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La République Des Livres par Pierre Assouline
Des mondes à jamais disparus

Des mondes à jamais disparus

« Doit-on vivre pour soi, en isolant son destin, ou sommes-nous contraints d’être le maillon d’une chaine ? »

La phrase n’apparaît qu’une fois dans Revoir Tanger (290 pages, 22 euros, La Grande ourse) mais le dilemme hante tout le roman de Ralph Toledano, le deuxième après Un Prince à Casablanca. Edith, l’héroïne, toute de légèreté et de simplicité, mystérieuse alchimie de la véritable élégance, a toujours vécu dans la sécurité, au sein d’« une forteresse d’ordre et d’ancienneté ». Son imaginaire semble fasciné autant que façonné par la date qui hante sa famille : 1492. Celle de l’édit d’expulsion des Juifs d’Espagne par les rois catholiques. Ferdinand et Isabelle leur donnèrent le choix entre l’exil et la conversion, autrement dit le renoncement public à la singularité de l’Alliance en la noyant dans l’universalisme chrétien.

Par leur situation sociale, les ancêtres d’Edith auraient été absorbés par la noblesse et ses illusions. Et après ? Ils n’ont pas fait ce choix, sont partis, se sont retrouvés dans cet extrême nord de l’Afrique, cette pointe où ils firent vivre, revivre, survivre jusqu’à nous l’antique séfarade, par ses mœurs, ses traditions et surtout par sa langue, ce judéo-espagnol improprement appelé « ladino », et qui a conservé en lui le vieux castillan autant que le doute et la fragilité propres aux minorités longtemps opprimées. A partir de 1492, le narrateur voit deux Espagnes Eugène_Delacroix_-_Juive_de_Tanger_en_costume_d'appartcoexister : l’Espagne intramuros jusqu’à son prolongement impérial, et son Espagne intérieure, idéalisée, abstraite. Ayant fui le pays qui avait instauré la limpieza de sangre, prétendue « pureté du sang » censée attester l’ascendance chrétienne (lire à ce sujet la magnifique roman de Michel del Castillo La Tunique d’infamie, 1997), cette Espagne du dehors a tendance à idéaliser l’esprit biblique, tant et si bien qu’elle croit descendre en ligne directe du roi David.

Edith tombe amoureuse de Tullio, issu de la haute société italienne. Mais le pacte intime qui la lie à sa maison est si fort, métaphore de ce qui la relie à son ascendance, qu’elle a le plus grand mal à réconcilier sa vie de femme avec les souvenirs sacrés de son enfance, et à y renoncer pour la Maison du prince romain, lequel n’est pas prêt à renoncer à sa romanité. La fille de Sion épousera-t-elle le fils de César, ce qui marquerait l’éclatante revanche de l’Histoire sur l’échec de l’idylle entre Bérénice et Titus ? A cette perspective, leurs rêves et leurs cauchemars sont hantés par les errements de Poliphile Prénestin dans les labyrinthes, les milliers de cadavres de Juifs crucifiés sur l’ordre d’Hadrien et par le goût amer de la trahison. A moins qu’en s’unissant au prince Flabelli di Roccasanta plutôt qu’à l’un des siens, Edith n’ait été justement fidèle à l’héritage de son père… Il est vrai qu’à Tanger, contrairement à Rome, le rang, ni la fortune, le palais ou la maison ne sont des indicateurs de l’ancienneté d’une famille. Les vrais signes sont illisibles à ceux qui n’y vivent pas.

Ralph Toledano observe en entomologiste aussi précis que précieux une minuscule société obsédée de protocole, de différence et de distinction, attachée aux généalogies, aux boutons armoriés des livrées, à l’aspect ouvert ou fermé des couronnes, à la patine des chaises garnies de cuir de Cordoue gravé d’arabesques, aux vases en faïence de Talavera, dans la quête d’une introuvable harmonie. Ils craignent le déclassement, la technique, l’argent-roi, le progrès. De leurs conversations, on ressort avec l’idée que ces Juifs et ces aristocrates ont ceci en commun que la lignée, l’héritage spirituel, la transmission des valeurs leur importent davantage qu’aux autres. Un Tanger qui, on s’en doute, n’a rien à voir avec ceux, artificiels et éphémères, de Paul Bowles, ou de la Beat Generation.

