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La République Des Livres par Pierre Assouline

La bataille est merveilleuse et totale

Par FREDERIC BOYER

Et si nous devions la naissance de notre langue et celle de notre littérature au souvenir sanglant de batailles perdues, d’affrontements effroyables dans lesquels  « tant de français ont perdu leur jeunesse » ? A la nécessité d’écrire le rappel d’une « bataille merveilleuse et totale » où des milliers de jeunes gens sont morts, et donc au devoir de chanter leurs noms ? La chanson de Roland est la première grande œuvre rédigée en français primitif que nous ayons en notre possession. C’est une longue et magnifique litanie célébrant une obscure défaite de l’arrière-garde de Charlemagne en 778, aux confins du monde franc, sur un col pyrénéen, dans un de ces borderlands du 8ème siècle où rivalisaient plusieurs peuples et s’exacerbaient les ambitions impériales. Aux frontières mouvantes du monde carolingien avec pour fascination les richesses de l’Espagne mozarabe.

Les premiers manuscrits de ce texte fondateur datent au plus tôt du premier quart du 12ème siècle (quand Chrétien de Troyes composera ses romans trois ou quatre décennies plus tard). Le texte rappelle ainsi des événements lointains et fantasmés, vieux de plus de 350 ans. C’est une épopée, la première et peut-être l’unique en français, de 4000 décasyllabes dont le rythme particulier provoque chez l’auditeur des effets qui s’apparentent à ceux de la transe et de l’hypnose, et la rapproche de certaines pratiques chamaniques comme de certaines expériences musicales contemporaines. Un grand texte résilient aux résonances mélancoliques qui convoque, dans l’obsession des combats, les fantômes de guerriers imaginaires au courage et à l’honneur légendaires.

Cette œuvre, qui connut un très grand succès durant tout le Moyen Âge, ne réapparaît dans notre univers que très tardivement, après avoir été littéralement déformée, effacée de notre mémoire, dès la Renaissance. Un manuscrit est signalé pour la première fois en 1775, redécouvert en 1835 par un certain Francisque Michel qui en assura l’editio princeps en 1837. On doit ainsi à Francisque Michel la présence de Roland dans notre histoire nationale. Le 19ème s’enflamme pour cette découverte. On compte pas moins de quatorze traductions complètes avant 1900, et de nombreuses adaptations. La défaite de 1870 et le climat de guerre en Europe donnent un écho particulier à ce texte ancien qualifié de « poème du revers noble ». Une victoire poétique dans la défaite… Il s’agit d’un manuscrit de jongleur noté en vue d’une exécution, d’une performance orale à la fois chantée, dansée et probablement accompagnée musicalement. Il est écrit dans une des formes les plus primitives du français, en décasyllabes assonancés avec césure épique (après la quatrième syllabe) et divisés en laisses. Ce décasyllabe de combat crée par sa césure brutale et répétée une forme de suspens, un rythme qui mime l’attaque.

Le manuscrit est copié en anglo-normand, variété du français pratiquée en Angleterre après la conquête de Guillaume le Conquérant en 1066, et l’œuvre probable d’un de ces clercs continentaux auxquels l’Angleterre, dans l’entourage d’Henri II Plantagenêt, faisait appel. Ce manuscrit, le plus ancien de ceux que nous connaissons, est coté Digby 23 à la bibliothèque boldléienne d’Oxford (Bodleian Library). Il existe aujourd’hui sept manuscrits complets et plusieurs fragments et des traductions en diverses langues, et de nombreuses versions. Le manuscrit d’Oxford n’est qu’un aboutissement de plusieurs récits et réécritures. Il n’y a pas eu un Roland, une seule chanson, mais des Roland et différentes versions, dont des textes gallois, normand, norrois, flamand, italien, allemand… Un vaste ensemble de manuscrits qui se constitue dans toute l’Europe médiévale entre le 12ème et le 13ème siècles.

