de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Discours de Guadalajara

Par Yves Bonnefoy

attachmentJe remercierai d’abord le jury de la Foire Internationale du Livre de Guadalajara qui m’a décerné son prix cette année. Je sais la qualité des attributions qui ont été faites dans le passé de cette distinction, et je ne puis donc que ressentir le choix qui a été fait de mon œuvre comme un très grand honneur, dont j’espère que je suis digne. Mais je veux aussi remercier tous ceux qui par leurs initiatives, leur soutien actif, leur travail, assurent l’existence du prix, lui permettant d’occuper la grande place qui est la sienne sur la scène internationale. C’est du fond du cœur que me viennent ces pensées, en cet instant qui me vaut aussi le plaisir de me retrouver au Mexique, dans ce pays où j’ai le bonheur de compter des amis dont certains sont parmi nous aujourd’hui.

Et ceci étant dit, je voudrais maintenant réfléchir un peu, devant vous, à ce qui justifie l’existence même d’un prix qui, consacré à la littérature, a de ce fait le pouvoir d’attirer l’attention sur cette forme particulière de questionnement du monde et de l’existence que l’on appelle la poésie. Penser à celle-ci n’est plus aujourd’hui quelque chose de naturel et de simple. Je ne doute pas que la poésie soit encore très largement reconnue, aimée, pratiquée, dans votre pays et les autres de l’Amérique latine. Il y a encore dans votre société de langue espagnole ancrée dans un riche passé préhispanique cette belle continuité entre la culture populaire et les préoccupations de l’intellect qui est le lieu dans l’esprit où la poésie prend le plus vigoureusement sa source. Je vois de grandes œuvres se succéder parmi vous et retenir une assez large attention. Mais ailleurs dans le monde le regard que la technologie et ses emplois commerciaux incitent à jeter sur la réalité naturelle et sociale n’est pas sans porter préjudice à la sensibilité poétique et à son intelligence de la vie. En France, par exemple, nos universités ont tendance à placer les sciences  humaines et le débat des idées au premier plan de leurs intérêts, et c’est aux dépens de la poésie, dont on ne ressent plus assez la fondamentale nécessité. Il est donc bien que le prix que l’on m’accorde aujourd’hui mette l’accent sur cette nécessité. Et il est heureux que son rayonnement permette à cette pensée véridique d’être entendue bien au delà des frontières du Mexique.

Mais pourquoi est-il si nécessaire de penser à la poésie ? Est-ce parce qu’il y aurait en elle des aperçus sur la condition humaine plus nombreux ou plus importants  que ceux que, par exemple,  savent reconnaître les philosophies de l’existence ? Ou qui seraient formulés avec plus d’imagination ou d’éloquence que dans les écrits que l’on appellera de la prose  ? Oui, certes, il est bien vrai que les grandes œuvres de la poésie –  lesquelles ne sont pas seulement des poèmes, je place au premier plan parmi elles un Shakespeare ou un Cervantès – se risquent très avant dans les labyrinthes de la conscience de soi. C’est dans les hésitations angoissées  d’Hamlet ou les rêveries généreuses de Don Quichotte que la modernité de l’esprit a trouvé son sol le plus fertile. Et il y a en chacun de nous un rapport à soi qui ne se défait jamais autant des illusions de l’existence ordinaire que quand nous entendons un rythme s’emparer des syllabes longues et brèves des mots de notre langue natale.

Et ce n’est pas, pour autant, qu’il ne faille pas se garder des enivrements faciles de la musique verbale. Le rythme dans les mots peut se mettre au service de simplement l’éloquence. Le mensonge peut s’en servir. Mais il n’en est pas moins un appel qui nous saisit très en profondeur, s’adressant à nos émotions, bousculant nos convictions paresseuses. Par ce renflammement de la parole nous recommençons d’exister, par sa voie peuvent reparaître, parmi assurément bien des leurres, des besoins et des intuitions qui sont notre vérité la plus essentielle. Car l’existence, cette vie humaine qui naît et qui doit mourir, qui est finitude, qui se heurte sans cesse aux imprévus du hasard, c’est, avant tout, un rapport au temps ; et comment accéder à l’intelligence du temps sinon en écoutant les rythmes, cette mémoire du temps, travailler sur les mots fondamentaux de la langue ?

