de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Comment transcrire le régionalisme de José Lins do Rego

Par PAULA ANACAONA

José Lins do Rego, né le 3 juin 1901 dans une plantation du Paraiba, un Etat rural du Nordeste du Brésil, et mort à Rio en 1955, est considéré comme l’un des plus grands écrivains brésiliens du XXe siècle. Au moment de la publication de l’Enfant de la plantation, le Modernisme a dix ans (ce mouvement avait été créé lors de la Semaine d’Art Moderne de São Paulo, en 1922). L’Enfant de la plantation est une révélation, une révolution de la propre révolution esthétique de 1922, à laquelle José Lins do Rego apporte une sève nouvelle, une force instinctive, une réalité sociale et une spontanéité personnelle. Le livre est acclamé par la critique car José Lins a réussi à concrétiser dans la pratique littéraire cette nouvelle langue spécifiquement brésilienne que les modernistes recherchaient.

 « La force de ce nouveau romancier, fils du sertão et pénétré d’esprit nordestin, est de refléter dans sa fresque monumentale un problème social typiquement brésilien, l’agonie d’une caste, la fin d’un patriarcat rural, la disparition d’un monde. Balzac avait étudié dans ses romans la formation de la grande bourgeoisie en France au début du XIXème siècle, Proust la décadence de la noblesse et de cette grande bourgeoisie à la fin de ce même siècle, et notre campagnard originaire de Pilar décrit la mort des domaines agricoles, l’agonie des plantations, l’emprise croissante des grandes usines – en somme la déshumanisation de l’économie par la mécanisation de l’agriculture, entraînant la ruine du patriarcat et la dispersion de tout un peuple descendant d’esclaves et qui ne s’était pas encore fixé dans un travail libre. »[1]

La publication de l’Enfant de la plantation au Brésil en 1932 marque une étape cruciale dans l’histoire des lettres brésiliennes. José Lins do Rego a fixé dans sa mémoire et concrétisé esthétiquement ce langage populaire, primitif et authentiquement brésilien véhiculé par les récits populaires des troubadours nordestins et qui l’ont bercé toute son enfance. C’est avec les histoires de la vieille Totonha, les histoires de famille racontées par les domestiques, que sa carrière d’écrivain a commencé. Il ne lui restait plus qu’à y ajouter des schémas narratifs plus élaborés, qu’il trouva dans la tradition culturelle considérée « éduquée ». José Lins do Rego décrit son processus de travail et d’écriture de la sorte : « Ordre direct, discours principal avec le sujet clair, pronoms placés comme à la forme orale et surtout, adoption de solutions qui sont les solutions de la langue du peuple ».[2]

UNE LANGUE DE DEPART REGIONALE… UNE LANGUE D’ARRIVEE NATIONALE?  ..

Je me suis donc trouvée face à ce problème : en français, comment transcrire cette ruralité, ce régionalisme dans le langage ? Devais-je employer moi aussi du vocabulaire régional ? Auquel cas, de quelle région – le vocabulaire provençal, breton ? Cela n’a aucun sens… Ce même dilemme s’était posé à moi de façon très aiguë lors de la traduction du Manuel Pratique de la Haine (éditions Anacaona, 2009), dans lequel l’auteur, Ferréz, emploie abondamment et avec escient l’argot de la favela de São Paulo – un vocabulaire, des tournures de phrase, des schémas de pensée propres à cette génération, à ces quartiers, à leurs codes. Comment le traduire en français ? En utilisant l’argot des « cités » de Paris… ou de Marseille ? En utilisant du verlan ? Les mots d’origine arabe qu’on utilise dans le « 9-3 » – mais complètement hors contexte au Brésil ? Bref, tout régionalisme, quelle que soit son époque, est compliqué à délocaliser.

Il est intéressant de remarquer que les nouvelles éditions des œuvres de José Lins do Rego en portugais possèdent un lexique, où sont répertoriés les régionalismes. Preuve que, pour un lecteur brésilien extérieur à cette zone géographique, la langue de Lins do Rego possède une touche régionale que celui-ci n’est pas toujours à même de décoder… Lors de son passage par la traduction, l’Enfant de la plantation a perdu, je le reconnais, une certaine saveur régionale. Et je n’ai pas trouvé comment résoudre ce dilemme. Mais l’œuvre a gardé toute sa saveur brésilienne. Tout mon travail s’est axé vers cet objectif, que j’espère avoir atteint. Voici quelques remarques assez concrètes sur les problèmes auxquels j’ai été confrontée lors de cette nouvelle traduction, et les solutions que j’ai trouvées.

 LE TITRE ET L’UNIVERS DE LA PLANTATION DE CANNE A SUCRE

* En portugais, le titre est : Menino do engenho. Engenho, en portugais, peut représenter différentes choses : la plantation (les champs), et/ou la fabrique (le moulin à sucre), et/ou la maison du maître et des esclaves. En fonction du contexte, le brésilien sait de quoi l’on parle… mais évidemment, dans le titre, on parle de l’ensemble – le domaine, en quelque sorte. L’enfant du domaine ? Pas très joli. L’enfant des champs et du moulin ? Encore moins.

