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La République Des Livres par Pierre Assouline

François d’Assise, écrivain visionnaire

Par Philippe Godoy

P1010611Une belle parution dans le domaine de l’édition : la publication de  Cantique  de frère Soleil  par François d’Assise. Pourquoi être enthousiaste de cette parution en France ? Tout d’abord, elle rentre dans l’actualité universitaire puisque ce texte est au programme de l’agrégation d’italien; mais surtout c’est un texte fondateur de la littérature italienne, bien au-delà de son  mystique. Il a été composé à une époque où le latin était encore langue officielle (1225). Or il est écrit en dialecte d’Ombrie, une des sources de la langue italienne moderne, d’où  sa lisibilité aujourd’hui. A cet intérêt linguistique, s’ajoute une vision du cosmos, révélatrice du moyen-âge occidental : Dieu créateur est à l’origine de tous les éléments.

Comme l’écrit en commentaire Jacques Dalarun, historien, directeur de recherche au CNRS, ce texte est la révélation d’un aspect oublié de Saint François d’Assise : l’écrivain visionnaire avant Dante. L’image la plus répandue, devenue mythique, est celle du mystique qui parle aux animaux, tout particulièrement aux loups et aux oiseaux. Le peintre Giotto l’a représenté dans le cadre bucolique  d’une Ombrie idyllique. La postérité a occulté  la dimension transgressive du message de François.  Les mouvements hippies des années 1960 et les premiers écologistes avaient redécouvert, à leur façon, cet aspect de la morale franciscaine. Dans cette perspective, on a souvent oublié le contexte politique violent dans lequel s’est exprimé ce message, d’où sa transgression. François, lui-même, avait été, dans sa jeunesse, un chevalier fougueux  dont l’idéal était de tuer.

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Jacques Dalarun, spécialiste de la vie monastique à l’époque médiévale, rappelle combien François s’est engagé pour la paix, au péril de sa vie ; plusieurs fois, il fut arrêté pour être exécuté. Alors que les croisades faisaient rage, il s’est rendu à Jérusalem pour rencontrer le neveu du Sultan d’Egypte, Malik al Kamil, qui s’entourait de savants et de philosophes disciples d’Averroès. Leur rencontre inattendue fut sous le signe du dialogue car chacun était animé d’une grande ouverture aux valeurs culturelles et spirituelles de son interlocuteur. Ce qui déchaina la colère des chefs religieux du coté des chrétiens et des musulmans.

De retour en Italie en 1220, François renonce à la direction de l’ordre qu’il a fondé ; il se retire dans le couvent de Saint-Damien.  Il commence à avoir des problèmes de santé aux yeux. Il s’enferme dans une cellule obscure, assaillie par les souris ; son entourage y voit une manifestation du diable. Dans ce contexte de désolation physique et humaine, François écrit  Le cantique de frère Soleil alors qu’il ne voit plus ni la lumière ni le feu qu’il va glorifier dans son cantique. C’est une louange au créateur qui est à l’origine des grands éléments : le soleil, la lune, le vent, l’eau, le feu, la terre. Ils sont tous qualifiés de ‘ frère’ et de ‘soeur’ comme faisant partie d’une famille terrestre qui doit son existence au Créateur. Les dernières strophes sont une louange au Seigneur, au-delà de la maladie et de la mort. C’est un cri de courage et de foi de la part du saint,  étant donné les conditions douloureuses dans lesquelles il a attendu la mort, survenue un an plus tard, en 1226.

Ce texte lumineux et poétique, à découvrir en français, est accompagné d’illustrations de grande qualité : ce sont, à une exception près, de magnifiques reproductions de manuscrits médiévaux. La plupart provient des fonds de bibliothèques municipales et universitaires françaises, trésors trop souvent ignorés. A ce titre, cette publication des éditions de Alma Edition est une double découverte à ne pas manquer.

PHILIPPE GODOY

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François d’Assise

Le Cantique de frère Soleil

Commenté et présenté par Jacques Dalarun

190 pages, 26 euros

Alma éditeur

 

 

 

(Giotto , « A gauche le pape recevant l’ordre des Franciscains; à droite, François d’Assise prêchant aux oiseaux » Musée du Louvre)

Cette entrée a été publiée dans Histoire religieuse, LE COIN DU CRITIQUE SDF, Poésie.

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commentaires

7 Réponses pour François d’Assise, écrivain visionnaire

marie-christine perreau-saussine dit: 19 juin 2014 à 18 h 07 min

une très bonne critique d’un livre difficile à cerner : bravo, philippe Godoy !

marie-christine perreau-saussine dit: 19 juin 2014 à 18 h 03 min

une merveilleuse critique de ce livre,difficile à bien cerner .
bravo, philippe Godoy !

GODOY dit: 11 juin 2014 à 8 h 24 min

Merci pour cette belle citation qui illustre brillamment le regard ‘Frère Soleil’visionnaire!

Dalarun dit: 10 juin 2014 à 22 h 43 min

Merci de cet échange! Je crois que François, qui se défiait de toute forme d’établissement, aurait bien aimé figurer sous la rubrique SDF. Dans un autre texte superbe, le « Commerce sacré avec dame Pauvreté », cette dernière demande à François et à ses compagnons de lui montrer leur cloître. « Ils la conduisirent sur une colline et lui montrèrent la totalité du monde qu’ils pouvaient embrasser du regard, en disant : “Voici notre cloître, ô dame.” »

GODOY dit: 9 juin 2014 à 20 h 08 min

Effectivement, les recherches de jacques Dalarun méritent une analyse développée et en profondeur, je suis d’accord mais cela dépasse le cadre de la rubrique ‘critique SDF’ et nécessiterait de s’inscrire dans un cadre universitaire. PHG

Chaloux dit: 8 juin 2014 à 22 h 13 min

Peut-être un peu court. S’agissant de Jacques Dalarun qui fait peu parler de lui, l’occasion était pourtant toute trouvée d’évoquer une œuvre passionnante, superbe, débordante de tact et de lumière. Un -vrai- contemporain capital.

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