de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Feu le livre de poche ?

Drôle d’anniversaire que celui du livre au format de poche. Il y aura certainement des bougies et du champagne sur un petit air de fête début 2013 pour célébrer ses 60 ans et, dans la foulée, ceux de ses labels pionniers – le Livre de Poche suivi quelques années après par J’ai lu, 10/18, Pocket, Folio… Le ton sera au consensus et à la convivialité car enfin, qui est contre le grand instrument la démocratisation de la culture ? ou plutôt : qui oserait encore être contre une littérature de qualité à moindre prix pour un encombrement réduit ?

Espérons que, si elle est bien faite, la commémoration donne lieu à un rappel de l’intense débat qui agita la sphère culturelle française au mitan des années soixante ; partisans et adversaires du livre au format de poche s’affrontèrent alors autour d’un véritable enjeu de légitimité culturelle (lire ici l’étude que lui a consacré Bertrand Legendre), avec une intensité à laquelle à la même époque la controverse Barthes-Picard autour de Racine n’eut rien à envier. Dans sa livraison de novembre 1964, le Mercure de France publiait en effet un article d’une quinzaine de pages sur « La culture de poche ». Le philosophe Hubert Damisch y menait une charge en règle contre cette entreprise mystificatrice de réduction du lecteur en consommateur. La guerre des revues faisant rage, Les Temps modernes lui répondit en avril-mai 1965 par deux dossiers dans lesquels Jean-François Revel, François Erval, Bernard Pingaud entre autres annonçaient que le livre de poche sonnait le glas de la culture aristocratique et l’avènement inéluctable de la culture de masse, la lecture passant ainsi du stade du privilège à celui du partageEn ce temps-là, des voix aussi prestigieuses que celles de Maurice Blanchot, Henri Michaux, Julien Gracq pouvaient s’élever résolument contre la publication de leurs œuvres en format réduit et à vil prix sans passer pour politiquement incorrects. L’éditeur Jérôme Lindon fut des rares à résister avant d’accepter que Minuit se mette à l’heure, à partir des années quatre-vingt, du moins pour certains titres et certains auteurs.

Il y a peu encore, la parution de son texte en poche était vécue par l’auteur comme une consécration, et l’assurance que son livre serait longtemps disponible dans nombre de librairies ; la sélection des éditeurs était alors sévère, et le succès potentiel de l’ouvrage entrait en ligne de compte. Depuis, la prolifération des collections bon marché en petit format et la guerre entre éditeurs qui s’ensuit pour acquérir des droits ayant largement ouvert le compas, la parution d’un livre en poche n’est plus un critère de quoi que ce soit.

« On ne peut pas vivre sans un livre dans sa poche » : tel était le slogan trouvé par Henri Filipacchi, le fondateur du Livre de poche chez Hachette, pour le lancement de la chose, laquelle avait été déjà expérimentée dans les années vingt par Jacques Schiffrin, alors indépendant et visionnaire, lorsqu’il mit sa collection de la Pléiade sur le marché. Si les promoteurs des liseuses Kindle, Kobo, Archos, Bookeen et autres Sony Reader Touch avaient de la mémoire, ou disons, une passion de l’immatériel qui n’exclut pas une certaine culture de l’écrit, ils l’utiliseraient en remplaçant « un livre » par « une bibliothèque ». C’est là que la commémoration du premier demi-siècle du « poche » risque d’avoir un goût amer, du moins pour ceux qui ne posent pas un regard franco-français sur l’évolution de la librairie.

En effet, vu des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, si l’on en juge par les débats qui agitent la presse spécialisée depuis des mois et les anticipations des éditeurs, l’affaire est déjà pliée : la marche triomphale du livre numérique se fera sur les décombres du livre de poche. A croire que dans le paysage éditorial qui s’annonce, il n’y aura presque plus rien entre le livre de qualité conçu avec soin pour être vendu tel un produit de luxe, et le même texte téléchargeable à bas prix sur une liseuse. Il y a soixante ans, l’apparition du poche déstabilisait le livre ; aujourd’hui, on vit une toute autre révolution en passant du papier à l’immatériel. Pas sûr que le « poche » y trouve encore sa place car l’un et l’autre seront sensiblement au même prix. Allez, bon anniversaire quand même ! En attendant, les éditeurs français mènent via leur syndicat une guerre sourde au livre numérique ; ils ont beau jeu de constater publiquement que le marché est encore insignifiant en France puisqu’ils font tout pour le freiner ! Comment ? En maintenant un prix anormalement haut au numérique : à titre d’exemple, le roman de J.K. Rowling Une place à prendre est vendu par Grasset 24 euros en version papier et 15,90 euros en version numérique – encore qu’on peut très bien se dispenser de le lire dans les deux versions, mais c’est une autre histoire. Tout cela pour quoi ? Pour ne pas concurrencer le livre de poche sur son terrain et ainsi contribuer à sa disparition annoncée et redoutée.