J’ai donc repris le titre de 1953, l’Enfant de la plantation, en mettant de côté toute une dimension de l’engenho… Mais peu importe. L’important, par le titre, est de planter le paysage.

* Continuons sur le vocabulaire de la canne à sucre, que j’ai pu assez facilement retrouver par le biais de la littérature des Caraïbes françaises. L’engenho (outre la fabrique et les champs) se compose de la casa grande (la maison de maître) et de la senzala (la maison des esclaves). [Petite parenthèse : le livre référence de Gilberto Freyre (un des plus grands anthropologues et historiens brésiliens), qui explique les fondements de la société brésilienne, s’appelle justement…  Casa-grande e senzala (publié au Brésil en 1933, et en France chez Gallimard sous le titre… Maîtres et esclaves.]

* Tout d’abord, la casa-grande : les choix étaient multiples. Dans l’ancienne traduction, on trouve alternativement « la grande maison », « le manoir », « l’habitation ». Les deux premiers choix ne me satisfaisaient pas du tout. En cherchant un peu dans la littérature caribéenne j’ai trouvé « le domaine », « l’habitation », « la maison de/du maître »… Il me semblait que « la maison de maître » convenait le mieux, et c’est ce que j’ai majoritairement utilisé, en alternant parfois avec « l’habitation ».

* La senzala : Pendant des années, les brésiliens m’ont répété : il n’y a pas de traduction pour la senzala… J’avais du mal à les croire. La France, avec son héritage colonial dans les Caraïbes, ses plantations de canne à sucre, n’aurait pas de mot pour décrire les habitations des esclaves ?… Ce qui est vrai, c’est que le mot senzala fait partie du vocabulaire de tout  brésilien et tombe sous le sens. En revanche en France, je n’ai pas réussi à trouver d’appellation commune et largement répandue. Étrange ! De façon générale, je retrouvais souvent « camp d’esclave » ; ou bien « les paillotes des esclaves », ou encore « la case » (la fameuse case de l’oncle…). À la Réunion, j’ai trouvé assez fréquemment « longère » pour désigner le camp d’esclaves, mais c’est un régionalisme très prononcé, qui n’est pas employé ailleurs. Petit à petit, le mot « case » m’est apparu le plus pertinent…. Et tout naturellement m’est venue « la rue case-nègres » : une rue constituée d’un alignement de cases, réservées aux nègres – et, je l’avoue, l’idée de faire un clin d’œil à ce joli livre de Joseph Zobel me plaisait aussi. Je crois avoir la trouvé la traduction parfaite pour senzala !…. Et je compte bien la réutiliser ailleurs.

« Pourtant, c’était là que nous étions heureux, comme dans un palais. Pour aussi curieux que cela paraisse, c’était nous, les enfants de la maison de maître, qui recherchions la compagnie des gamins de la rue case-nègres. Quand nous jouions, c’étaient eux qui commandaient parce qu’ils nageaient comme des poissons, montaient n’importe quel cheval à cru, tuaient les oiseaux à la fronde, se baignaient à toute heure, et ne demandaient jamais la permission pour aller où bon leur semblait. Ils savaient tout faire mieux que nous : lâcher un cerf-volant, jouer à la toupie, lancer les osselets. La seule chose qu’ils ne savaient pas faire, c’était lire – ce qui n’avait pas grande importance à nos yeux. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 82)

 LA VEGETATION

 Quel casse-tête ! C’est un problème récurrent lors de toute traduction d’œuvre brésilienne, et dans les livres au paysage rural, n’en parlons pas ! Parisienne convaincue, n’ayant absolument pas les pouces verts, j’ai malgré tout pris un plaisir particulier à faire mes recherches dans ce domaine.

* Le sertão : J’ai mis une note de bas de page pour la première fois. Petite vanité – je ne l’ai même pas mis en italique ! Après tout, nous connaissons tous le bush australien, le mettons-nous en italique ? Assez logiquement, je milite (dans mes livres !) pour l’inclusion de certains termes brésiliens au patrimoine linguistique mondial… par exemple, traduisons-nous le whishy américain par « eau-de-vie », ce que je vois souvent pour traduire cachaça, l’alcool brésilien national ? Et le sertão est l’un d’eux. Toute tentative de le traduire par « maquis », « broussailles », comme je l’ai vu parfois, est inexacte. Le sertão possède une réalité (géospatiale, sociologique, historique, culturelle, etc.) unique et il serait erroné de chercher à le rapprocher d’un autre paysage.

* En revanche, j’ai laissé caatinga en italique, avec une note de bas de page, car ce n’est pas un mot qui englobe autant de réalités que le sertão.

