de Pierre Assouline

en savoir plus

La République Des Livres par Pierre Assouline

Ne pas renoncer aux difficultés de l’exactitude

Par JEAN-LOUIS BACKES

Autrefois, quiconque traduisait se donnait pour tâche de plier l’étranger aux lois qui avaient cours en France, lois du langage, lois de la poétique, ou même, simplement, lois de la politesse. Au vers 452 du chant VII, on entend Poséidon dire: «moi et Apollon». L’un des meilleurs représentants du goût classique, et pour cette raison tête de Turc de Victor Hugo, Prosper Bitaubé (1732-1808) corrige sereinement le dieu, lui enseigne les bonnes manières, et traduit: «Apollon et moi». Leconte de Lisle suit cet exemple.

Comme ses prédécesseurs, et beaucoup de ceux qui l’ont suivi, Leconte de Lisle a été dressé par l’école à éviter les répétitions de mots. Homère n’a pas bénéficié de cette éducation- là. Il ne se croit pas obligé de varier l’expression. Le même mot revient dans deux vers qui se suivent. Est-ce bien grave? Le traducteur se sent pourtant le devoir de le corriger. Leconte de Lisle y manque rarement. L’aède dit qu’Hector a menacé «De ne pas retourner des bateaux vers Ilion / Avant d’avoir mis le feu aux bateaux» (XIV, 46-47). Le poète français fait simplement disparaître la première occurrence du mot. Inversement, dans les scènes de bataille, quand les pronoms personnels se croisent de telle manière qu’on ne sait plus très bien qui est qui, il n’hésite pas à remplacer au moins l’un d’eux par le nom propre qui convient. Il s’en voudrait d’imiter la narration parfois un peu embarrassée du vieil Homère. C’est pourtant lui qui a fait comprendre à un large public qu’il était regrettable d’appeler Poséidon Neptune, Zeus Jupiter, et Athéna Minerve. C’est lui qui, d’une manière générale, a proposé de transcrire les noms grecs sans passer par le latin, donc sans les exposer à tous les accidents qui les rendent finalement méconnaissables. Kaïneus n’est pas sans doute un personnage des plus importants; ce n’est pas une raison pour en parler en disant : Cénée.

Leconte de Lisle traduisait en prose. Ceux de ses concurrents qui ont préféré le vers ont rarement imaginé de recourir à une autre forme que l’alexandrin, strict, ou un peu libéré. Or ce cadre est assez différent de celui qu’utilisait Homère, le fameux hexamètre dactylique. Le vers français se partage en deux moitiés égales, de six syllabes chacune. Pour le vers grec, non seulement il comporte un nombre variable de syllabes, entre douze et dix-sept, mais encore il évite absolument la symétrie; la césure y sépare deux éléments de longueur différente, le premier commençant toujours par une syllabe longue, le second le plus souvent par une syllabe brève; cette particularité n’a guère d’équivalent dans notre langue. De plus, la technique des aèdes comporte deux traits propres à étonner les pédagogues classiques : on distingue dans le poème de petites unités formées d’un nombre entier de vers. C’est le cas, par exemple, des discours, des rubriques du catalogue des vaisseaux. Tout discours commence au début d’un vers et se termine à la fin d’un vers. À l’intérieur de cette unité, les rejets sont possibles et fréquents. Certains semblent justifiés; d’autres donnent une certaine impression de gratuité. Homère n’avait, et pour cause, pas appris la rhétorique classique; il ne savait pas que tout rejet doit avoir un pouvoir suggestif. Il n’en a pas moins proposé un formidable, dès le troisième vers de l’Iliade, auquel fera écho celui qui ouvre le deuxième vers de l’Odyssée :

« L’homme, dis-le-moi, Muse, le très divers, qui si longtemps

A erré, quand il eut détruit la sainte ville de Troie. »

Plus d’un traducteur respectueux n’a pas perçu, ou n’a pas voulu percevoir, ce mouvement. Les poètes depuis plus de cent ans ont montré, par leur pratique, en dépit des sceptiques grincheux, que le vers libre, même si on prétend n’y voir qu’une fantaisie typographique, produit des effets : le rejet y a droit de cité. Le rythme du vers contredit le rythme de la phrase. Il arrive, de plus en plus souvent, que les récitants jouent de ce heurt. La présente traduction est l’une de celles qui leur en donnent l’occasion. Elle ne suit pas toujours l’ordre des mots; l’entreprise serait impossible. Mais toujours elle reflète ce trait essentiel pour la définition du rythme homérique : rigueur dans la constitution des unités, liberté du rejet à l’intérieur de ces unités. Elle s’applique par ailleurs à oublier, autant que possible, le vocabulaire conventionnel qui, il y a deux cents ans, était censé donner à la traduction une allure conforme à la dignité de la Muse épique.

