large, Anne me confia alors un sésame : Eduardo Halfon, murmura-t-elle sur le fil de sa voix. Il sera lampe éclairant ta caverne. Ainsi me voilà aujourd’hui voix française de ce géant guatémaltèque, par la grâce de la plus grande traductrice hispanique en domaine anglais. Hier je traduisais, au Quai Voltaire, La pirouette, une acrobatie identitaire autour d’un pianiste bicéphale mêlant deux sangs affrontés, le serbe et le rom et qui joue Liszt y mêlant Melodious Thonk (ou dit-on Thelonious Monk ?). Et dans cette trouée de Botal, tous sangs mêlés, confondant un grand-père varsovien et déporté et ces grands-mères qui d’Alep et qui d’Alexandrie, voilà qu’il nous donne, Eduardo, ou plutôt Nissim — son vrai nom hébraïque, qui signifie « Miracles » —, Monastère (Quai Voltaire, 2014). Demain, je traduirai son boxeur polonais, et même À en crever d’amour, deux textes qui déjà m’envoûtent et me font perdre la tête.

Et donc ce Monastère, dont je vais dire deux mots sans me trahir. Une lointaine amie, lisant ce texte français, s’est écrié à mon endroit : « Ben, il s’est pas foulé », ajoutant même « c’est d’un facile ! ». Et tout s’est joué sur ces deux termes : ce livre se lit facilement, et son traducteur, du même coup, avait la tâche facile. Jetant ainsi à pertes et profits toutes les veilles et toutes les sueurs. Qui a dit que traduire était facile, et pourquoi un beau récit ne se lirait-il pas facilement ?

L’intrigue est simple : un jeune Guatémaltèque se rend à Jérusalem aux noces orthodoxes de sa sœur; sitôt atterri il retrouve, par hasard, sous l’uniforme d’une hôtesse de l’air une jeune Israélienne qui l’avait, naguère, séduit à Antigua ; balançant entre l’impératif familial et le devoir du cœur, il choisit de déserter la noce pour le beau corps de cette femme qu’il aime. Mais le récit est aussi compliqué que la trame identitaire du narrateur : se télescopent le beau visage de Tamara et la dramatique survie israélienne, le tatouage sur l’avant-bras du grand-père et les taches de son sur le corps de l’amante, les briques griffées du ghetto de Varsovie et le haut mur séparant deux peuples frères, les durs mamelons de la fille et le fil gris des collines jordaniennes, dans le dédale sans fin de l’errance juive et du désordre amoureux. L’amour vif et la mer morte…

Ce récit est d’intense émotion et peut-être en sort-on en larmes. Malgré  ce qu’il faut de sourire, et de cet humour yiddish aux dents grinçantes, comme lorsque, chez Romain Gary, le nazi possédé du dibbouk de son juif assassiné refuse le savon qu’on lui tend, en s’écriant : « On ne sait jamais qui est dedans ». Ici la Shoah s’inscrit à chaque ligne, et rien n’est jamais acquis quand tout est sous la menace.

Ce livre est de double regard, la ligne courbe, le sens en duplicité, et le fil tendu une avancée sans détour. De là que rien ne soit aisé si tout semble facile. Ainsi du choix des mots : horno n’est pas le four, il est ici ‘fournaise’, l’humidité pastosa n’est pas pâteuse mais ‘poisseuse’, les passagers en bout de course desvelados ne sont pas éveillés mais ‘engourdis’, el humo amargo choisit, plutôt que l’amère, ‘l’âcre fumée’  et le lenguaje arisco se fait ‘charabia farouche’ : sent-on ainsi qu’on est en Israël ?