« Le fleuve, qui était descendu de plus d’un mètre, se remit à grossir le soir. Il fut décidé que nous quitterions la maison en char à bœufs pour nous réfugier dans la caatinga1. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 46)

Note : Écosystème et type de végétation du Nordeste du Brésil, constitué de cactus, buissons et arbustes épineux adaptés à l’aridité de la région et au sertão. Caatinga signifie « forêt blanche » en tupi, même si pendant la saison des pluies, la caatinga devient toute verte.

* Les Brésiliens ont, de manière générale, un rapport très étroit avec la nature – beaucoup plus proche que le français moyen – et par extension un patrimoine linguistique en termes botaniques beaucoup plus étendu. Et j’ajouterais même que les brésiliens ont une relation sentimentale avec la nature très forte – qui leur vient des peuples autochtones, peut-être ? À cette différence de relations homme/nature entre nos deux peuples s’ajoutent également les différences flagrantes en termes de végétation en elle-même. Demandons par exemple à un français de citer quelques arbres : il citera le chêne, le châtaigner, le bouleau, le hêtre… Le brésilien citera l’ipé, le pau-brasil, le juazeiro, le cajueiro… aïe aïe aïe ! Le lecteur français ne peut connaître cette végétation – et ne peut avoir les souvenirs visuels et olfactifs et les émotions qui vont avec. Le français comprendra-t-il toute la beauté d’une scène se passant à l’ombre (délicieuse) d’un marizeira ? Ombre d’autant plus délicieuse que le soleil est de plomb, que la sécheresse sévit régulièrement dans la région, etc etc…

Le problème se corse avec des auteurs comme José Lins do Rego, qui prend visiblement plaisir à évoquer ces arbres, parties intégrantes, fiertés de la culture régionale… Ainsi, José Lins parle de juazeiro, pitombeira, marizeira, ipés – et il est compris par les brésiliens…. Alors que pour les français, ces arbres n’évoquent rien. Que faire ? Plusieurs choix : Opter pour leur traduction en latin – obscur ; opter pour leur traduction en français – lorsqu’elle existe (j’ai pas mal cherché dans les glossaires de botanique des Caraïbes françaises) ; laisser en portugais avec une note.; laisser en portugais sans note. J’avoue avoir pris tous les partis, sauf le latin – en portugais avec une note, en portugais sans note, en français ….  Quelques exemples: « Un peu plus loin, sous un marizeira1 dont le feuillage tombait jusqu’au sol, se trouvait une de ces piscines naturelles que le courant du fleuve creuse le long de ses rives. Et c’est là, étendu dans l’herbe encore humide de rosée, aux côtés d’oncle Juca – qui avant de se baigner remplit son verre d’eau du fleuve et but ce remède pour le sang – que débuta ma relation intime avec la plantation de canne de mon grand-père. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 19)

Note : Le marizeira est un arbre du Nordeste (Calliandra spinosa), caractéristique de la caatinga. Ses fleurs odorantes sont blanches quand elles sont jeunes puis deviennent roses, ce qui donne à cet arbre une importante valeur décorative.

Il m’a semblé qu’ainsi le lecteur français pouvait avoir une idée physique de l’arbre, avec ces précisions (visuelles, olfactives) relativement évidentes pour le brésilien.

Le cajueiro : j’ai trouvé cette jolie traduction française, « pommier cajou », qui me semblait parlante visuellement :

 « – Faisons un pique-nique sous les pommiers-cajous !

Nous emportâmes notre goûter, du pain et du fromage que les fourmis mangèrent. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 137)

Le jucá : c’est un bois très dur. J’ai trouvé cette appellation « bois-de-fer » assez parlante, même si en termes botaniques, elle n’est pas tout à fait exacte par rapport à l’espèce scientifique jucá. Mais l’idée est là, le lecteur comprend l’esprit….

Enfin, le cajazeira : j’ai trouvé une traduction française : le prunier mombin… Inconnu au bataillon. Au bout du compte je ne l’ai donc pas utilisée, car elle n’apportait rien de plus.

« La route assombrie par les cajazeiras exhalait une odeur acide de cajá1 mûr. Nous cueillions en marchant de petites mangues jaunes et des crève-boeuf rouges – que nous nous gardions bien de manger parce que c’était du poison. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 35)

Note : Le cajá, ou mombin, est le fruit du prunier mombin (cajazeira). C’est un fruit à gros noyau, jaune vif, à la saveur acidulée et légèrement astringente.

Et la liste est encore longue….

LES RELATIONS SOCIALES ET LES APPELLATIONS

 C’est là encore une thématique récurrente dans les choix à faire dans la traduction d’œuvres brésiliennes. C’est drôle à dire… mais les gens « s’appellent » encore beaucoup !

a)     L’utilisation de Seu : Ce pronom de traitement est l’abréviation de Senhor (Monsieur) et était utilisé autrefois pour marquer le respect, la déférence – aujourd’hui il est utilisé de façon très généralisée.

J’aurais pu le traduire par M’sieur – ce qui est une pratique courante dans la traduction d’œuvres brésiliennes. Je l’ai fait très rarement – dans 95% des cas, j’ai tout simplement laissé le Seu, pour donner une couleur locale, rappeler où nous étions ; et j’ai mis une note lors de la première apparition.