(Illustrations D.R. et Max)

Cette entrée a été publiée dans vie littéraire.

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commentaires

453 Réponses pour Feu le livre de poche ?

Bihoreau de Bellerente dit: 6 octobre 2013 à 23 h 08 min

Un fait demeure: cette dématérialisation – ou peut-être mieux cette virtualisation – du son, de l’image, de l’imprimé me fait craindre le pire: tout ça disparait en un instant… Alors consolons-nous en pensant à ce qu’aurait dit A. J. Balfour: Nothing matters very much and few things matter at all…

Prunier dit: 6 mars 2013 à 9 h 03 min

Dialogue:
– Tu as vu le dernier film de… Faut absolument le voir!
– Oh non, je vais attendre qu’il passe en poche (…. à la télé!)

Rouply dit: 10 janvier 2013 à 23 h 00 min

J’ai plein de poches à la maison. J’adore en avoir dans ma bibliothèque. Ils voyagent avec moi et, parfois, je les emmènent avec moi pour les lire dans les salles d’attente.
A quand mon livre « Le pacte des sauterelles » dans la collection des poches ?

Bonne lecture !

Claudio dit: 19 décembre 2012 à 15 h 18 min

Le bonheur de voir la belle fille dans le métro qui lit le dernier Baricco – le bonheur de détenir la clé pour l’approcher et lui parler.
Cela ne peut se faire que si elle a le livre papier.

Le livre est l’instrument de la rencontre. La liseuse n’a qu’à pâlir devant la chaleur du papier.

Qu’on me pardonne d’affirmer que je ne me sens bien que chez les gens qui disposent d’une bibliothèque. Pas de livres? je n’irai pas chez vous, car c’est encore de cette manière que je peux me sentir chez moi, et sentir que j’ai un ami, vous, ami du livre, donc ami de moi.

Claudio

christiane dit: 3 décembre 2012 à 11 h 44 min

@ Louise Blau
Oh, mille excuses, je vous avais mal lue. Le mot « Missel » me donne de l’urticaire ! Vous évoquiez les éditions « point 2 » … .J’en ai acheté un : impossible de le lire. Tous mes gestes habitués au sens de la lecture de gauche à droite se révoltent devant ce haut en bas et je n’arrive pas à les lire. Non, décidément, un livre se feuillette pour moi autrement. Quant à la tablette, je pense que si un jour j’ai cet objet entre les mains , mon cerveau va faire des bonds dans sa ptite boîte !
mille merci.
(Mes poches … c’est pour les graines d’eucalyptus, les cailloux, les tickets de métro ou d’expos, les clés… mais les livres, ceux que j’emporte en balade sont à portée de main dans la poche du sac… tout près des stylos et crayons.)

christiane dit: 3 décembre 2012 à 10 h 49 min

@ Louise Blau
Étrange, votre remarque qui se veut piquante ou énervante et tellement incongrue dans cette mémoire des Livres de Poche ! Un missel ? J’ai dû avoir cela dans les mains lors de la photo inévitable des premières communions dans les années 60. Le temps d’une pose… Puis oublié, perdu, inutile, jamais ouvert, jamais lu. Si je devais me balader avec un livre où la lecture induise un questionnement de cet ordre (celui, je crois, que vous induisez…)ce serait celui écrit par un homme, une tranche de pensée, une vraie bataille avec ces questions « En attendant Godot », par exemple !

renato dit: 2 décembre 2012 à 19 h 57 min

Bon, sarcasme bien à part, on doit bien trouver dans le commerce un manuel type ‘Dévernir webmaster même si on est nul’.

