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La République Des Livres par Pierre Assouline

Apologie du point-virgule

Par Françoise Siri

siri« Cette phrase-là, ça ne va pas : supprime le point-virgule ! » vient de me dire mon rédacteur en chef pour l’un des journaux où je travaille. Le fait est là : il disparaît de la circulation et vous n’en voyez presque plus quand vous lisez vos quotidiens. Ok, je vais passer pour une réac : oui, je fais partie des journalistes qui résistent et défendent le point-virgule, à l’instar d’écrivains comme Michel Houellebecq, Erik Orsenna ou le regretté Léopold Sédar Senghor. Pourquoi ?

Parce que le point-virgule, c’est une demi-pause qui garantit l’unité de la phrase. Si je le remplace par un point, je retire l’unité de la pensée puisque je coupe sauvagement deux énoncés qui tiennent ensemble. On est alors sûr d’obtenir des textes de plus en plus écrits « à la hache » –c’est déjà la tendance actuelle– où l’on ne sent plus le déroulement du raisonnement en cours, avec ses nuances et ses étapes. « Le point-virgule atteste un plaisir de penser » écrit joliment Jacques Drillon dans son Traité de la ponctuation française (Tel, 1991). Si vous préférez une image politique, comme le rappelle Orsenna, le point-virgule caractérise l’écriture de Mitterrand ; la suppression du point-virgule remplacé par le point est typique des discours de Sarkozy. Tout est émietté par des points : on martèle, on s’excite, on réfléchit en accéléré et en apnée sans donner à sa pensée un souffle long.nyorker_alabama overrides_revisions_1105_2

Quelles sont les justifications données à la suppression du point-virgule ? « C’est pour la facilité de lecture ». Pour la facilité de lecture, supprimer un signe qui désigne un ensemble et qui permet d’organiser la phrase ? Oui. Deuxième et dernière justification : « la plupart des gens emploient le point-virgule à tort et à travers ». Et alors ? Imagine-t-on un musicien qui cesserait de jouer telle ou telle note, sous prétexte qu’une partie du public ne la distinguerait pas clairement à l’oreille ?

Vous me répondrez peut-être qu’on a d’autres chats à fouetter, avec la crise économique et politique et la montée de l’extrême droite. Mais justement : on y est. La maîtrise de la langue française dans sa richesse et sa souplesse va donc être demain l’apanage exclusif d’un cercle minuscule d’écrivains, de professeurs et d’élèves des grandes écoles, d’avocats (très important dans les contrats, le point-virgule, comme toutes les nuances de la langue française), de penseurs et de rhétoriqueurs politiques (vous avez remarqué que la famille Le Pen maîtrise parfaitement le français). Tant pis pour les autres…

La langue française évolue par la validation de ses usages : une faute universellement répandue devient la norme, édictée par l’Académie française. Parce que ce qui compte, c’est d’être compris. L’Académie supprimera-t-elle un jour le point-virgule ? Et quoi d’autre après ? Où mettre la limite ? Prenons un autre exemple, toujours dans le champ des consignes données par des rédacteurs en chef. Dans un article, je n’ai pas le droit de dire de l’écriture d’un écrivain qu’elle est « simple » parce que le message généralement associé dans la mentalité française est « benêt ».

En effet, la simplicité, qui est en réalité la vertu suprême de l’intelligence et de l’enseignement, est mal vue : on cherche souvent à employer un jargon quelconque pour « faire » intelligent et contenter le public. Pour louer une grande qualité de « simplicité » d’un écrivain, je vais donc employer d’autres mots impropres puisque je ne peux pas utiliser le mot précis qui va occasionner un malentendu… On en arrive à la conclusion paradoxale qu’il faudrait mal parler et mal écrire dans l’espoir d’être bien compris…

La langue s’apprend par imprégnation : si vous voyez sans cesse des fautes, vous écrirez en faisant des fautes ; inversement, si vous lisez des phrases justes, vous écrirez de manière juste. D’où l’importance de la lecture des romans chez les enfants, qui apprennent ainsi sans s’en rendre compte les règles de grammaire et de syntaxe. D’où aussi les difficultés monumentales de l’Intelligence Artificielle à ses débuts : il fallait expliciter (pour les programmer) les règles du langage que chacun possède inconsciemment, sans être capable de les formuler. C’est la raison pour laquelle le combat pour garder la richesse de la langue française n’est pas si superficiel –ou si élitiste– qu’on le croit, au contraire.