« Chère épouse, répondit Hector, je partage vivement tes alarmes; mais je ne puis penser sans frémir aux reproches des Troyens et des généreuses Troyennes, si, comme un lâche, je me tenais à l’écart pour éviter le combat; et mon courage me prescrit une autre loi. »

Bitaubé, toujours. Comparons avec Paul Mazon :

« Tout cela, autant que toi, j’y songe. Mais aussi j’ai terriblement honte, en face des Troyens comme des Troyennes aux robes traînantes, à l’idée de demeurer, comme un lâche, loin de la bataille. Et mon cœur non plus ne m’y pousse pas. »
(VI, 441-444)

Non seulement le texte est suivi de très près, non seulement n’y est ajouté aucun ornement, mais encore et surtout on voit disparaître les périphrases nobles au profit d’expressions authentiques. Un locuteur francophone d’aujourd’hui dit rarement «mon cœur m’y pousse». Pour un héros d’Homère, le tour est banal. Sauf quand le sens l’exigeait absolument, Paul Mazon avait abandonné les nobles «génisses» classiques, au profit de simples «vaches». Il avait même renoncé aux «tentes» pour les remplacer, non sans raison, par des «baraques». On peut aller plus loin que lui dans ce sens. Sa traduction reste un monument: œuvre scientifique de grande précision, œuvre littéraire qui joue d’une belle prose et regorge de trouvailles stylistiques; texte à la syntaxe rigoureuse, mais qui bride celle du texte grec, et qui, rythmant de belles phrases, laisse de côté le rythme du vers. Essayer de transposer quelque chose du rythme, non pas sa mécanique, mais son mouvement, n’implique pas qu’on renonce à l’exactitude, au contraire; mais l’exactitude souhaitée se heurte à de grandes difficultés dont il est bon, peut-être, que le lecteur soit averti.

Un double exemple peut d’emblée éclairer bien des choses. En français moderne, il va de soi qu’une lance ne se lance pas et qu’une cuirasse est rarement en cuir. Mais on est bien obligé de traduire par «lance» ou par «pique» les mots grecs qui désignent ces armes énormes qu’on utilise tantôt comme un épieu, tantôt comme un javelot. «Javelot» ou «javeline» désigneraient des armes trop légères. Donc il faudra que la lance se lance. En français moderne, tout le vocabulaire qui a trait au cheval suppose que l’homme monte à califourchon sur la bête, pratique que les héros d’Homère, sans toujours l’ignorer, négligent au profit des techniques d’attelage. On pourrait se contraindre à éviter le mot «cavalier». Il reste que les mots grecs possèdent la connotation magnifique qui s’attache à ce mot, et plus encore à celui de «chevalier». Faut-il renoncer à parler du chevalier Hector au motif qu’il ne monte pas à cheval? Est-il pour autant moins chevaleresque?

Le vocabulaire de la vie psychologique est plus troublant encore. Pour le héros d’Homère, tout se passe dans la poitrine : la tête contient une manière de bouillie blanche, qui s’écoule bêtement quand on a fendu un crâne. Les idées sont ailleurs, dans le cœur, ou plutôt dans le «phrèn»; par ce mot, les médecins, longtemps après Homère, ont nettement désigné le diaphragme. Cette spécification semble ne pas exister dans l’Iliade, qui appelle «phrèn» toutes sortes de membranes. Reste le «thymos», qui a sans doute un certain rapport avec le souffle. Mais le mot, très fréquent, a beaucoup trop de sens pour qu’on puisse lui choisir un équivalent; il est le courage, la colère, l’ardeur, la vie… Quant à l’âme, la «psykhè», c’est aussi un souffle. Elle descend aux enfers. Bien des traits la séparent de l’âme telle que le christianisme l’a définie. L’essentiel est dans le cœur; Homère dispose de plusieurs mots pour désigner cet organe, qui n’est pas sans rapport, comme le dit l’étymologie du français, avec le courage.