Il y a ce rapport tout à fait spécifique et fondamental au temps dans la poésie, c’est ce qui fait d’elle l’approche la plus directe de la vérité de la vie. En français, par exemple, nous devons à Villon, à Racine, à Baudelaire, de percevoir des aspects de la condition humaine que nul davantage qu’eux n’a su reconnaître. Le rôle décisif du rapport à autrui dans l’éveil du moi, dans son intellection de ce qui est ou n’est pas, n’a jamais été plus intensément  éprouvé que dans quelques poèmes des Fleurs du mal. Mais l’essentiel de la poésie n’est tout de même pas à ce niveau où la vérité de l’humain se dégage et se manifeste. Il est par en dessous, dans la vie même des mots, et c’est à cette profondeur dans la parole qu’il faut savoir rencontrer l’action de la poésie et, de ce fait, comprendre son importance. Comprendre qu’elle est le fondement de la vie en société. Comprendre que la société périra si la poésie s’éteint, peu à peu, dans notre rapport au monde.

L’essentiel de la poésie, ce rapport aux mots ? Oui, et maintenant je m’explique. Que sont les mots ? Est-ce ce qui permet de penser aux choses, d’en analyser la nature, d’en dégager des lois, d’énoncer celles-ci, en bref d’élaborer la connaissance du monde et d’organiser nos actions dans celui-ci ? Oui, les mots sont cela, nous les savons porteurs des concepts qui bâtissent pour nous ce que nous nommons la réalité, et qui nous l’expliquent,. Mais cette réalité que nous devons à la pensée conceptuelle est-elle vraiment, est-elle pleinement, ce qui existe hors de nous et aussi en nous, dans l’intimité de nos vies, n’en est-elle pas qu’une image aussi schématique que partielle, et peut-être même affectée d’un manque fondamental ? La pensée conceptuelle, c’est de la généralité, en effet, c’est de l’intemporel, elle ne peut donc pas percevoir en nous cette expérience du temps qui, je le disais, est notre être même. Les mots nous trahissent-ils ?

Mais écoutons certains d’entre eux, écoutons-les en eux-mêmes, sans faire effort de pensée. Prononçons le mot « arbre » ou le mot « fleuve », ou, avec Mallarmé, le mot « fleur », ou ces autres mots qui évoquent des êtres et non des choses, et que nous appelons les  noms propres. Que vois-je quand je dis « arbre » ou « fleuve » ? Nullement la figure précisément définie que propose le dictionnaire. Je pense à  l’arbre comme il existe, avec toutes ses branches, toutes ses feuilles, mais aussi son implantation au bord d’un chemin, sa place possible dans ma vie. Et cette idée que j’en ai est évidemment imprécise, mais ce que je sais, en tout cas, ce que je ressens au plus profond de moi-même, c’est que cet arbre, quelque il puisse être, est dans un lieu où je puis moi-même marcher, il est comme moi, comme chacun de nous,  la proie du temps qui fait naître et qui fait mourir.P1070011

Or, c’est donc un mot, c’est donc bien un mot, qui m’a permis cette rencontre d’une réalité en somme vivante. Le mot qui énonce des lois peut être aussi celui qui découvre des existences. Il peut servir de cette façon la cause de cette mémoire de l’existence et de sa vérité propre que je nomme la poésie. Et celle-ci, en retour, peut aller au devant des mots, les délivrer de leur emprisonnement conceptuel, les rendre à leur vocation désignative. Comment ? Précisément par ces rythmes qu’elle porte dans la parole. En prenant appui sur les sons, les longues et les brèves, les assonances, les rythmes du poème prennent les mots par un autre bout que les concepts, ils détournent l’esprit de s’enfermer dans ceux-ci. Dans le poème le mot est rendu à sa capacité de montrer, de rendre la chose à son immédiate et pleine évidence.

