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La République Des Livres par Pierre Assouline

Comment traduire « Mécanique » de Bon en espagnol

Par ARIEL DILON

dilon1 – Proust au garage

Dès la première lecture de Mécanique, petit livre que François Bon, auteur jamais auparavant traduit en espagnol, publia en 2001, jʼai eu lʼimpression dʼavoir affaire à une sorte de « Proust au garage ». Mais ici, pas de madeleine à tremper : en récréant les territoires dʼenfance et adolescente, ce sont plutôt les mots eux mêmes qui, après la mort du père, opèrent autant de passages vers un temps retrouvé.

Fils et petit-fils de mécaniciens, sa voix parcourt en mémoire le vieux village, la vieille maison familiale adossée au garage, à Saint-Michel-en-LʼHerm dans le marais poitevin, puis celle de Civray dans la Vienne, invoquant les fantômes du vécu. Le fait que François Bon ait consacré à À la recherche du temps perdu un autre livre, Proust est une fiction, publié en France quand je venais juste dʼentamer ma version de Mécanique en espagnol dʼArgentine, nʼa fait que confirmer cette première intuition. Mais il fallait arrêter les analogies: me pencher sur lʼécriture de François Bon pour essayer de retenir, dans le passage de langue —tel de lʼeau qu’on prend le soin de ne pas laisser couler entre les doigts—, toute sa singularité.

2 – Au delà du Bon mot

Jʼavais déjà affronté des grands défis lexicaux, grammaticaux ou de complexité inventive. C’est lʼoccasion d’apprendre vraiment la langue personnelle dʼun écrivain. Avec Mécanique, les difficultés étant moins apparentes, on risquait de tomber dans les pièges dʼune trompeuse simplicité. Rupture de la grammaire au profit de la libre association, rythme disruptif dans la scansion des souvenirs, incorrection inhérente au brouillon qui veut garder le moment de écriture, sa véracité et souvent son caractère indécidable. Abondance de termes de mécanique: des noms et des « portraits » de voitures, des parties dʼengins ou dʼappareils, des innovations techniques (dont quelques-unes déjà vieillies de plusieurs décennies) qui constituent la langue paternelle. Cʼest en réapprenant cette langue que lʼécrivain essaie de restituer son père, de lʼavoir encore en vie: « Culasse plate à soupapes non culbutées », « Un delco gros comme une assiette, un delco à six plots ». Autant dire que le traducteur, en tant que médium, doit sʼinitier aux rudiments de la langue du spectre («culata plana con válvulas no invertidas » ? « un delco ancho como un plato, un delco de seis contactos » ? … … des pièces de texte qui resteront longtemps soulignées, tel des pans de construction verbale encore entourés d’échafaudages.)

Ambigüité, aussi et partout, des personnes pronominales, qui accentuent lʼopacité du moi, car je est toujours un autre. Le traducteur doit bientôt renoncer à se faire une règle, il doit se plier, dans la mesure du possible, dans la langue espagnole, à lʼinjonction poétique dʼune prose crue où cʼest le rythme qui lʼemporte contre le sens (ou, pour le dire mieux : qui construit, peu à peu, du sens).

Et avec tout ça, cet autre fantôme qui se déploie à fur et à mesure quʼon le dessine, à tâtons, comme un aveugle : rêve lucide des endroits par lequel une topographie sʼébauche, sillonnant les espaces que la mémoire réinvente et que le traducteur doit illuminer et toucher pour les rendre visibles et palpables aux lecteurs —en guise de réalité virtuelle— sans aliéner leur condition dʼesquisse : carte vaporeuse emprunté à la table tournante du deuil (…)