De même, j’ai laissé les « dona… » facilement compréhensibles pour les français.

« On avait fait venir le piano de dona Amélia, la femme de Seu Lula. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 150)

b)     Le terme Coronel : qui connaît le Brésil rural connaît l’importance de ces hommes – véritables barons féodaux des campagnes brésiliennes. Je l’ai laissé, avec une note lors de la première apparition :

« Sors de là, petit dévergondé, tu n’as pas honte ! Je vais le dire au coronel1 ! » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 55)

Note : Ce terme, sans rapport avec la hiérarchie militaire, est utilisé dans l’intérieur du Brésil pour désigner un chef politique, en général grand propriétaire.

c)     Le terme Doutor : Idem – qui connaît le Brésil rural connaît l’importance de ce titre – qui, sans rapport avec la médecine, désigne une personne ayant fait des études ou diplômée de l’université. Idem, je l’ai laissé.

d)     La commère : un terme qui n’est plus du tout usité en France… et qui traîne cette vilaine image de colporteuse de ragots. Quel dommage ! C’est une appellation qui crée un vrai lien social. Je l’ai utilisée en français, avec une note :

« Soudain le soleil brilla dans les champs, chauffant la feuille de canne encore humide de rosée. Les portes et les fenêtres des maisons des colons s’ouvrirent, et des familles entières sortirent dans la cour prendre un bain de soleil gratuit. Parfois le char s’arrêtait pour permettre à ma tante de parler à des commères1 qui accouraient, réjouies de pouvoir échanger deux mots avec leur maîtresse. Et leurs enfants en chemise longue, qui venaient demander la bénédiction de leur marraine.

– Dieu te bénisse. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 93)

Note : La commère désigne, pour un parent, la marraine de ses enfants. Le terme est également utilisé par extension pour désigner une amie, une voisine, etc.

e)     Ma mère ou maman ? Cela peut paraître bête… mais je me suis bien cassé la tête sur cette question ! La première traduction avait opté pour « ma mère », que je trouvais un peu froid – alors que le narrateur a une relation très tendre (et idéalisée) avec sa mère.

Le portugais a un terme pour mère (mãe), un terme pour maman (mamãe)… mais dans les faits, la plupart des enfants appellent leur maman… mãe. J’ai donc souvent opté pour « maman », plus affectueux. Voici d’ailleurs comment s’ouvre le roman :

 « J’avais à peu près quatre ans lorsque ma mère est morte. Un matin, alors que je dormais dans ma chambre, je fus réveillé par une intense agitation dans toute la maison. Des gens criaient et couraient en tous sens, et la chambre à coucher de mon père était remplie d’inconnus. Je m’y précipitai en courant et vis maman étendue par terre, papa écroulé sur elle, l’air hagard. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 9)

 f)      L’ancienne traduction utilise souvent « mon grand-père » ; j’ai opté pour « grand-père », plus affectueux – et malgré tout respectueux. Ainsi, l’ancienne traduction :

–        Allons, dit mon grand-père d’un ton de commandement. (© J.W.Reims, traduction 1953)

Devient :

–       Allons ! dit grand-père de sa voix autoritaire. (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 68)

g) Enfin, la première traductrice utilise le mot « mulâtre » pour traduire cabras, littéralement des « types », des « gars », ou tout simplement des « hommes ». Un terme qui revient fréquemment. Je ne peux que la saluer : elle a tout compris des relations sociales du Brésil…. Celui qu’on appelle le type, le gars (par opposition au doutor, au coronel), surtout à la campagne, c’est effectivement souvent un mulâtre, un vague sang-mêlé à l’origine plus ou moins douteuse…. Mais n’est-ce pas là un parti pris de la part du traducteur, que d’utiliser un terme aussi connoté ethniquement ?

Ainsi, l’ancienne traduction :

« Des colons étaient arrivés de Maravalha et de Taipu, plus de cinq cents hommes combattaient à présent l’implacable ennemi. Le feu ne pouvait plus dépasser le ruisseau qui était transformé en tranchée et au-delà duquel se tenaient des mulâtres munis de branches prêts à taper sur la première flamme. Le vent avait abandonné son allié sur le champ de bataille. Tous les hommes étaient en lambeaux, leurs pieds étaient brûlés, leurs visages noirs de suie et leurs yeux rouges. Zé Guedes avait la poitrine en chair vive. Les cendres du champ de cannes fumaient. » (© J.W.Reims, traduction 1953)

Devient :

« Des colons arrivèrent de Maravalha et de Taipu. C’étaient plus de cinq cents hommes qui  combattaient à présent l’implacable ennemi. Le feu ne passerait pas le ruisseau parce qu’il était entouré de tranchées. Et parce que des gars l’attendaient avec des branches pour lui taper dessus. Le vent avait abandonné son allié sur le champ de bataille. Tous les hommes avaient les pieds brûlés, le visage noir de suie, les yeux rouges, les vêtements en lambeaux. Zé Guedes avait la poitrine à vif. Et les cendres du champ de canne, fumantes. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 122)

h)     Noir ou nègre ? Pour terminer sur ces questions d’origine ethnique, auxquelles nous sommes forcément confrontés dans toute œuvre brésilienne, la première traductrice employait le mot « nègre », que j’ai remplacé par « Noir ». Question d’époque… et de politiquement correct !