tanger2006 (60)On y croise des personnages étrangers à leur propre histoire, comme en apesanteur dans un siècle qui n’est pas leur genre. Des gens qui ne semblent guère animés par la haine de soi tant ils sont convaincus de relever d’une lignée immémoriale. Ils se donnent du « ma reine », du « ma rose » et du « ma vie », ne peuvent citer un absent sans demander « qu’il repose en paix », et placent la délicatesse au-dessus de bien des vertus. Des marginaux qui se donnent pour une élite, l’orgueil de leur origine chevillé au corps, convaincus les uns et les autres d’être le Verus Israël, persuadés que les vrais patriciens sont croyants, accablés de constater que décidément les bourgeois n’ont foi qu’en la démocratie dans laquelle ils voient le couronnement de la civilisation.

Tita, la vieille tante, consacre ses dernières années à fermer la porte avec douceur sur deux mille ans de « notre présence » au Maroc tandis que résonnent dans la maison, par la voix enchantée des membres de la confrérie de la Dispensation des grâces, les psaumes composés au Moyen Âge par Ibn Gabirol. L’occasion pour le narrateur, plus nostalgique que jamais, de louer à travers cette union des instrumentistes musulmans et du chantre juif, « les instants dorés des royaumes andalous », âge d’or si mythifié qu’il relève désormais de la légende, sauf à ne le considérer, justement, que comme des instants au sein d’un long passé nettement plus brutal. N’empêche qu’il y a dans ces pages un constat poétique sur la disparition du monde séfarade, sa civilisation et sa langue, qui laisse souvent le lecteur empreint d’une insondable mélancolie.

Certains romans dégagent une odeur, pas toujours suave d’ailleurs ; d’autres, un parfum. Celui-ci, c’est la fleur d’oranger ; ce n’est pas la cuisinière, qui fait partie de la famille, depuis le temps, qui démentirait. La sensation s’impose dès la première page. D’autres parfums s’y mêlent parfois dans les maisons. Comme un mélange d’encaustique et de lavande échappée des draps. Des accents proustiens scandent cette douce méditation sur le passage du temps et sur la transmission. Quelque chose d’un Swannito.

« Quand un phare de notre existence s’éteint, l’habitude que nous avions de compter sur sa lumière s’interrompt impitoyablement. Nous devrons désormais, en hommage aux leçons dispensées qui embellirent notre perception, assumer le rôle du disparu en le transformant à notre mesure. Ainsi, le défunt survivra dans notre personne qu’il avait élue pour continuer son œuvre. L’acceptation de cette tâche insolite et intimidante nous fait soudainement grandir. L’enfant que nous étions jusqu’alors devient brutalement un père. »

On joue à la canasta, on use et on abuse à tout propos d’expressions telles que « Que je meure pour elle ! » et l’on se souvient que les Tangérois appellent familièrement l’Oued Lihoud (« la rivière des Juifs »), dans une anfractuosité entre le plateau du Marshan et la Vieille Montagne, par allusion aux barques des rescapés de l’expulsion d’Espagne qui y échouèrent. Une certaine importance est accordée au vestiaire, à l’usage du monde, à ce que les manières de table révèlent d’une origine sociale et d’une éducation, au mobilier, évoqués par d’infinis détails, ce qui ajoute à la sensualité du récit, surtout lorsqu’il s’agit de cuisine.

Il y a comme ça des romans qui régalent le lecteur : feuilletés de thon et au citron confit, génoise au sabayon, compotier de petites aubergines confites parfumées aux clous de girofle, fricassée de volaille caramélisée aux oignons et aux aubergines. On ne parle pas politique, c’est trop dégradant ; et lorsqu’il question de « Mussolini », c’est d’une charlotte aux amandes et aux pralines roses nappées de chocolat qu’il s’agit !

« Heureux ceux qui n’ont point vu la fumée des fêtes de l’étranger, et qui ne se sont assis qu’aux festins de leurs pères ! »220px-Charles_Ephrussi_by_Leon_Joseph_Florentin_Bonnat_(1833-1922)

Cette phrase, tirée d’Atala de Chateaubriand, est placée en épigraphe de Revoir Tanger ; elle pourrait tout aussi bien rayonner sur Le lièvre aux yeux d’ambre (The Hare with Amber Eyes, traduit de l’anglais par  Marina Boraso, 471 pages, 8 euros , libres/Champs,) en lieu et place de celle qui y figure, quelques phrases de Proust sur l’esprit de collection tirée de Sodome et Gomorrhe. Un autre monde disparu, celui de la Mitteleuropa ashkénaze, y est évoqué.