Bruits de cabinet dit: 2 décembre 2012 à 18 h 39 min

Y paraît que le Boug’ travaille à la DGSE – stop – il s’est infiltré incognito – stop- par le tuyau de la douchette – stop

Charles Pastis dit: 2 décembre 2012 à 18 h 35 min

et le produit des mains d’un gros plombard mal rasé manifester un grand réfléchi..

Y paraît que le Boug’ travaille à la DGSE – stop- il s’est infiltré incognito – stop- par le tuyau de la douchette -stop-

ça alors dit: 2 décembre 2012 à 18 h 19 min

parallèlisme : RDL//ump ! le foutoir, grâvedechezect..

on se moque de qui, là ? ou de quoi, tiens, du Livre de poche – why not, un rapide regard dans ma bibli (Billy, Ikéa, 2 colonnes profondes, même que, les livres de Poche, on peut les stocker en double ; les spéciales éditions prennent plus de place, cpdt, permettent de placer en pile verticale,une quantité invraisemblable de books).

Coup d’oeil sur les 2 « Billy » (y a derrière, son ersatz, que j’aime pas trop, mais faut bien entrepôser).

(Last but not least, la BD y a une place conséquente … et ne se limite pas à Tintin &autres adulés, qui sont en rayons dans l’ersatz!).

longue vie aux différents livres de poche (certaines coll° sont plus sympa que d’autres, quand on est « accro », et qu’on grimace, illico presto, à la bibli municipale,y trouver l’édition 1ère ou en faire le voeu dans le cahier-prévu-à-cet-effet – ATTN : dès la fin du 3ème trimestre, le budget est clos –> du coup, penser à émettre ses souhaits, dès la « happy new year »)

Giovanni Sant'Angelo dit: 2 décembre 2012 à 18 h 14 min


…çà fait,…cachottier d’être parachutez en amont d’aval,…le temps de soustraire les pépites et autres brouettes des à parfum,…

…que reste t’il,…des commentaires à l’eau pure ferrugineuse édulcorée de culture vandales,…etc,…à noeuds papillons,….
…pourvu que le vernis tienne,…la route.

bouguereau dit: 2 décembre 2012 à 17 h 37 min

peu d’esprit et beaucoup de « saloperie(s) de merde ».

tu glisse subreptissement à la métonimie daftnoz..l’esprit n’en a pas toujours et le produit des mains d’un gros plombard mal rasé manifester un grand réfléchi..vdqs

Sergio dit: 2 décembre 2012 à 16 h 40 min

ueda dit:
Pendant longtemps, nous avons tous vécu dans l’illusion que l’espace de ce blog était tout simplement régi par des symplectomorphismes

Ha mais non pas du tout faut pas se fier aux apparences Gromoux et Darbov n’y sont pas plus que de beurre en broche c’est tout placidement une question de dérivation non entière…

christiane dit: 2 décembre 2012 à 13 h 36 min

En bas de page, dans « La version du Traducteur » un très bel article de Dominique Nédellec à découvrir.

daaphnée dit: 2 décembre 2012 à 12 h 26 min

Dans la série, Benjamin Netanyahu n’est pas mal non plus avec ce
 » Le gouvernement israélien a annoncé dimanche qu’il bloquait le transfert des taxes collectées par Israël au profit de l’Autorité palestinienne à la suite de l’octroi du statut d’Etat observateur à l’ONU à la Palestine.  » cf. le monde.

Il agit de plus en plus comme le parrain d’une mafia !

daaphnée dit: 2 décembre 2012 à 12 h 15 min

c’est bien vous: un pessimiste animé d’un grand appétit à vivre.

Mais vous avez raison, si vous regardez les umpéteurs, on voit chez eux un certain vagabondage ces dernières semaines, mais peu d’esprit et beaucoup de « saloperie(s) de merde ».

bouguereau dit: 2 décembre 2012 à 12 h 02 min

le « vagabondage de l’esprit » opposable a une saloperie de merde est sous ta responsabilité dafnoz, je ne vois pas un tel ordre dans le monde

daaphnée dit: 2 décembre 2012 à 11 h 52 min

Le Boug’, ce que j’aime chez vous c’est votre vivacité d’esprit à passer en un millième de seconde de mon délicat « vagabondage de l’esprit » à votre élégant « saloperie de merde » .
Je n’ose imaginer ce qui nous arriverait si nous étions assis côte à côte, chacun son bidule à portée de la main …

Claudette Geliang, cousine de ueda dit: 2 décembre 2012 à 11 h 49 min

bouguereau dit: 2 décembre 2012 à 11 h 43 min
saloperie de merde..