FRANCOISE SIRI

auteur du Panorama des poètes (Lemieux éditeur, 2015)

(« Françoise Siri » photo D.R. ; Illustration Cristiana Couceiro

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

12 Réponses pour Apologie du point-virgule

gaillard christophe dit: 8 janvier 2016 à 21 h 35 min

« On est alors sûr d’obtenir des textes de plus en plus écrits « à la hache » –c’est déjà la tendance actuelle– où l’on ne sent plus le déroulement du raisonnement en cours, avec ses nuances et ses étapes. « Le point-virgule atteste un plaisir de penser » écrit joliment Jacques Drillon dans son Traité de la ponctuation française (Tel, 1991). »
Je ssouscrits pleinement à votre position, et supporte de moins en moins les textes rédigés à « la hache ». Pierre Michon, sans doute l’un des écrivains essentiels de notre époque refuse les « chapeaux », et vise, autant qu’il est de nos jours possible, à une écriture classique. Il est le fils de Saint-Simon, de Chateaubriand, de Flaubert, des gens que nous aimons.

Mamadou Abdoulaye LY dit: 27 décembre 2015 à 14 h 06 min

Merci de citer Senghor. Que voulez-vous, Madame,on vit dans une civilisation de la vitesse ? On ne prend plus le temps de ponctuer. Inutile, disent les economistes. Or le point-virgule, c’est une pause avant de repartir, qu’on marche ou qu’on escalade une montagne.

Clopine, définitivement un cas à part... dit: 27 décembre 2015 à 11 h 29 min

Ah, j’embrasse votre cause, Françoise SIRI, car en plus je trouve cela si joli, le point virgule ; ce petit serpent qui se tortille là-dessous, à gauche, à droite, avant de se fixer définitivement , enfin punaisé par un petit bouton noir et vengeur…

A chaque fois que j’en trace un sur une feuille, mon dieu : il me semble mettre une vipère au point !

raymond prunier dit: 23 décembre 2015 à 10 h 42 min

Zoon: tout à fait juste pour Sarko. C’est l’homme du point final. Le bonapartiste qui n’admet pas la virgule respirée de l’autre. Pour Hollande on a un affolement du rythme – ce rôle de Président ne lui convient pas, il le sent – sa phrase ne cesse de se couper entre adjectif et substantif; les coupes sont anarchiques, la ponctuation orale de Hollande dit l’incertitude, il s’étonne presque d’être là comme orateur, il n’a aucun lissé, aucune souplesse, il semble ignorer que la phrase française existe, ce sont des haillons de phrases et comme vous dites, tout compte fait c’est touchant; la voix de plus n’est jamais timbrée comme il faudrait: c’est la vraie voix de notre temps, incertaine, hésitante et jamais convaincue de ce qu’elle dit. Sa voix représente parfaitement le pouvoir qui n’ose pas être pouvoir, qui ne dit jamais oui ni non, qui est prête à renoncer à ce qu’elle dit. Les silences frôlent le balbutiement d’un pouvoir défait de légitimité ferme. On dirait qu’il a trop menti et se méfie désormais de lui-même.

Zoon dit: 22 décembre 2015 à 19 h 08 min

La diction martelée de points de Sarko s’oppose (en tous points !) à celle de Hollande qui semble constamment à la recherche du signe de ponctuation qui conviendrait le mieux; d’où le côté quelque peu chevrotant de ses discours, assez attendrissant somme toute.

Zoon dit: 22 décembre 2015 à 18 h 52 min

Brillante défense d’un signe de ponctuation dont il faudrait aussi cerner la valeur orale : qu’est-ce que les comédiens qui ont le sens de la valeur de la ponctuation font du point-virgule ? Vous avez raison : une point-virgule ça ne fait pas du tout respirer la phrase comme une virgule ou comme un point.

raymond prunier dit: 21 décembre 2015 à 9 h 28 min

Compromis habile, il permet de souffler en pleine course; il articule une pensée qui mérite qu’on l’infléchisse pour lui donner davantage de fermeté; il est le silence qui suit la rencontre et précède le baiser; il est cette méditation cigogne sur son pied; c’est un pont sur le fleuve phrase; un tronc sur lequel on s’appuie un moment, debout, avant de repartir; un regard brièvement échangé avec le lecteur en train de lire; sa verticalité (semi-colonne) lui donne des allures de ruine antique; sourire vertical, il encourage le lecteur; il pèse un peu, à peine; la virgule est au vent, le point-virgule à l’accalmie; c’est un enfoncement métaphysique du souffle rythmé; c’est la mort en haut vue par un vivant au souffle doux qui marche; c’est le silence du contre-temps nommé 7; c’est juste avant l’endormissement; le point dit la mort, la virgule la vie, c’est le blason du langage.

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