3 – Sonate éclectique

Dans la vieille dichotomie traduction littérale versus traduction oblique, jʼincline résolument vers lʼéclectisme. Mais c’est lʼélan musical qui vient le premier: je me lance au galop sur le clavier de lʼordinateur, comme le pianiste raté que je suis, essayant de récupérer phrase après phrase les cadences du texte dʼorigine, en confiant un assez grand rôle à lʼintuition. Je souligne au passage les expressions indéchiffrées, les allusions douteuses, les présumés faux amis, les anguilles sous roche de la compréhension. Je mʼexerce consciencieusement dans le contrepoint des deux syntaxes, mais aussi je suis assez obsessionnel pour me planter, parfois, cinq heures ou deux journées durant, sur un seul phrase sinon un seul mot, si ça risque créer un carrefour décisif dans mon approche ultérieur au texte. Il y a eu des journées à vingt pages, mais dʼautres à cinq ou à deux, ou à un paragraphe à peine, jusquʼà ce que jʼai en main le brouillon complète de « Mecánica ». Là, je me suis dit « Bon, traduire, cʼest toujours possible », même si lʼimpossibilité dʼune traduction absolue reste évidente. Et c’est alors que le vrai travail devait commencer, dʼabord par un patient déchiffrement des énigmes techniques. Avant de partir en France avec mes doutes, je me suis moi aussi rendu au garage.FbonPrincesse_1596

 

4 – Un conseilleur matériel

Béto nʼest pas un simple mécanicien. Avant de le devenir, il a étudié lʼodontologie et même la médecine, et il a enseigné lʼanatomie à la fac pendant quelques années. Cʼest pour ça, jʼimagine, quʼil porte aux voitures —sa vocation véritable— lʼamour de la taxonomie.

J’avais possédé, quelques années auparavant, une 404 1970 blanche achetée dʼoccasion, qui me liait, à mon tour, à la langue paternelle : jʼai été lʼenfant dʼun voyageur de commerce, et mon père fut, sa vie durant, un accro aux Peugeot, au même titre que Monsieur Eugène Bon a été un concessionnaire Citroën. Non seulement Béto faisait de son mieux pour remettre en marche, à chaque panne, le petit musée roulant de mes nostalgies, mais il mʼexpliquait aussi, avec une patience pédagogique inestimable, les moindres méandres de lʼallumage et la carburation, de la transmission et la suspension, en jetant dans mes oreilles des trésors de mots techniques aussitôt oubliés.

Je me suis retourné vers lui, donc, afin de faire recours à son expertise, pour arriver à des pièces lexicales vraisemblables —jʼespère— aux oreilles des savants tels que Béto lui même. Si des erreurs subsistent, cʼest de ma faute et ma faute seulement (…)

5– Cap au silence

Finalement j’ai reçu un courriel de François Bon, « concernant non pas un ʽromanʼ, mais juste ce travail de notes brutes après le décès de mon père ». Il y confirmait mes intuitions, y compris mon soupçon d’une coquille dans lʼédition française (la forêt du Favre devrait être la forêt du Gavre) que j’avais flairé en suivant sur un grand Atlas les déplacements de la famille Bon.

  C’était le moment de retirer les échafaudages, faire la valise et monter en avion, pour revenir —quatrième ou énième révision— au rythme et à la fluidité dans ma langue maternelle… (question dʼéquilibre générique). J’avais cru que le langage de mécanique était mon principal défi, mais pas du tout. C’était toujours ce que j’avais soigné dès le début : la musique, ce principe féminin, si lʼon veut. À chaque fois que je relisais, en haute voix, je ressentais que jʼétais encore loin, et encore un peu, et un peu plus même, comme dans un paradoxe de Zénon. Cʼest avant tout là que la traduction sʼavère impossible, comme on le sait. Mais un jour il faut, quand même, livrer le livre à lʼéditeur.

Temps perdu qu’on retrace sur le planisphère infini des mots des autres, il se fait enfin en moi, un petit moment et jusqu’à ce que le livre suivant me pousse à entreprendre un nouveau voyage, un silence laborieusement retrouvé qui, j’ose me dire, est peut-être aussi l’écho de l’absence d’où rayonne la voix de l’auteur.

ARIEL DILON

(On peut lire l’original de cette contribution dans son intégralité sur la plateforme du livre traduit IF VERSO)

(« Ariel Dilon » photo Serge Corrieras ; « François Bon » photo D.R.)

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commentaire

Une Réponse pour Comment traduire « Mécanique » de Bon en espagnol

B comme BERLIN dit: 5 août 2014 à 12 h 38 min

Merci pour ce texte,
et je suis content qu’il existe encore des personnages tels que votre conseiller matériel.

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