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La République Des Livres par Pierre Assouline

Hérode, un roi pas tout à fait juif

Par Nathalie Cohen

A quoi pense-t-on lorsqu’on entend prononcer le nom d’Hérode ? Dans la culture chrétienne, il est celui qui ordonne le massacre des « saints innocents », même s’il n’ a pas eu lieu. C’est aussi le mari d’Hérodiade, le persécuteur de saint Jean-Baptiste, même s’il s’agit en fait de l’un de ses descendants. Dans la culture juive, c’est celui qui a magnifié le deuxième Temple, l’évergète des villes d’un grand royaume d’Israël (Judée, Galilée, Gaulanitide, Batanée, Trachonitide, Auranitide..), mais aussi un roi pas tout à fait « Juif », un usurpateur cruel qui s’est débarrassé de la dynastie des Hasmonéens après s’être allié avec eux.

C’est à ce mélange confus de sentiments et de références contradictoires que répond le passionnant Hérode de Mireille Hadas-Lebel (Fayard). Comme toujours, cette spécialiste du judaïsme antique, professeur émérite à la Sorbonne, nous apporte un salutaire éclairage historique, chronologique, nourri aux recherches les plus récentes, sans faire l’économie de la lecture des sources les plus anciennes Nicolas de Damas, repris par Flavius Josèphe).

Au fil des chapitres, on apprend comment ce fils d’un père iduméen, converti au judaïsme depuis seulement une génération, et d’une mère nabatéenne (qui a vraisemblablement gardé ses traditions polythéistes), va partir à la conquête du trône de Judée à coups de guerres, d’intrigues, d’éliminations plus ou moins avérées et d’alliances propices avec les Romains. Fin stratège guerrier et politique, Hérode est aussi un personnage calculateur et herode09bparanoïaque, dont le comportement est digne des personnages les plus sombres de Shakespeare. Mireille Hadas-Lebel nous montre d’ailleurs très bien dans un chapitre final la postérité théâtrale d’Hérode, qui sera présent sur les scènes occidentales pendant des siècles, en de nombreuses langues, tant dans les mystères médiévaux que dans le théâtre de la Renaissance, les tragédies du XVIIème siècle ou les drames du XIXème.

Mû donc par des passions et des jalousies qui le dépassent et qui sont instrumentalisées par sa sœur Salomée, il tue une grande partie de sa famille : son jeune beau-frère Aristobule, parce que le peuple voit en lui le digne descendant des princes hasmonéens ; sa propre femme qu’il adorait ; la sublime Mariamne, qu’il va pleurer toute sa vie. Surtout, il sera l’ordonnateur du meurtre des deux fils d’ascendance hasmonéenne qu’il aura eus de Mariamne, Alexandre et Aristobule. ce double assassinat précédé d’un faux procès, choquera profondément l’Empereur Auguste, qui les avait fait élever à Rome, les connaissait et les appréciait. D’ailleurs les règnes d’Auguste et de Hérode sont, pour ainsi dire, parallèles : respectivement de -31 à 14 et de -37 à 4.

Car Hérode est d’abord un « roi-client » des Romains, « ami » de la famille impériale qu’il reçoit avec une magnificence inouïe dans ses différents palais, leur dédiant des constructions monumentales dans la région, y compris à l’extérieur de son royaume, et romanisant à tout va : il construira la cité portuaire de Césarée, ville païenne, ce qui lui vaut l’hostilité de son peuple. Ici l’ auteur développe des pages éclairantes sur Hérode « bâtisseur », sur le choix des sites, les techniques de construction, ses palais magnifiques, et sa politique d’ évergétisme en général, dans la traditions des souverains hellénistiques de la région.

Enfin, « Hérode le Grand » c’est aussi le roi qui reconstruit le deuxième Temple dans des proportions monumentales, qui en fait un lieu remarquable, immanquable, sublime élément de gloire pour ses sujets Juifs, mais aussi pour lui-même. Par la magnificence qu’il confère à l’édifice, il proclame son respect du judaïsme, en même temps qu’il nourrit sa mégalomanie. Travaux de terrassement, comblement d’une vallée, fabrication d’immenses voûtes, formation de mille prêtres à la maçonnerie pour reconstruire la salle du sanctuaire et le Saints des Saints, rien n’est trop beau pour magnifier l’édifice qui s’apercevra de très loin avec ses cinquante mètres de long et de large, et sa façade de trente mètres. L’auteur nous décrit aussi très concrètement l’immense entrée principale, le portique ou Basilique qui s’ouvre sur le Parvis des Gentils, et dans laquelle Jésus écouta les docteurs de la loi.

On peut saluer dans cet ouvrage la précision des descriptions archéologiques, qui font revivre les constructions monumentales devant les yeux du lecteurs, la capacité à aborder tous les aspects d’un personnage controversé et d’une période complexe que l’auteur met à notre portée, par delà les tabous que l’on pourrait éprouver à les découvrir.