De même que l’Edith du roman de Ralph Toledano limitait sa vie en se lovant au creux d’une enfance vénérée, Edmund de Wall n’est sorti de la sienne qu’en écrivant ce livre, attachant récit à la recherche des traces de sa famille. On dira que beaucoup d’autres l’ont précédé sur cette voie. Sauf que lui n’est pas écrivain, et qu’il n’en a pas la prétention. Céramiste de renom, il a refait le chemin en mettant ses pas dans ceux de ses aïeux à l’aide d’un fil d’Ariane des plus orignaux : une collection de 264 netsukes, des miniatures japonaises en ivoire, en nacre, en laque ou en bois signées par leurs artistes, que descendants, survivants et rescapés se sont transmis tel un témoin reliant secrètement les générations.

Sa famille n’est autre que les Ephrussi, l’un des grandes familles israélites européennes de la fin du XIXème et du XXème siècle avec les Rothschild, les Camondo, les Cahen d’Anvers, les Koenigswarter, de riches lignées de banquiers connues aussi pour leur goût de la collection, du faste, de la réception, des grandes demeures, toutes choses leur permettant d’obtenir, selon le mot du poète Heinrich Heine « leur ticket d’entrée dans la civilisation française ». Un droit de passage dont l’Histoire montrera vite à quel point il fut illusoire pour ces obsédés de généalogie.

Au commencement était le netsuke. On pourrait le dire ainsi, du moins chez les Ephrussi bien que ces japonaiseries, si fashionables à la fin du siècle qu’elles furent aussi moquées comme « japoniaiseries », brillantes dans la mise en forme d’une sensation fugace, étaient de peu de valeur en regard des trésors artistiques qu’ils eurent l’occasion d’acquérir.

Sans le faire vraiment exprès, Edmund de Wall a renouvelé le genre bien fatigué de la biographe de groupe, et du portrait de famille, en « netsukant » la sienne de manière assez exclusive. Encore faut-il préciser qu’il a eu l’idée d’embarquer le lecteur dans son enquête, ne lui faisant grâce d’aucun détail, d’aucun raté, d’aucune digression, d’aucune déconvenue, d’aucune surprise ; mais il faut l’entendre dans le bon sens car si cela peut être un pesant bavardage chez d’autres, c’est le plus souvent éclairant sous sa plume.

Ces netsukes avaient été achetés à Paris vers 1870 par un cousin de son arrière-grand-père, Charles Ephrussi qui les exposa en son hôtel de la rue de Monceau, puis dans sa demeure de l’avenue d’Iéna, dans une vitrine noire aux étagères habillées de velours vert ; ils avaient été offerts en cadeau de mariage à son arrière grand-père, Viktor von Ephrussi au début du XXème siècle à Vienne ; puis c’est son descendant Iggie qui les emporta avec lui à Tokyo avant qu’on en retrouve la trace au lendemain de la guerre à Londres.

Au bout de la lignée, Edmund de Waal se sentit investi d’une responsabilité, plutôt que d’un héritage, en veillant au destin de ces figurines représentants des rats, un homme assis, un tonnelier, un renard, une nèfle, des crapauds, un danseur de nô, un prêtre à cheval, une jeune fille, un dragon. En caressant et manipulant ces bibelots faits pour être touchés, il s’est obsédé de l’idée d’en raconter le périple. Son sens du toucher, tout d’innocence sensorielle, lui évite de céder à une mélancolie stérile. Puisqu’un netsuke est un concentré d’exactitude, il lui fallait refaire leur chemin avec le plus de précision. Ce n’est pas seulement l’idée fixe d’un descendant mais celle d’un sculpteur, d’un artiste qui a réalisé des milliers de poteries et qui croit au génie des objets comme d’autres font parler le génie des lieux : « Comment un objet déplace autour de lui un fragment du monde ».