Le courage joue un grand rôle, évidemment, dans une épopée guerrière, même si les plus grands héros, quand un dieu est contre eux, n’hésitent pas à prendre la fuite. L’essentiel est que la vertu guerrière organise la société. Le simple adjectif «kakos», que nous connaissons par la cacophonie, veut dire sans doute «mauvais», mais aussi «lâche». Mazon, qui a insisté sur les ressemblances qui se font voir entre le monde homérique et celui des épopées médiévales, n’hésita pas, parfois, à traduire par «vilain». La fracture sociale est profonde entre les simples soldats, qui font d’assez mauvais guerriers, et les meilleurs, ceux qu’on voudrait appeler les aristocrates et qu’il n’est pas impossible, parfois, de désigner par le terme «seigneurs». Les «kakoi», les mauvais, sont admis à l’assemblée où l’on annonce les décisions. Mais celles-ci ont été prises, d’abord, dans le conseil, où ne siègent que les seigneurs, les «agathoi», les bons. Bien entendu, les «agathoi», les bons, ont un sens aigu de l’honneur; ils veulent qu’on leur rende ce qui leur revient. L’Iliade est l’histoire d’un homme vexé : on a prétendu enlever à Achille la part à laquelle il avait eu droit dans le partage du butin. Le vocabulaire du grec homérique est alors plein de pièges. Les mots s’appellent les uns les autres selon des affinités qui ne se retrouvent pas telles quelles entre les équivalents supposés qu’offre la langue française.

Il est souvent question de partage. Chacun a sa part. Mais, dès qu’il y a partage, l’honneur est en jeu. Le partage se fait selon la justice; mais souvent la justice s’exprime par le sort, par le hasard. On tire au sort. Dans un tirage au sort, peut se jouer la vie des hommes. Il est un mot que la présente traduction évite délibérément : celui de «destin». Les traducteurs en ont usé et abusé. Il est bon de prendre du champ. Reste un problème moins grave : la transcription des noms propres. Elle présente des difficultés qui n’ont pas de solution. Le système qui avait cours en France à l’époque classique brille par son incohérence. Sans parler des formes dont on ne sait pas d’où elles viennent, Ajax (pour Aias), Ulysse (pour Odysseus), on remarque que, puisque Peleus donne Pélée, et Idomeneus, Idoménée, Akhilleus devrait donner Achillée. Et par quelle raison prononce-t-on Achille comme «hachis», alors que Calchas ne se chuinte pas (on prononce «Kalkas»)?

Leconte de Lisle écrivait Akhilleus et prononçait en conséquence. Il reste que, à cause d’un tendon, dont Homère ne sait rien, le nom «Achille», prononcé à la française, fait partie de la langue. Il reste aussi que l’ajout d’un accent circonflexe sur Apollon (Apollôn), alors que ce nom-là, lui aussi, fait partie du français de base, a quelque chose de déconcertant. La solution finalement retenue est une demi-mesure. On a imité Leconte de Lisle pour tous les noms qui n’évoquent rien. On a gardé le nom francisé des grands personnages. Du coup, on se trouve consacrer l’opposition entre les seigneurs et la foule. Heureusement, Homère avait prévu, dans le plus bas des bas-fonds, un personnage ridicule et odieux, méprisable au-delà de tout ce qui peut se dire, un personnage dont le nom, en partie grâce à Shakespeare, est assez largement connu. Si on dit Diomède, et non Diomèdès, il faut dire Thersite, et non Thersitès.

Enfin, les Anciens avaient coutume de désigner par des titres certains épisodes. Aristote parlait par exemple non du chant X mais de la «Dolonie», c’est-à-dire de la rencontre de Diomède et d’Ulysse avec le Troyen Dolon. La distribution en vingt-quatre chants est assez tardive; calculés pour avoir tous, en gros, la même longueur, les chants ne présentent pas tous la continuité narrative qui caractérise un épisode. Les titres que proposent pour chacun d’eux les modernes mettent en évidence un événement important, mais ne réussissent pas toujours à résumer l’ensemble du chant. Nous les proposons pour notre part, non pas dans le corps du texte, mais dans les résumés et la table des matières.

JEAN-LOUIS BACKES

(« Jean-Louis Backès » photo Tricard/ Radio France ; « Achille sacrifiant à Zeus », manuscrit de l’Iliade de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan (Ve siècle)

 

 

Homère

Iliade

Nouvelle traduction du grec de Jean-Louis Backès

704 pages,

8,10 euros

Folio/ Classique

 

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

13

commentaires

13 Réponses pour Ne pas renoncer aux difficultés de l’exactitude

John Brown dit: 18 février 2013 à 13 h 50 min

Que voilà une étude passionnante, et qui donne envie de s’y remettre , texte grec à l’appui bien sûr. Bravo pour l(hommage à Mazon mais vous incarnez, me semble-t-il, une nouvelle école de la traduction (je songe au travail de Frédéric Boyer sur la Bible). Quant à moi,je dirais volontiers « mon coeur m’y pousse » (comme c’est beau).

ueda dit: 16 février 2013 à 13 h 24 min

Je suppose que ce texte est une préface.