La poésie aime les mots, elle doit les aimer, elle doit reconnaître et retrouver en eux la mémoire de la pleine réalité existentielle. Et maintenant, et comme une conséquence de cette évidence première, une deuxième remarque. Les mots, donc, les mots comme le lieu du poétique dans le poème. Mais que sont ces mots qui ne se réduisent plus à leur contenu conceptuel ? Des vies qui ont accompagné à travers les siècles les hommes et les femmes   dans les circonstances particulières de leur langue, parmi lesquelles les données géographiques et climatiques, les événements historiques, et de grandes pensées parfois mais aussi des moments d’aveuglement.  Les mots ne sont pas le simple reflet d’une nature partout la même, ils ont travaillé dans des lieux divers de façon diverse, ils ont dans chaque langue une histoire, qui leur fait rencontrer le monde fondamental avec des yeux qui d’une langue à une autre diffèrent donc. Je dis en français, le soleil, la pierre. Ce ne sera pas tout à fait voir ce que vous voyez quand vous dites « sol » et « piedra ».

Et s’ensuit de ce fait qu’il est important pour la poésie, la poésie en chaque nation, la poésie d’une langue, de savoir qu’il existe d’autres langues que la sienne. Du fait de ses grands vocables fondamentaux une langue est de la réalité une approche particulière, avec des intuitions qui peuvent aller droit à la vérité de la vie mais aussi s’être laissées obnubiler par des leurres, et ainsi chacune des langues qui existent peut être pour chaque autre matière à comparaison, avec prise de conscience de ses propres insuffisances et ainsi la possibilité d’accéder à davantage de compréhension vraie de la vie. Qu’il est heureux que la tour de Babel se soit écroulée ! Nous aurions pu rester prisonniers sur terre d’une langue unique, d’une qui n’aurait jamais pu prendre conscience de ses limites au contact d’une autre. Fatalement cette langue demeurée seule n’aurait été qu’un grand rêve, enfermé dans une idéologie.

Écoutons-nous donc, les uns et les autres, nous qui parlons des langues diverses. Et d’abord, traduisons-nous. Mais attention ! L’intérêt pour la traduction qui est si heureusement caractéristique de la poésie aujourd’hui, en France en tout cas, ne doit pas se cacher que traduire est une tâche aussi difficile que l’invention poétique proprement dite. Transposer dans sa propre langue les significations d’un texte écrit dans une autre, c’est passer à côté de la poésie puisque celle-ci est précisément la transgression de la signification conceptuelle. À l’occasion du poème qu’on rencontre en une autre langue il faut revivre la lutte que son auteur a eu à mener avec et contre ses propres mots. Et comme ces mots du poète parlent en lui avec leur passé tout autant que leur vie présente,  il faut   que la traduction de son œuvre soit l’occasion d’une étude de toute l’histoire de cette langue, ce qui n’est évidemment possible et en tout cas fructueux  que si on a chance de l’aimer.

Aimons les autres langues. Aimons-les, aujourd’hui, en ce siècle où d’ailleurs elles sont pour chacun de nous plus facilement accessibles, cette affection pour des langues supposément étrangères est une des rares grandes ressources  qui nous restent. Pour ma part en tout cas j’ai toujours désiré faire de la traduction de la poésie une activité très étroitement complémentaire de l’écriture poétique proprement dite. Et croyez bien qu’un de mes grands regrets, c’est de n’avoir pu aller assez loin dans l’apprentissage de l’espagnol. Avant que les hasards de la vie m’aient conduit à des choix tout autres j’avais lu, au sortir de la guerre, et avec beaucoup d’émotion, le Cante Jondo de Federico Garcia Lorca dans son texte même, qui offre peu de difficultés de vocabulaire ou de syntaxe. Puis j’ai pu m’approcher de Góngora, des poètes du siècle d’or, enfin des poèmes et de la personne d’Octavio Paz, et si je n’ai pas assez d’espagnol en moi je dois tout de même beaucoup à votre langue dans mon rapport à la poésie.