NATHALIE COHEN

(Hérode – 1886 – James Tissot (1836–1902) – Brooklyn Museum)

Cette entrée a été publiée dans Histoire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

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commentaires

11 Réponses pour Hérode, un roi pas tout à fait juif

Petit Rappel dit: 13 septembre 2017 à 21 h 37 min

Voyez aussi le Tite et Bérénice de Corneille, Christiane. Il ne déçoit pas…. et plus dans le sujet, La Marianne de Tristan L’Hermite. du second ordre, comme on dosait naguère dans les Repertoires théâtraux sans méchanceté, mais solide et poétique…

christiane dit: 8 septembre 2017 à 19 h 54 min

DHH, M.Court,
« entre vous deux mon cœur balance » (ronde enfantine), vous êtes aussi forts l’un que l’autre, aussi généreux aussi. Je n’arrive pas toujours à vous suivre, n’ayant ni fait ces études universitaires , ni lu tous ces livres mais je suis ravie, rien qu’à vous lire. Vous magnifiez tout ce que vous évoquez. Bonne soirée et merci pour tout.

DHH dit: 8 septembre 2017 à 19 h 22 min

@Christiane
puisque vous voulez en savoir plus sur Mireille Hadas Lebel.
Apres une formation initiale classique (latin grec agrégation de grammaire) elle est devenue sans doute la plus grande spécialiste française de l’histoire de la langue et de la grammaire hébraïques, qu’elle a enseignée pendant plusieurs années a l’INALCO avant d’avoir une chaire en histoire des religions à la Sorbonne.
sa thèse publiée au Cerf est passionnante e sur la perception de Rome chez les juifs de l’époque hellénistique et romaine
Pour l’anecdote ,s’agissant de Philon,dont on vous conseille la lecture il y a aussi un petit ouvrage très intéressant qui tient plus de l’essai philosophique que de la biographie et écrit par…..Edouard Herriot

christiane dit: 8 septembre 2017 à 18 h 24 min

Ah, je cherche, M.Court, je cherche ! J’ai trouvé sur un site (« L’Arche ») un entretien où Mireille Hadas-lebel est claire et agréable. De plus on la voit en photo. j’aime connaître le visage des gens, le sien est sympathique. Jacques Salomon lui pose des questions auxquelles ses réponses apportent beaucoup de clarté et même avec humour pour les dernières.
Pour le blog, les questions posées à gauche sont bizarres… Pour le reste, je ne sais. Cet entretien a retenu mon attention.
http://larchemag.fr/2017/07/03/3280/les-deux-visages-dherode/
C’est vrai que le nom d’Hérode a un parfum sulfureux. Il rappelle, effectivement les rois-mages, le massacre des innocents… Donc elle veut du sérieux et semble plus priser Philon d’Alexandrie que Renan (au passage elle remet en cause la notion de demi-Ju.if.)
J’aime beaucoup qu’elle fasse lien entre la pièce de Racine et Bérénice. C’est vrai que cette découverte au collège était due à l’excellence de nos profs de français et à ces petites éditions Larousse peu onéreuses.
Sa remarque me remet en mémoire Titus devenu empereur qui s’apprête à renvoyer Bérénice. On récitait les tirades du sacrifice avec emphase ! Racine, le magicien… quelle belle langue. (et comme on aimait être triste à 15 ans !) Un amour foudroyé réduit en cendres…
« Pour jamais, ah Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime … »
Mais Andromaque, c’était encore mieux (Un passage qu’aimait beaucoup Clopine)!
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler … »
Ou Phèdre :
 » Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée  »

Magique. Mais je suis loin d’Hérode…

Petit Rappel dit: 8 septembre 2017 à 17 h 36 min

Le Philon d’Alexandrie est un bon début, Christiane. Voir aussi sa version de L histoire du Messie, mais ce n’est pas son livre le plus neuf.

DHH dit: 6 septembre 2017 à 13 h 59 min

En matière de biographie Mireille Hadas-Lebel grande spécialiste d’histoire juive de l’époque hellénistique n’en est pas à son coup d’essai ;il faut lire ses biographies de Flavius joseph et de Philon d’Alexandrie qui sont des modèles du genre ,vivantes intéressantes, claires ,sans concessions aux facilités de l’effet à produire et procedant d’ une érudition hors pair
@et alii
Elle rappelle dans la partie remerciements de l’ouvrage tire de sa grande these(Jerusalem contre ) ce que lui ont apporté les cours du rabbin Touati auxquels vous faites allusion «…. lui qui pendant pres de dix ans dans ses seminaires du vendredi matin m’apprit à aborder les textes rabbiniques sous l’angle scientifique en trouvant la voie juste entre le dédain scientiste et la naïveté dévote ….. «

et alii dit: 5 septembre 2017 à 20 h 12 min

ayant croisé l’auteur au cours du rabbin touati à l’EPHE , je me réjouis de la sortie de son livre que je lirai avec le souvenir de ces années où je pouvais me déplacer encore pour témoigner de mes attachements, ce que je tente ici par l’occasion que me donne internet, et de remercier

Diogène dit: 5 septembre 2017 à 15 h 27 min

Intéressante cette notion de « pas tout à fait juif ». Très intéressante, même. Et applicable à d’autres choses.

Janssen J-J dit: 5 septembre 2017 à 12 h 38 min

La vie d’Hérode au 21e s after JC, toutes affaires cessantes, car voilà un immense apport à la compréhension de l’Innocente globalisation relocalisée.

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