Voici un petit panorama des questions que je me suis posées. Pour certaines, la réponse est (à peu près) définitive, pour d’autres, je réfléchis encore, j’affine mes choix, je regarde les solutions des autres traducteurs…  Et je pense déjà aux titres des prochains livres de José Lins do Rego !

 LINS DO REGO : DES TITRES AUX CONSONANCES REGIONALES

Dès le titre, Lins do Rego plante le décor : que ce soit Menino do engenho, Cangaceiros, ou Fogo Morto, cela ne fait pas l’ombre d’un doute : l’œuvre se passe dans le Nordeste, le vocabulaire est typiquement régional. Pas très vendeur de mettre une note de bas de page pour un titre…

* Cangaceiros (sortie prévue : automne 2013).

Le terme apparaît à plusieurs reprises dans l’Enfant de la plantation – car ces bandits font partie du paysage du Nordeste brésilien. Je l’ai évidemment laissé en portugais, en italique, avec une note (Injustice ! Le cow-boy américain n’a pas de note et n’est même pas en italique…) Mais je trouvais compliqué de donner en titre de livre un mot incompréhensible pour le lecteur français moyen…

« Au seul nom de ce cangaceiro1, le ton d’une conversation changeait. On ne parlait de lui qu’à voix basse, comme si les mots pouvaient lui parvenir, emportés par le vent. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 31)

Note : Bandits nomades du sertão du Nordeste. La formation de ces bandes lourdement armées s’inscrit dans une révolte contre la domination des propriétaires terriens (les coronels) et le gouvernement. Bandits sociaux, Robin des Bois cruels et généreux à la fois, ils étaient détestés et vénérés.

Le titre de ce livre sera : la Horde sauvage.

* Fogo Morto (sortie prévue : début 2014)

Littéralement « feu mort », « feu éteint ». En fait, c’est une allusion à la fournaise, à la cheminée des engenhos qui, lorsque la plantation se meurt, ne fonctionne plus car on n’y moud plus de canne à sucre. Dans l’Enfant de la plantation, on y trouve une allusion :

« Pauvre Santa Fé ! Je ne l’ai connu qu’à son crépuscule. Rien n’est plus triste qu’une plantation dont la cheminée est éteinte. Une désolation de fin de vie, de ruine, qui donne au paysage rural un air mélancolique de cimetière abandonné. » (L’Enfant de la plantation, éditions Anacaona, 2013, page 111)

Le titre de ce livre sera Crépuscules.

Bref, je ne peux que vous conseiller la lecture de l’Enfant de la plantation : Cette histoire d’un Brésil rural, aujourd’hui disparu, est fondamentale pour comprendre le Brésil urbain contemporain. Ce roman est un petit bonbon, imprégné de tendresse et d’intense humanité, au style savoureux, naturel, débordant (du moins, j’ai essayé…)

« Tout le Brésil est dans ce livre transparent » (et ce n’est pas moi qui l’ai écrit, c’est Blaise Cendrars). Bonne lecture !…

PAULA ANACAONA

(L’Enfant de la plantation de José Lins do Rego, a été publié au Brésil en 1932 et traduit une première fois en 1953 par Jeanne Worms-Reims (éditions Deux Rives). J’ai décidé de retraduire et republier ce roman dans le cadre de la publication de trois des œuvres de cet auteur qui me paraissent les plus significatives : L’Enfant de la plantation, la Horde sauvage, Crépuscules. (Menino do Engenho, Cangaceiros, Fogo morto).


[1] Tristão de Athayde, préface à l’édition de Menino do Engenho, 1971.

[2] José Lins do Rego, entretien avec Medeiros Lima, Politicas e Letra, 1948.`

 

 

José Lins do Rego

L’enfant de la plantation

nouvelle traduction du portugais (Brésil) de Paula Anacaona

Editions Anacaona, mars 2013

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

15 Réponses pour Comment transcrire le régionalisme de José Lins do Rego

Cham dit: 31 mai 2013 à 12 h 49 min

Paula, permettez moi de revenir sur la fameuse phrase injustement attribuée au général De Gaulle et de vous inviter à lire cet excellent article trouvé sur le blog: Geografia e tal.
http://geografiaetal.blogspot.fr/2012/04/guerra-da-lagosta.html
Il traite de façon claire du contexte dans lequel elle aurait été prononcée,la « Guerre de la langouste ». On doit cette phrase non pas à un français mais à l’ambassadeur du Brésil en France Garlos Alves de Souza, mais le mal est fait.
Cordialement.