Eh bien, cela m’étonne de lui.

Claudette Geliang, cousine de ueda dit: 2 décembre 2012 à 11 h 46 min

Dites-moi, Tchou, qui est cette Daaphnée (avec deux a ?) ? Une nouvelle conquête ?
Au fait, comment va Madeleine ? Toujours en bisbille avec sa belle-sœur ?

bouguereau dit: 2 décembre 2012 à 11 h 45 min

bouguereau dit: 2 décembre 2012 à 11 h 43 min
le vagabondage heureux de l’esprit

mais si dafnoz..en théorie il devrait exister des moyens de sourdement dialoguer selon que le lecteur aura laissé sa tablette 4g open.. »je suis la blonde a forte poitrine a coté a coté de vous..que lisez vous ?..je l’attraperais bien bien le peignoir »

Répondre

saloperie de merde..suffit de virer les replys lassouline, à la queuleuleu comme dans la chanson

bouguereau dit: 2 décembre 2012 à 11 h 43 min

le vagabondage heureux de l’esprit

mais si dafnoz..en théorie il devrait exister des moyens de sourdement dialoguer selon que le lecteur aura laissé sa tablette 4g open.. »je suis la blonde a forte poitrine a coté a coté de vous..que lisez vous ?..je l’attraperais bien bien le peignoir »

daaphnée dit: 2 décembre 2012 à 11 h 37 min

(« pallier », bien sûr ….
sinon « le livre de poche » oui, vive le livre de poche … ! Si l’on met de côté quelques épouvantables maisons d’édition infoutues d’une mise en page convenables et tout aussi infoutues de faire les corrections nécessaires …
Franchement, quand on voit des gens lire sur leur tablette dans le metro, l’oeil rivé à l’écran, on se dit que l’effet hypnotique de la machine ne doit guère faciliter le vagabondage heureux de l’esprit … Pfff! )

Germaine dit: 2 décembre 2012 à 11 h 33 min

Permettez-moi de m’intercaler ici, je ne sais pas où me mettre. Je voulais dire quelque chose d’important : sur la photo d’Assouline, on a l’impression qu’il a oublié d’enlever le cintre de sa veste.

daaphnée dit: 2 décembre 2012 à 11 h 02 min

Mais non, Ueda, pas d’intrépidité
(votre « Pour certain, la « grande affaire humaine » est la rencontre de dieu(x), la perpétuité de la filiation, la fidélité accordé (un jour) à une croyance commune…
Vous, c’est l’amour, quel intrépidité.

Le coup de dés. »)

Regardez les Chrétiens avec leur « Dieu est amour » et de quoi parle la littérature depuis 2000 ans si ce n’est de l’amour ?
Non, je vous assure c’est la grande question. Les autres questions ne viennent que pour palier la difficulté à répondre à la première. Par exemple, le politique ou comment vivre ensemble/ la croyance ou comment déplacer dans la sphère de l’invisible ce que le visible ne permet pas de vérifier .. etc ..

Vous me direz peut-être que vu par les asiatiques, nous sommes perçus comme de charmants(?) mais indécrottables « romantiques », et que par conséquent la question de l’amour serait quelque peu désuète … En tout cas, qu’elle se situerait, comme vous le disiez, sur le même plan que les autres questions. Pas plus.
Admettons, je serais alors « romantique ».

Mais si nous sommes « romantiques ». Nous témoignons avant tout d’un intérêt centré sur l’individu/nous-mêmes, avant que de poser la question de l’amour (ou il faut être 2, si l’on se dispense de Dieu), de l’autre.
Et, cher Ueda, paradoxe: le romantique esquive la question de l’Amour!

Bon, je ne démontre absolument rien et je déduis, Ueda, que vous êtes peut-être plus romantique que je ne le suis; à tout le moins, tout aussi intrépide ..

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