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La République des livres

Jadis, monsieur Blondin…

Par Christian Authier

« Longtemps j’ai cru que je m’appelais Blondin, mon nom véritable est Jadis ».

Ainsi débute le cinquième et ultime roman d’Antoine Blondin (1922-1991) publié en 1970 aux Éditions de La Table Ronde. À l’époque, on ne parlait pas d’autofiction, genre aussi ancien que la littérature et dont Monsieur Jadis ou l’École du soir offre l’une des plus belles illustrations. «Ma vie est un roman», annonce l’un des exergues – attribué à «Tout-Un-Chacun» – de Monsieur Jadis, et la vie de ce dernier ressemble à ce que l’on sait de celle de l’auteur de L’Europe buissonnière.

Voici donc le roman d’une vie – dans tous les sens du terme – et le point final d’une œuvre romanesque composée de seulement cinq titres. Par la suite, Antoine Blondin publiera un recueil de nouvelles, un recueil d’évocations littéraires, des recueils d’articles, un livre d’entretiens avec Pierre Assouline… De nombreuses publications posthumes suivront dont celles établies par Alain Cresciucci devenu son biographe, mais nulle trace du P.C. des maréchaux, improbable roman que Blondin prétendait écrire depuis une vingtaine d’années…

Alors que la postérité de l’écrivain est souvent trop réduite à des clichés – les Hussards, le brillant chroniqueur sportif, son goût des jeux de mots et des calembours, les frasques de comptoir et les dérives éthyliques de légende immortalisées notamment par l’adaptation d’Un singe en hiver par Henri Verneuil et Michel Audiard –, il faut revenir aux textes. Derrière la mythologie du chantre du Tour de France et des exploits rugbystiques des frères Boniface, sous le folklore de l’ivrogne bagarreur, il y a un merveilleux styliste qui dans ses meilleurs moments est l’un des purs écrivains de langue française.

Reprenons ainsi Monsieur Jadis dont certaines pages semblent avoir été écrites pour être lues à voix haute, comme pour une dictée ou une prière:

«Aux approches de la cinquantaine, je ne porte pas de cravate. Je suis resté mince, mon œuvre aussi. J’envisage la rive droite de loin. Je ne traverse jamais le boulevard Saint-Germain, sauf pour me rendre à Tokyo. Mon univers se borne à deux cents mètres carrés de bitume, une plantation de cafés-tabacs. Je continue d’habiter les ruines d’un palais sur le quai Voltaire où j’ai connu autrefois un bonheur baroque entre mes parents et mes amis. L’âge, à sa façon, a eu raison d’eux qui sont morts dans leurs lits, de vieillesse ou de jeunesse, certains dans des draps de ferraille atrocement froissés – si tôt, si vite, comblés de telles promesses au regard du souvenir, qu’il me semble aujourd’hui survivre à des enfants.»

Onze années séparent Un singe en hiver de Monsieur Jadis. Entre ces deux dates survint en septembre 1962 la disparition de son cher Roger Nimier dans un accident de voiture. «À un moment de ma vie où je ne pouvais échapper à cette contrainte par esprit – comme il y a des contraintes par corps – qu’exercent sur nous les amitiés et les amours disparues, mon cinquième livre Monsieur Jadis est né d’un vœu de fidélité à leur mémoire et de piété sans mélancolie», expliqua plus tard Blondin.

Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans cet auto- portrait romancé en forme d’adieu à la jeunesse et à la légèreté, mais des séquences entre farce et désen- chantement: des nuits agitées à Saint-Germain où l’on rejoue la bataille d’Austerlitz avec Albert Vidalie, des passages au commissariat, une irruption nocturne au ministère des Travaux publics, un détour par Madrid et le Pays basque français, un match du XV de France à Twickenham en compagnie de Nimier, un soir de Noël qui serre le cœur…

On croise encore Kléber Haedens et sa femme Caroline, Marcel Aymé, Paul Morand. La mère de Jadis veille sur lui, sa compagne Odile et la prostituée Popo aussi, à leur façon, sans que notre homme se départît d’une solitude qu’il tente de tromper dans «cette liberté mauve qui s’installe le soir, fertile en rencontres nouvelles et passagères, où l’on mène une partie d’où sont exclues les petites cartes de la vie quotidienne». Jadis cherche « la grâce qui permet de respirer dans le monde sans s’embarrasser de l’erreur ou de l’échec », cette grâce qui habite la prose de Blondin de la première à la dernière ligne.

CHRISTIAN AUTHIER

(préface à la réédition de Monsieur Jadis ou l’Ecole du soir d’Antoine Blondin, 257 pages, 7,30 euros, La petite Vermillon/ La Table ronde)

(« Christian Authier » photo D.R.; « Antoine Blondin » photo Robert Doisneau)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

3 Réponses pour Jadis, monsieur Blondin…

Bloom dit: à

Je continue d’habiter les ruines d’un palais sur le quai Voltaire

Plus fiction qu’auto-…Blondin habitait au 72, rue Mazarine, au-dessus de chez mes grands-parents…Un confortable fauteuil avait été installé au bas de l’escalier pour lui permettre de se dégriser avant d’entreprendre la périlleuse montée des marches…

Marc Court dit: à

Reste que le journaliste travaillant à la commande ne démérite pas non plus. Un peu, dans un genre différent, comme Barjavel, dont j’i pris plaisir à relire les Années de La Lune. Les deux ont encommu de savoir capter quelque chose d’une époque. Ce n’est pas rien.
Felicitations.
MC

Jazzi dit: à

Belle préface.
A votre santé, monsieur Authier !

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