Nícia Adan BONATTI dit: 30 mai 2013 à 20 h 54 min

Bonjour Paula

J’aimerais ajouter que « negro » c’est la race, « preto » c’est la couleur. « Meu nego » (ê, minha nega » c’est de la tendresse, ainsi que Pretinha (voir http://letras.mus.br/moraes-moreira/47523/).

Bise,
Nícia
Comme toi, traductrice (au Brésil), à tes ordres pour échanger des infos.

u. dit: 24 mai 2013 à 13 h 16 min

Comment, je repasse ici 10 jours plus tard, et pas un post de plus sur ce beau travail?
Ce sont des ingrats, Paula.

Tombé sur ceci:

O trabalho do tradutor é um dos mais ingratos que existem, é um desses casos em que (no melhor dos casos) se o profissional for muito bom, ninguém percebe a sua existência. Como um mordomo, só nos lembramos dele quando algo dá errado, faltou champanhe, acabou o caviar, a cozinha pegou fogo. Acidentes dos quais, nós leitores, visitas ilustres e bem acomodadas na sala de estar, não deveríamos sequer tomar conhecimento, mas por culpa do mordomo (sempre ele), somos surpreendidos por uma estranha inquietude no rosto do anfitrião, e talvez até um início de fumaça que se esgueira cozinha afora.

Anacaona dit: 15 mai 2013 à 9 h 35 min

Merci à tous pour vos commentaires.
Je suis bien contente d’avoir fait rouvrir quelques livres, de vous avoir fait penser à Glauber Rocha, Lima Barreto. C’est vrai que dans les années 50 et 60, la France s’était ouverte au Brésil, avec toute une vague de traductions (dont celle de l’Enfant de la plantation), des récompenses à Cannes pour les films brésiliens… avant que le Brésil ne tombe, culturellement, dans un triste oubli. La faute aux militaires brésiliens et au plomb qu’ils ont mis dans la bouche de nombreux artistes, cela ne fait aucun doute. Mais permettez-moi de citer également cette phrase – terrible – du général de Gaulle : « Le Brésil n’est pas un pays sérieux! ». On ne pouvait pas faire plus mal à un peuple ! Les Machado de Assis, Guimarões Rosa, Lima Barreto, Jorge Amado, et bien d’autres, passaient à la trappe. Le peuple brésilien n’était réduit qu’à un peuple souriant, danseur, joueur de football…
Mais le Brésil revient sur le devant de la scène – et pas uniquement aux pages « Economie – BRIC » des journaux. La scène culturelle y est bouillonnante : écrivains, artistes, musiciens, créateurs… le dynamisme est avérée, la boulimie culturelle palpable… et les vieux clichés sur le Brésil, loin derrière. Quelle joie !
Bonne(s) lecture(s) ! Paula

u. dit: 14 mai 2013 à 18 h 19 min

Une suffisance bien d’aplomb qui, comme chaque citoyen du monde le sait, est associée avec raison au descriptif basique de la majorité des français visiteurs ici.
Bahia, 8h44, mardi 14 mai 2013

Mais non, bahiaflaneur, on ne demande qu’à apprendre.
Le texte de Mme Anacaona ne fait pas seulement rêver, il fait lire.

bahiaflaneur dit: 14 mai 2013 à 13 h 51 min

OSER dire qu’en 2013 qu’il « suffit de savoir que « negro » au Brésil n’a absolument pas la connotation péjorative » est vraiment ne RIEN connaître du Brésil de 2013. C’est extrêmement péjoratif, depuis toujours, et raciste pour tout dire: vivant à Bahia depuis 13 ans, je ne l’ai JAMAIS employé. Par contre, on employe « preto ».
Tout ça pour dire qu’écrire une ânerie pareille et oser signer son commentaire Diadorim, il faut vraiment ne pas manquer d’air et de suffisance. Une suffisance bien d’aplomb qui, comme chaque citoyen du monde le sait, est associée avec raison au descriptif basique de la majorité des français visiteurs ici.
Bahia, 8h44, mardi 14 mai 2013

bahiaflaneur dit: 13 mai 2013 à 20 h 38 min

Osé dire qu’en 2013 qu’il « suffit de savoir que « negro » au Brésil n’a absolument pas la connotation péjorative » est vraiment ne rien connaître du Brésil de 2013. C’est extrêmement péjoratif : vivant à Bahia depuis 13 ans, je ne l’ai jamais employé. Par contre, on employe « preto ».
Tout ça pour dire qu’écrire une ânerie pareille et oser signer son commentaire Diadorim, il faut vraiment ne pas manquer d’air et de suffisance. Une suffisance bien d’aplomb qui comme chaque citoyen du monde le sait est associé au descriptif basique du français visiteur ici….
Bahia, 15h27, lundi 13 mai 2013

diadorim dit: 13 mai 2013 à 13 h 17 min

Pas besoin d’invoquer le politiquement correct pour traduire « negro » par « noir ». Il suffit de savoir que « negro » au Brésil n’a absolument pas la connotation péjorative que possède « nègre » en français aujourd’hui.