Qu’est-ce que je dois à l’espagnol ? Eh bien, une bonne part, justement, de cette pensée de l’importance des mots que je viens de formuler devant vous.  D’emblée ce qui m’a frappé dans votre langue, c’est la beauté des grands vocables, la piedra, el viento, el fuego, la sierra, ou soledad, ou dolor, pour reprendre des mots d’un sonnet fameux du siècle d’or sur les ruines d’Italica. Je ressens comme la poésie même ces mots qui semblent faire corps avec la  terre et le ciel. J’aime les mots de l’espagnol. En ces années anciennes de lectures de Lorca ou de Góngora ils m’ont d’ailleurs soutenu dans mon retour à la pratique des vers après quelques saisons dans la prose surréaliste.

Après quoi l’amitié d’Octavio Paz puis celle d’Homero Aridjis et d’autres poètes ont orienté cet intérêt instinctif vers le Mexique. Pourquoi ? Parce que les mots de la poésie n’ont pas d’abord pour fonction, je viens de le rappeler, de formuler de la vérité, ils veulent avant tout rassembler pour chacun de nous les grands aspects d’une terre qui serait enfin humainement, poétiquement, habitable. Or, ces poètes de votre pays n’ont pas cessé de mettre vos grands mots de langue espagnole au service de cette terre sur tous les plans qu’il faut pour cela, mais en particulier ceux de la justice sociale et de la sauvegarde de l’environnement planétaire. Me confirmant ainsi dans la pensée qu’invention poétique et souci de la société, c’est même chose. Un enseignement de votre civilisation on ne peut plus méditable partout au monde.

YVES BONNEFOY

(Discours prononcé par Yves Bonnefoy à Guadalajara, Mexique, à l’occasion de la remise du Premio Fil 2013 de littérature en langues romanes)

(« Yves Bonnefoy » photo D.R.; « Dans les environs de Guadalajara » photo Passou)

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commentaires

10 Réponses pour Discours de Guadalajara

marcel dé dit: 11 octobre 2014 à 0 h 12 min

Sait-on pourquoi Yves Bonnefoy a accepté le prix hongrois Janus Pannonius (refusé par Ferlinghetti en 2012, et par Hannu Launonen pour la traduction cette année) ?

gerard dit: 25 septembre 2014 à 16 h 48 min

« important pour la poésie, la poésie en chaque nation, la poésie d’une langue, de savoir qu’il existe d’autres langues que la sienne.  »

(bien) traduire la poésie relève parfois de l’impossible

c'est bien triste en effet dit: 25 septembre 2014 à 16 h 46 min

@ 16 h 26 min C’est très réducteur.

C’est vous qui êtes réducteur- vous n’avez rien compris, ou pas lu – vous ne voyez que vos idées fixes

ueda dit: 23 septembre 2014 à 11 h 47 min

Widergänger dit: 22 septembre 2014 à 16 h 26 min
Vive la poésie pour devenir écologiste en somme !

Vous oubliez l’histoire, il en parle aussi.

des journées entières dans les arbres dit: 22 septembre 2014 à 22 h 50 min

« que vois-je quand je dis arbre »

Au Mexique, je le vois à Palenque, « entourée d’arbres ».
Le ceiba, arbre de vie, dont les branches ont une propension à l’horizontalité, fantastique.

Chaloux dit: 22 septembre 2014 à 21 h 52 min

« cette belle continuité entre la culture populaire et les préoccupations de l’intellect qui est le lieu dans l’esprit où la poésie prend le plus vigoureusement sa source. »

 » Mais ailleurs dans le monde le regard que la technologie et ses emplois commerciaux incitent à jeter sur la réalité naturelle et sociale n’est pas sans porter préjudice à la sensibilité poétique et à son intelligence de la vie.  »

Essentiel.

Les livres d’Yves Bonnefoy sont des routes perpétuellement ouvertes.

Widergänger dit: 22 septembre 2014 à 16 h 26 min

Un discours extrêmement décevant. Vive la poésie pour devenir écologiste en somme ! C’est très réducteur.

Aucun intérêt.

Jacques Barozzi dit: 22 septembre 2014 à 12 h 44 min

« Je sais la qualité des attributions qui ont été faites dans le passé de cette distinction »

Pas nous, on aurait aimé un lien !

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