Son arrière grand-père Charles Ephrussi était un historien de l’art mondain, spécialiste de Dürer, qui vouait une passion à sa maîtresse, Louise Cahen d’Anvers, et au Japon. Il était inévitable qu’il entremêlât les deux. C’était un temps où le japonisme était une religion, du moins à Paris, le Journal des Goncourt nous renseigne bien sur la question entre deux saillies antisémites, de même que Jules Laforgue qu’Ephrussi avait engagé comme secrétaire. Des tableaux tels que La Japonaise de Monet ou La Japonaise au bain de James Tissot s’en font l’écho.

netOn suit Edmund de Waal dans ses pérégrinations, épluchant les carnets mondains des journaux pour y repérer les invités des five o’clock organisés par le collectionneur en l’honneur de la princesse Mathilde, revisitant les maisons, interrogeant les descendants des témoins, allant jusqu’à faire de Charles Ephrussi le modèle exclusif, et non l’un des inspirateurs, du Swann de la Recherche. On se retrouve à Vienne dans le salle de bal d’un palais, chez le baron Ignace von Ephrussi, deuxième banquier le plus riche de Vienne, propriétaire d’un colossal bâtiment sur le Ring, croix de fer récompensé pour services rendus à l’Empereur, chevalier de l’ordre de Saint-Olaf, conseiller impérial, consul honoraire du roi de Suède et de Norvège, membre de l’ordre de la Toison d’or et de l’ordre du Laurier. L’auteur est persuadé que les netsukes, arrivés à Vienne en 1899, lui donneront la clé de la vie intellectuelle locale. En route, on apprend même des mots, des expressions. Ainsi potemkinisch pour désigner une ville toute de stuc et de plâtre.

La collection Ephrussi est mise sous séquestre par les nazis en 1938. Sur les registres officiels, la banque est non pas rayée mais « effacée ». La ville est « nettoyée » de cette famille originaire de Berditchev, Lemberg, Brody et Odessa, alliée aux Théodore Reinach, aux Léon Fould, aux Schey von Koromla. Juges et bourreaux (Richter und Henker) succèdent aux penseurs et poètes (Dichter und Denker). Les figurines japonaises seront récupérées par la gouvernante Anna qui les cachera dans son matelas et les fera échapper aux pillages, aux bombardements et à l’Armée rouge.

Ici l’enquêteur-narrateur se défend de tout sentimentalisme et toute nostalgie. A leur place, il affiche « une espèce de confiance » en dépit de la perte et de l’absence. Malgré ses contacts avec une Autriche persuadée d’être la victime et qui ne supporte pas l’ombre de ce qui pourrait lui porter préjudice en l’obligeant à remettre le nez dans son passé. Aujourd’hui, les netsukes sont chez Edmund de Waal, céramiste à Londres, né en 1964 en Angleterre, sa grand-mère Elisabeth y ayant épousé le hollandais Hendrick de Waal.

Avant qu’il ne reparaisse ces jours-ci en poche, son livre avait été édité en 2011 chez Albin Michel mais sous un autre titre : la Mémoire retrouvée. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit pour celui qui, à travers une dérisoire collection de bibelots, a réussi à ressusciter un monde disparu à jamais.

(« Tanger » photos Passou ; Juive de Tanger en costume d’appartement » huile sur toile d’Eugène Delacroix, 1835 ; « Charles Ephrussi » par Léon Bonnat, 1906 ; « Netsukes » photo D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Histoire, Littérature de langue française.

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404 Réponses pour Des mondes à jamais disparus

JC..... dit: 26 mars 2015 à 6 h 01 min

Le Prémontré Xavier de Fourvières, chanoine de Frigolet, a pondu « LOU PICHOT TRESOR », CPM Raphèle, dictionnaire Français-Provencal et Provençal-Français, dont un exemplaire rayonne sur une de mes étagères de bibliothèque, temple devant lequel je m’agenouille souvent en compagnie de la bonne, une jeune native.

Son utilité n’est plus à démontrer dans tous les cas de la vie quotidienne dans nos régions mal famées …

Mistral n’est pas seulement un nom de zéphyr …

M OU MME dit: 25 mars 2015 à 16 h 56 min

Avouons qu’un triangle des Bermudes dans ce coin un peu perdu des Alpes de Haute Provence, ce serait un plus pour le tourisme local. Or je me suis avisé de tracer les bissectrices de mon triangle approximativement isocèle, et je tombe (presque) pile poil sur les sources de la Bléone. Tout le monde en France, ou presque, ignore que la Bléone est une des plus belles (et des plus longues) rivières de France qui, après avoir tracé sa route droit au Sud à partir des pentes des Trois-Evêchés, dessine une courbe harmonieuse en forme d’hameçon de pêcheur à la truite, pour aller rejoindre la Durance au N/O de Digne. La Haute-Bléone : nature sauvage garantie !

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