xlew.m dit: 12 mai 2013 à 15 h 42 min

Zhu Fûzî, vous êtes un ethnolinguiste comblé, doublé d’un ethnobotaniste de haute volée, c’est sertão (avél’assent).
D’où le Sertão brésilien peut-il bien dériver son si beau nom, pourriez-vous me le dire ?
Les Portugais parlaient volontiers « d’Os Sertãos », les contrées désertes, (le « bush », « l’outback » comme l’a défini elle-même la traductrice P. Anacaona), le pays de l’intérieur, le « bled » comme vous le dites avec beaucoup d’exactitude, cela serait-il à rapprocher des termes rendus célèbres par les tenants de la géopoétique des noms bretons, ceux qui parlent volontiers « d’Argoat » par opposition à « l’Armor » ?
Ou alors « sertão » viendrait carrément de « desertão » ? mais non c’est impossible comme l’a montré Luis Bernardo Pericàs dans son livre « Os Cangaceiros » (encore eux). Selon lui « O sertão » (qui a longtemps commencé par un C, comme c’était aussi le cas dans la graphie française pour noter les S avant le XVIIIe siècle) ne provient en aucun cas de « deserto », puisque le terme désigne exclusivement une région boisée distante du littoral. Toujours d’après lui, ‘sertão’ tirerait ses origines d’un mot angolais « muchitum », repris par les marins et colons portugais d’Afrique en « muceltão » : un endroit éloigné de la côte. Mais il insiste pour dire que ce n’est qu’une une pure hypothèse. Je sais qu’en Chine vos disciples ont repris les préceptes de votre fameuse école du « Sertão des nuages », et qu’aidés des moins de Shaolin ils ont chassé tous les bandits (nobles ou fieffés) des environs du monastère où s’élabore les mystères du roman et de la poésie.

u. dit: 12 mai 2013 à 14 h 33 min

Hier soir, alec, vous m’avez fait rouvrir mon « Tristes Tropiques », où CLS décrit ses scrupules de traducteur (dans le chap. Pantanal).

« Beaucoup de voyageurs commettent un contre-sens en traduisant Matto Grosso par « grande forêt »: le mot forêt se rend par le féminin ‘mata’, tandis que le masculin exprime l’aspect complémentaire du paysage sud-américain. Mato Grosso, c’est donc exactement « grande brousse »…

Il est vrai que je traduis aussi ‘sertão’ par brousse. Le terme a une connotation un peu différente. ‘Mato’ se rapporte à un caractère objectif du paysage: la brousse dans son contraste avec la forêt; tandis que ‘sertão’ se réfère à un aspect subjectif: le paysage par rapport à l’homme. Le ‘sertão’ désigne donc la brousse, mais s’opposant aux terres habitées et cultivées… L’argot colonial fournit peut-être un équivalent exact avec « bled ».

Un équivalent pour l’ethnologue, mais pour le roman?
« Le bled était infesté de cangaceiros », hein.

-« Pas un lieu à planter sa guitoune », lança Zé Guedes. On devrait plutôt remonter au djébel, et fissa… »

xlew.m dit: 11 mai 2013 à 15 h 56 min

Lévi-Strauss a tourné des bouts de petits films au Sertão je crois bien, cher maître Zhu.
Au lycée nos professeurs de géo étaient plutôt circonspects au sujet du Brésil, je m’en souviens d’un qui disait qu’il en avait assez de rabâcher tous les ans aux élèves des phrases commençant par « le Brésil, ce futur géant… » sans que rien ne vienne donner un peu de corps à cette belle idée géopolitique. Aujourd’hui c’est enfin arrivé, ne parle-t-on pas de la compétitivité des « BRIC » dans certains milieux économiques avec de la buée dans les yeux ?
À propos de l’aridité du Sertão, celle du Limousin semble n’avoir rien à lui envier, un écrivain français célèbre n’a-t-il pas parlé de « L’Orient désert » lorsqu’il s’est décidé à décrire les paysages des hauteurs de cette région minérale.
Ce que j’ai particulièrement aimé lire dans ce billet c’est la discussion que la traductrice propose lorsqu’elle étudie la ramification de la langue écrite de Lins do Rego avec le tronc de l’arbre linguistique brésilien officiel, on s’aperçoit qu’elle en est beaucoup plus qu’une simple branche, qu’elle en est l’une des grandes pourvoyeuses de sève. On est loin des éternelles comparaisons avec la langue portugaise parlée et écrite par les lusitaniens, qui peuvent être passionnantes pour les spécialistes.
On se rend compte aussi que les temps changent comme le chantait l’autre, en France on semble avoir oublié le terme « cangaceiros » (« horde sauvage », ça fait un peu « Wild bunch », on se croirait en compagnie de la Triumph de Marlon Brando dans le film, on des HD des SoA, les Sons of Anarchy de la série) mais on est très familier de celui de « garimpeiros », les orpailleurs sauvages qui donnent du fil à retordre à la Légion étrangère en Guyane française.
Tiens, ça me fait penser aux « Boni » de Saint-Laurent du Maroni ou de Maripasoula, il y avait peut-être des correspondances à trouver dans leur créole.

u. dit: 11 mai 2013 à 14 h 55 min

C’est juste, alec, cette affaire de familiarité à distance, que le texte de Paula minimise un peu (vous pensez qu’on peut l’appeler Paula? ou il faut que je demande à Daaphnée?).

