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La République Des Livres par Pierre Assouline

Comment j’ai traduit « Confiteor »

Par EDMOND RAILLARD

edLa réponse est à la fois simple (« en traduisant ») et compliquée, tant les composantes de la traduction, comme de tout acte d’écriture, sont nombreuses et parfois impondérables.

Côté pratique. La longueur, d’abord. L’avantage de la traduction sur la création, c’est que l’on sait où l’on va. L’ouvrage est à réécrire, mais il existe déjà. Il m’a donc fallu, pour ne pas être en retard sur la date de livraison promise de ce très gros livre, en me laissant une marge de deux ou trois mois pour les ajustements, fixer très précisément à quel point je devais être parvenu à la fin de chaque semaine, cela pendant quatorze mois. Soit quatorze pages de l’original par semaine. Concrètement, je travaille avec un double écran. Mon portable avec un clavier sans fil et un plus grand écran à côté pour le texte original de Jaume Cabré (remplacé par une tablette quand je suis en voyage).

Le plus caractéristique de ma façon de traduire est sans doute la rapidité. Je veux dire par là que le flux de l’écriture m’est indispensable pour saisir, faire miens et transposer dans ma langue le rythme et le ton d’un ouvrage ; et c’est ce qui est le plus difficile. Donc, je traduis et j’avance, de la façon la plus continue possible, en laissant les fautes de frappe, en marquant d’un astérisque les insatisfactions, en notant entre crochets des variantes possibles. Certes, il faut parfois se documenter. Je le fais avant de commencer à traduire, dans la mesure du possible. Dans Confiteorun violon construit par Lorenzo Storioni à Crémone occupe une place centrale ; on connaît même l’histoire des graines qui ont donné les arbres dont le bois servira à sa construction…

Je me suis donc procuré le meilleur traité de lutherie, qui ne m’a finalement servi à rien et que je n’ai fait que parcourir deux ou trois fois ; mais j’avais fait un pas vers le livre. S’il faut chercher des choses en cours de traduction, j’attends généralement que de la résolution du problème dépende vraiment le succès de la suite de mon travail. Ou alors, dans les moments de lassitude, je commence à dériver dans les pages d’Internet, qui s’accumulent de façon vertigineuse ; déjà, enfant, je me perdais dans les dictionnaires, mais là, cela prend une autre dimension.

Certains livres font une grande place à la musique. Confiteor est évidemment de ceux-là (lire un extrait ici). Écouter la « bande sonore » du livre en traduisant est souvent une bonne aide.  Selon les passages du livre, je me suis mis à travailler en musique, en écoutant Les Lamentations du prophète Jérémie (Agricola, Lassus…), les sonates de Jean-Marie Leclair (un des personnages du livre), Bach et Sibelius par Heifetz, Brahms et Schubert par Rubinstein, Szeryng et Fournier… Jusqu’au moment où, trop pris par la musique, je suis obligé de l’arrêter pour me concentrer sur mon travail. Ce n’est pas la première fois que j’agis de la sorte. Cela m’est arrivé plusieurs fois en traduisant les romans de José Carlos Llop (tous parus, en français, aux éditions Jacqueline Chambon). Parle-moi du troisième homme avec la cithare obsessionnelle d’Anton Karas ; Le messager d’Algeravec Lou Reed (Street Hassle ou Walk on the Wild Side, également obsédants), Janis Joplin ou Frank Zappa.

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Un des traits de Confiteor qui déconcerte le plus les lecteurs est le changement de personne verbale, voire de personnage ou d’époque, dans le même paragraphe ou la même phrase. On en déduit que cela constituait une grande difficulté de traduction. Ce n’est pas vraiment le cas. Cela demande bien sûr une grande attention, pour ne pas rater ces passages parfois subtils. Mais de l’attention, c’est bien le moins que l’on puisse donner à un ouvrage que l’on traduit. Une bloggeuse écrivait il y a quelques jours que la difficulté de ces glissements inopinés était moindre qu’il n’y paraissait si on acceptait de faire confiance à l’auteur et de se laisser guider. C’est tout à fait vrai, pour le traducteur autant que pour le lecteur. La difficulté est plus dans la diversité des tons que dans le passage de l’un à l’autre. Des tons, plus que des langages à proprement parler. Je veux dire par là que Cabré ne procède pas à une reconstruction à la Viollet-le-Duc du parler de ses personnages. La caractérisation est subtile, tient en quelques touches qui permettent de situer tel individu dans son siècle, son milieu…