L’auteur ne propose donc pas sa propre version des vers VI, 441-444, ce qui nuit à la compréhension de son argument.

« Prosper corrige sereinement le dieu » …
Ça ne manque pas de gueule, et peut être compris autrement.

Corriger un dieu.
Sans cette jouissance possible (gardée secrète sous l’habit du serviteur fidèle), certains traducteurs modernes n’oseraient peut-être pas s’attaquer à de si grands noms.

hildenstein dit: 16 février 2013 à 0 h 20 min

incroyable , je manque de forde de frappe !
les français font leur droit
puisqu’on peut vivre
on présente ses excuses
donc agrééez les miennes , Monsieur, je vous en prie : je n’y vois plus à cette heure-ci

hildenstein dit: 16 février 2013 à 0 h 15 min

autre remarque dans la foulée n entre les bonnes manières de moi, I, me and myself, et Apollon,le partage, et l’exemple vivre sa vie : le possessif est une telle histoire !
puis qu’on peut vivre « l’amour des autres » Cayrol
donc le français font leur droit, leur médecine, et j’ai même entendu quand j’ai eu mon cancer !

hildenstein dit: 15 février 2013 à 23 h 05 min

et encore des excuses pour les lettres mal arrachées au clavier comme « à proposer »après des batailles quasi homériques mutatis mutandis avec les « navigateurs » sur toile

hildenstein dit: 15 février 2013 à 22 h 57 min

. Et par quelle raison prononce-t-on Achille comme «hachis», alors que Calchas ne se chuinte pas (on prononce «Kalkas»)?
N’allez surtout pas imagienr, Monsieur que j’aurais des réponses à propose, mais l’aveu que votre étude rassemble les questions que j’ai tôt commencé de me poser , dans une insatisfaction des traductionsque je trouvais parfois incompréhensibles .
Sur ce point précis , donc ce sont les questions de translittération aussi et de l’origine des translittérateurs qui s’ajoutent :yant étudié des langues sémitiques (hébreu notamment)il m’a semblé que les translittérations étaient marquées à travers le temps, selon que le traducteur était plutôt « germanophone » , « anglophone » ou « méditerranéen » , et que la translittération portait la trace des langues » parlées souvent,dans un contexte ou un autre, suivant une transmission orale, mais pas toujours …. ce qui est très sencible dans l’exemple du « ch  » allemand? anglais ? français ?
et l’on a beau s’enquérir auprès d' »informateurs », de professeurs , chacun dit autrement ,a des ides reçues parfois étonnantes comme « cous n’y arriverez jamais puis que vous êtes ceci ou cela »(sic!) c’est donc bien que vous souleviez cette question , et tentiez de l’argumenter …., enfin!! ! cela me ravit,( je n’ose dire me venge d’avoir espéré qu’un jour quelqu’un se déciderait à en parler )

hildenstein dit: 15 février 2013 à 20 h 03 min

effectivement, je voulais évoquer la question de la TRADUCTION de la REPETITION de la RACINE, en grec notamment, comme dans vivre sa vie, en français standard .

DHH dit: 15 février 2013 à 18 h 09 min

@hildenstein
la tournure grammaticale dont vous parlez est couramment designée comme « l’accusatif d’objet interne ».
frequente en grec et latin elle est assez rare en français mais on la rencontre parfois:par exemple:vivre sa sa vie.
Tres voisines , même si le verbe et le complement sont parents non plus par la forme mais uniquement par le sens,des expresssions comme « aller son chemin « , avec cette construction qui , dans cette configuration, donne un complement d’objet direct à un verbe intransitif

hildenstein dit: 15 février 2013 à 12 h 11 min

inexactitude : mais si j’y arrive , même quand mon ordinateur se panique : mais je n’ai pas réussi à trouver le grec pour le coller bien que j’aie atteint le Bailly !

hildenstein dit: 15 février 2013 à 11 h 48 min

Bonjour Monsieur.
votre.brève étude est passionnante à tous égards , me fait rêver, et m’a rappelé tant de souvenirs , de tortures, très au-delà de ma jeunesse, même avec un manuscit français du tout débuttt du XIX siècle.
je l’aurais aimée n+1 fois (pardon pour l’ineaxtitude )plus longue,apprendre que vous faites au moins une plaquette que l’on s’arracherait .
merci de ne pas oublier que cet objet précieux vous a été demandé, réclamé et que l’on peut constituer une brigade de suppliants pour que vous mesuriez la gravité de cette demande (et comment fait on avec le nom à l’accusatif sur la racine du verbe (comme noseîn noson) ce redoublement que j’aime tant et qui me fait souffrir une souffrance dont ne savent rien les gens de France

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*