Dans nos lycées, de bons maîtres géographes savaient nous parler du Brésil, et nous montrer des films. Le sertão m’était plus familier que le Limousin,
quant aux Cangaceiros!…

xlew.m dit: 11 mai 2013 à 13 h 11 min

Lecture extrêmement agréable en effet, je rejoins le premier companheiro-commentateur du billet. Nous lecteurs français voyons tout de suite l’excellence de l’intuition d’aller chercher des termes et des idées dans le domaine linguistique du créole de Guadeloupe ou de Martinique. J’avancerais un petit bémol en trouvant que vous auriez pu garder « senzala » en l’état. Si « case-nègres » apparaît parfait pour rendre compte de la situation faite aux esclaves du Nordeste, chaque contexte sécrète ses propres différences parfois subtiles (c’est peut-être un truisme de le dire, ça l’est sans doute), j’aurais bien vu « senzala » mériter sa petite note en bas de page. « Kaz » aujourd’hui en créole définit aussi bien une maison, un appartement, ce mot refuse désormais de ‘composer’ avec le passé. Je comprends très bien le clin d’oeil au chef-d’oeuvre de la littérature caribéenne cela dit. Le choix d’acclimater le plus possible d’espèces florales et végétales brésiliennes telles quelles dans la langue française est un bel et bon choix à mon sens (on attend que les écrivains des Antilles fassent la même chose avec les « bwa-balyé », « gliserin », « omaren », « atrap-sòt », « ponm-kannèl », et qu’ils les introduisent dans le fond commun de notre langue même si certains ont commencé à le faire — autre clin d’oeil.)
En ce qui concerne votre double allusion aux « français moyens », ne gagnerait-on pas à se souvenir que le cinéma brésilien (bien avant le « cinema novo » de 1960 qui n’était pas que réservé aux intellos d’ailleurs, loin de là) des « chanchadas » était célèbre en France, le terme de « cangaceiros » aussi, peut-être grâce à un film et à sa scénariste, la grande romancière Rachel de Queiroz. En tout cas mes parents m’ont parlé d’un groupe de musiciens parisiens à la fin des années cinquante qui écumait les salles de concerts (souvent des salles de ciné ou des dancings) de Paris, de la banlieue nord et même de l’Oise du sud, et qui s’appelait « Les Cangaceiros » (musique rythmée, samba, bossa, cha-cha-cha.) L’homme de la rue, dans la France de 1953-59, n’était pas si ignorant de la culture populaire ayant alors cours au Brésil, l’acteur Grande Otello n’était pas si inconnu que cela, et Manuel de Andrade leur disait peut-être déjà quelque chose. Alors pourquoi se gêner, jusqu’à l’intranquillité, à ne pas conserver « cangaceiro » ? (cela suggeré muito humildemente.)
Mise en regard au déjà joli travail de J.W. Reims la nouvelle traduction est d’une incomparable fluidité, vous rendez un superbe hommage à José Lins do Rego. Le style des romanciers brésiliens de cette époque me semble posséder toujours cette faculté (une tranquille volupté chez eux, pas exhibitionniste pour deux sous), magnifique car non forcée, à nous décrire une scène de la vie de tous les jours comme si c’était la manifestation d’un paysage en train de se créer. Que ce soit la description d’un fleuve par Lins do Rego, d’une scène de rue par Rumilo Rubião, d’une scène d’intérieur avec un développement psychologique au beau milieu d’un moment comique de la part de Carlos Eduardo Novaes, ils nous font éprouver comme personne certains mouvements ou déplacements, qu’ils soient de l’esprit, du corps, comme si c’était de purs instants météorologiques, des effets de la nature. Oscar Niemeyer dessinait peut-être un peu comme ça aussi, tout comme Glauber Rocha et Philippe de Broca tournaient ainsi. Une envie soudaine de lire de la littérature et de revoir des films du Brésil. Juste avant la coupe du monde de 2014, ce serait parfait.

u. dit: 11 mai 2013 à 11 h 19 min

Excellent article qui donne tout ce qu’on n’a besoin de savoir: pas de fumées théoriques, mais une visite par l’atelier du traducteur, présentant sur pièces un contexte culturel dont nous sommes nécessairement trop ignorants.

On tend à tomber d’accord avec tous les choix.
La question de la traduction par Noir plutôt que Nègre est moins claire, sans une explication de la valeur de tels mots chez l’auteur. Le seul respect du « politiquement correct » serait une erreur s’il se traduisait par une distorsion historique, mais je suppose que ce n’est qu’un clin d’oeil.

Bravo et merci à Mme Anacaona!

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