La langue des pages qui touchent à l’Inquisition, à la fin du Moyen Âge, est peut-être la plus difficile à rendre. Mais, ayant traduit par le passé des textes de Ramon Llull, j’étais en terrain familier. D’autres traductions, à cet égard, m’ont donné beaucoup plus de mal. Je pense à la reconstruction du style d’un architecte du XVIIIe siècle pour La Ville invisible, d’Emili Rosales ; ou à la parodie du style notarial du XIXesiècle en Catalogne dans Le sauvage des Pyrénées, de Pep Coll. Autant de livres très recommandables. Le savoir-faire (fruit de l’expérience) doit faire sa part à l’intuition. D’ailleurs, quand j’écrivais que je traduis vite, pour trouver le ton du livre (ou ses tonalités), cela ne signifie pas que je me fie entièrement à l’intuition, au détriment de l’analyse. Mais, l’expérience aidant, j’ai acquis la capacité d’analyser aussi – et de choisir – très rapidement. Et s’il le faut, je m’arrête pour réfléchir, tourner et retourner l’original et mes solutions dans tous les sens, aller lire ailleurs des textes dans le même domaine, le même registre.

Sur un point, cependant, j’ai le sentiment de ne pas avoir atteint le niveau d’expressivité de l’original. Et ce n’est pas nouveau. Il s’agit des jurons, particulièrement variés et savoureux en catalan, pas trop vulgaires et fleurant bon la campagne. Difficile de les rendre en français. Mais dans le fond, je suis à peu près le seul à le savoir. Et, par compensation, j’espère avoir pu rendre en d’autres endroits la saveur de cette langue.

Au cours de ma carrière, déjà longue, j’ai traduit beaucoup d’ouvrages qui m’étaient très proches, d’auteurs ayant à peu près mon âge. La situation spatio-temporelle des romans correspondait à ce que j’ai vécu. C’est le cas notamment avec Sergi Pàmies, Quim Monzó, José Carlos Llop ou Jaume Cabré. Jaume, Adrià Ardèvol (le personnage principal de Confiteor) et moi avons passé notre adolescence à quatre pâtés de maison de distance.

Ce fonds commun très prégnant permet une forte identification du traducteur à l’auteur, dans la mesure où on le perçoit dans ses livres et ses personnages. J’ai souvent l’impression d’écrire ma vie de différentes façons avec ce bataillon d’auteurs. Par exemple, Jordi Puntí, dans Bagages perdus, parle d’un monde qui est celui de son père. Mais c’est un peu le mien. Je lui ai dit que dans le quartier du Born, où il situe une partie de son roman et où j’ai vécu, il y avait un bar de camionneurs où on servait jadis la meilleure morue frite de Barcelone. Il faut dire que son héros a été trouvé bébé par une marchande de morue du Born et qu’il devient camionneur… Puntí, comme moi, a été frappé par cette convergence de destins.

J’ai vieilli et mes auteurs aussi. Je traduis certains d’entre eux depuis vingt ou trente ans. À leurs (nos) débuts, ils écrivaient une littérature très expérimentale, sarcastique. L’âge venant, l’autobiographie est de plus en plus forte chez eux et cela a un effet de miroir ou d’écho chez moi. Leur vie – et ce qu’ils écrivent – évolue de la même manière que ma vie à moi. C’est quelque chose de très intime.

Je me dis souvent : « Ça, j’aurais pu l’écrire. » Je me prends un instant pour l’auteur. Quand il y a un tournant dans un roman, je me demande souvent comment je vais m’en sortir, cela m’angoisse, et puis je me rassure : c’est idiot, c’est déjà écrit… Pour Confiteor, j’avais confiance, je savais que le texte me guidait fermement.

EDMOND RAILLARD

(Ce texte est paru pour la première fois sur le site IF Verso/ Voir aussi « Un homme heureux », l’entretien accordé par Edmond Raillard à Emmanuelle Sandron, dans TransLittérature n° 46, hiver 2014)

(« Edmond Raillard » photo D.R; « Jaume Cabré » photo Ulf Andersen)

confiteor

 

 

Jaume Cabré

Confiteor

traduit du catalan par Edmond Raillard

784 pages, 26 euros

Actes sud

 

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

2 Réponses pour Comment j’ai traduit « Confiteor »

Giovanni Sant'Angelo dit: 1 mars 2014 à 17 h 13 min


…une bibliothèque privé,…sans escaliers à sa portée,…quel montage,…
…baisser-vous!,… votre livre est entre mes jambes,…Oui!,…attention,…plus haut, ne tirer pas sur les jarretelles,…vous me faite toute « confiteor »,…à ce point Alice!,…
…la trentaine,…pour un puceau égaré,…
…çà nous le  » choc « ,en abrutis de première,…dépêchez-vous le patron peux me nôcez la pose en stage chez les bienveillantes,…
…tout çà!,…parce que c’est vous!,…encore du poil à barbe!,…
…la compassion des amorces du pécheur qui nourrit son homme!,…etc,…

…Les Lorettes par Emmanuel Pierrat, édition Le Passage 2013,…

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