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La République Des Livres par Pierre Assouline

En défense d’Henri Dutilleux

Par Jean-Pierre Bertin-Maghit

P1020019Devant la polémique (ici une pétition) suscitée par les propos * tenus par Christophe Girard, maire du IVème arrondissement, sur  Henri Dutilleux, au sujet d’un projet de plaque commémorative sur l’immeuble où il vécut dans l’île Saint-Louis, précisons quelques faits historiques.

Henri Dutilleux a composé la musique de Force sur le stade (1942). Ce film du Commissariat général à l’éducation générale et aux sports, fait suite à L’appel du stade (1941), est réalisé par Marcel Martin en direction des patrons d’usines pour les inciter à construire des terrains de sport près des lieux de travail des ouvriers.

Rien à voir avec les films ignominieux commandités par l’ambassade d’Allemagne à Paris aux producteurs Robert Muzard, Nova films (Mr. Girouette, Travailleurs français en Allemagne, Les Corrupteurs, Forces occultes, Permissionnaires n’oubliez pas) et Badal, Société Busdac (Résistance, Français souvenez-vous, Patriotisme, Faits d’armes de la semaine et la version française de L’Ecole des Waffen SS), par les partis collaborationnistes, l’Institut d’études des questions juives (Le Péril juif, la version française de Der Edwige jude) et la Milice (Le Vrai combat).dutilleux-trois

Le comité régional interprofessionnel d’épuration (CRIE) a condamné les techniciens du cinéma qui avaient participé à ces documentaires de propagande nazie et collaborationniste ainsi qu’aux reportages de France-Actualités (journal franco allemand diffusé de août 1942-août 1944). Marcel Martin n’a pas été convoqué par le CRIE ni Henri Dutilleux par la commission des musiciens. Voilà les faits.

En outre, en tant qu’historien comparer Henri Dutilleux à Céline me choque.**

Jean-Pierre Bertin-Maghit                                                                                                    

(Historien, professeur en études cinématographiques, Paris 3, Membre de l’Institut universitaire de France, Auteur de Le cinéma français sous l’Occupation, Perrin, 2002 ; Les Documenteurs des années noires, Nouveau monde édition, 2004)

* Lors du dernier Conseil d’arrondissement du 2 mars, Christophe Girard a fait part de son choix de suspendre la pose de la plaque pour le moment, en raison du contexte «marqué par les attentats de janvier et la commémoration de l’anniversaire de la libération des camps de concentration d’Auschwitz et Birkenau». Une décision soutenue par la mairie de Paris. «J’avais souhaité qu’on apaise tout et qu’on laisse passer un peu le temps dans l’émotion actuelle, et voilà que les réseaux sociaux se sont enflammés en disant que je ne respectais pas la mémoire d’Henri Dutilleux», proteste-t-il. «On mettra la plaque, mais le temps n’est pas opportun». «Dans le contexte actuel, entre les manifestations, le plan Vigipirate, le mémorial de la Shoah qui est sous surveillance dans l’arrondissement, il n’est pas question d’avoir des manifestations devant la rue d’Henri Dutilleux contre la pose d’une plaque, ce serait d’une violence inouïe, donc Anne Hidalgo et son cabinet m’ont réitéré que ça n’était pas opportun pour le moment lorsque j’ai posé la question», a-t-il conclu (source Le Figaro)

** « Je ne fais que suivre les recommandations du Comité d’histoire de la Ville. Louis-Ferdinand Céline est un grand écrivain mais… » (sic) avait tweeté Christophe Girard selon Diapason.

(« Jean-Pierre Bertin-Maghit », photo Passou ; « Henri Dutilleux » photo Guy Vivien)

Cette entrée a été publiée dans Histoire, LE COIN DU CRITIQUE SDF, Musique.

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commentaires

2 Réponses pour En défense d’Henri Dutilleux

xlew.m dit: 18 mars 2015 à 15 h 42 min

« On mettra la plaque… »

Toujours cette assurance dans la formule (presqu’un métalangage, tel qu’en lui-même) de la part des podestats des services culturels du pays de France.
Et si la mémoire de Dutilleux se fichait de cette systématique volition de plaquage ?
Il y a une oeuvre de Dutilleux, ma préférée avec la Symphonie n°1, portant le titre de « Tout un Monde Lointain », tirée d’un poème de Baudelaire, « La Chevelure » (« Tout un monde lointain, absent, presque défunt »), et qui peut-être répond d’elle-même à la question.
On a laissé Dutilleux lointainement à l’écart à la fin de sa vie, on s’abstint d’accompagner le musicien vers sa dernière demeure, on le déclare aujourd’hui presque trop défunt pour supporter un maigre exercice du souvenir.
Bref, fort heureusement aujourd’hui le ridicule ne plaque plus personne contre le mur.
Il y a une vingtaine d’années j’étais élève au conservatoire de Boulogne-Billancourt, on avait un prof de chant choral, un ultra-fan de vélo (et de blagues juives mal comprises, mais ça c’est une autre histoire), qui avait invité Manuel Rosenthal nous parler un peu (en réalité beaucoup, il avait le redoutable don de tourner une anecdote en leçon de vie, voire de de musique, avec un humour insensé.)
Il nous avait demandé ce qu’on aimait chez les contemporains, le nom de Dutilleux avait resonné agréablement à ses oreilles.
Bref…
Le ridicule deviendrait sans doute achevé si un édile osakien s’avisait de refuser (en vertu de rumeurs accusant l’écrivain d’activités de propagande militaire entre 1940 et 44, par exemple) la pose d’une « plaque » en l’honneur de Kawabata Yasunari qui est, si mon pouvoir mémoriel est bon, si cher à monsieur Girard…
Mais Ch. Girard n’est, Dieu merci, pas encore Japonais.

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