Chaque texte est une musique, c’est pourquoi le traducteur, au-delà de la main qui écrit, doit être une oreille. La phrase, le plus souvent, est scandée à voix haute, appréciée à l’ouïe, jaugée, mesurée, écoutée. Halfon pratique une musique qui pourrait se ramener à l’ostinato. Charles Mauron parlait d’images ou de métaphores obsédantes. Plus encore que d’images, qui reviennent tout le temps d’un texte à l’autre, Monasterio se plaît à la répétition de phrases, clausules, agencements de mots propres à traduire une sorte de bégaiement qui est à l’aune de ce qui apparaît comme l’incertitude identitaire du narrateur, défini comme « juif à la retraite », ou « juif parfois »…cultura-literatura-Eduardo_Halfon-Guatemala_PREIMA20110503_0198_5

La langue espagnole, surtout en Amérique hispanique, se prête et se plaît à la répétition, la langue française y répugne, il convient donc de chercher d’autres armes, des appuis différents, des prises assurées ; ainsi quand l’auteur écrit de ce chat qui gît par terre près d’un mendiant de Jérusalem :

« Demasiado tieso, pensé. Quizás era un peluche. O quizás dormía. O quizás estaba muerto. ¿Estaba muerto? »,

on entend bien les trois quizás, et l’on peut même se rappeler le célèbre boléro cubain où le triple quizás est astucieusement traduit en français par un triple « qui sait » ; mais ici cela ne fonctionne pas et donc la traduction suit un fil plus linéaire et moins anaphorique : « Trop raide, ai-je pensé. C’était peut-être une peluche. À moins qu’il ne dorme. Qu’il soit mort. Était-il mort ? » La répétition ne se retrouve qu’en ce « Qu’il » et en ce « mort », et c’est bien assez, car la traduction n’est jamais un calque, et la fidélité ne se joue pas dans l’étroit alignement des mots. En revanche, lorsqu’à deux reprises un como si ouvre une phrase, on retrouvera en français pareillement ce « comme si », qui est comme une respiration du narrateur au souffle court :

« Un regard énigmatique… Comme s’il voyait encore ce monastère… Ou comme s’il n’avait jamais quitté ce monastère… »

Le thème obsédant du livre est le judaïsme en ses deux pôles historiques : ici le Mur occidental, que l’on caresse sans rien sentir, là le mur du ghetto de Varsovie que l’on effleure sans rien éprouver. Et pourtant c’est entre ces deux murs que se joue ce destin de Juif qui, dans ses rêves, s’imagine otage de Palestiniens qui veulent le tuer, et alors là, pour se défausser, il multiplie les mots arabes, des mots de cuisine qui lui viennent de ses grands-mères juives et arabes à la fois. Qui peut comprendre ? Le récit se terminera donc sur une question sans réponse :

« Et toi, tu en réchappes ? Je n’ai pas compris sa question. Soudain sa voix m’a semblé distante, rauque, velouteuse. Est-ce que tu réchappes, dans l’avion, aux terroristes arabes ? J’ai baissé les yeux, cherchant quelque chose. Tu en réchappes, à la fin de ton rêve ? J’ai cherché son dos, ses épaules, ses taches de rousseur, ses hanches larges, son cul rond et blanc, presque nu et saupoudré d’un fin duvet transparent. Sa main était posée sur ma cuisse. Au loin, les montagnes de Jordanie demeuraient grises et paisibles. »

La phrase est souple, fluide, labile. Et le lecteur, espérons-le, se dira : « Ben, il s’est pas foulé, c’est d’un facile ! » Et le traducteur, croisant pieusement les mains : «  Que ma joie demeure ! »

ALBERT BENSOUSSAN

(« Albert Bensoussan et Eduardo Halfon » photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

2 Réponses pour Avènement de Eduardo Halfon

ueda dit: 5 juin 2014 à 0 h 46 min

M. Bensoussan, je regrette d’avoir été ici le seul à saluer votre science et votre gaité.

Hasta luego!

ueda dit: 1 juin 2014 à 12 h 35 min

Bien plaisant à lire…

« Ainsi me voilà aujourd’hui voix française de ce géant guatémaltèque, par la grâce de la plus grande traductrice hispanique en domaine anglais. »
Ça fait pas trois géants?
Heureusement, la photo reste humaine.

« les durs mamelons de la fille et le fil gris des collines jordaniennes,  »
C’est très bien.
J’ai connu un géographe érotomane qui parlait de tétons rocheux, de gorges profondes et de vastes croupes enrobées dans la molasse.

Nous sommes tous des arpenteurs frappés de nostalgie baudelairienne pour la Géante.

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