Retraduire aujourd’hui la Chanson de Roland c’est tenter de rappeler parmi nous les échos de la bataille. Retrouver également les échos d’une langue, la nôtre, qui se chantait, qui se jouait en chanson de geste. Et parce que ce grand texte de guérisseurs et de vétérans est aussi la première grande performance de notre langue française, il fallait donc restituer au plus près le rythme de ce texte qui ne peut simplement s’entendre en prose car il s’agit d’un exorcisme, d’un appel poétique et du retour par la langue et la littérature d’un trauma fondateur. Il fait de nous tous des vétérans imaginaires qui vivons dans le souvenir fantasmé de combats sanglants et d’une défaite sublimée, d’un empereur impuissant et glorieux, sénile (Charlemagne est qualifié de redotez, en ancien français dans le texte de la chanson, littéralement « retombé en enfance ») et à la fois admirable, et d’un adversaire merveilleux, féroce, mais très proche, quasi semblable, et à jamais perdu. Sarrasin, arabe, qui partage pourtant dans la chanson les mêmes valeurs du combat, les mêmes équipements… Un double parfois effrayant mais dont on célèbre paradoxalement la présence perdue dans une sorte de fraternité de la bataille et de son souvenir.

FREDERIC BOYER

(Traducteur de la Chanson de Roland , auteur du poème Rappeler Roland et de l’essai Cahier Roland)

(« Frédéric Boyer » et « Vitrail de la cathédrale de Chartres » photos D.R.)

 

Rappeler Roland

Chanson de Roland

Cahier Roland

Editions POL

388 pages

20 euros

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française, traducteur.

17

commentaires

17 Réponses pour La bataille est merveilleuse et totale

La mauvaise langue dit: 31 janvier 2013 à 23 h 38 min

Il y a beaucoup à dire sur cette présentation de la Chanson de Roland. Je n’ai pas vraiment le temps, j’y reviendrai. Mais d’emblée:

1°) Cette interprétation de la Chanson de Roland me semble caractéristique de notre époque fin de cycle romantique : la hantise de la défaite depuis 1870, le chamanisme à la JMG le Clézio tiers mondisme bcbg, c’est très drôle et très curieux. On est en pleine fantasmagorie de la gauche bien pensante et compatissante et larmoyante sur l’histoire de France. On se rend compte en lisant cette introduction que c’est vraiment quelque chose, hein, que tout cet imaginaire décadent de notre époque de repentance bien pensante. Ça imprègne les esprits. L’histoire retiendra cette interprétation comme particulièrement symptomatique de notre époque (je n’ose pas dire de merde…! mais je le pense très fort…)

2°) si le français de la Chanson de Roland c’est du français primitif, alors le latin de Cicéron c’est de l’italien dinausaurien… Ça aussi c’est une expression passionnante à étudier : les arts premiers, les arts primitifs, le français primitif ; très tiersmondiste aussi comme expression. Très drôle en tout cas également.

3°) Il semble qu’il y ait aussi un bel anachronisme dans l’interprétation de la Chanson comme chamanisme. Ce n’est pas seulement ironique, mais scientifique. En effet, le mot « geste » dans chanson de geste, tout le monde sait que ça vient du latin « gesta », fait, exploit guerrier du verbe « gerere » « agir ». Mais ce n’est pas si simple parce qu’à la fin du 13è siècle, un certain jean de Grouchy, dans un traité sur la musique, appelle la chanson de geste « cantus gestualis », rapprochant ainsi le mot « geste », non de « gesta » mais de « gestus », faisant visiblement allusion au geste du jongleur, assimilant ainsi les exploits guerriers du héros à la déclamation du jongleur pour la rendre plus vivante et à ses gestes. Mais de là à aller jusqu’au chamanisme, il y a un fossé que je ne saurais franchir… En tout cas, ce n’était absolument pas le sens de « geste » au début du 12è siècle dans la tête des clercs et du public de la noblesse, deux siècles (!) avant l’interprétation erronée mais intéressante de Jean de Grouchy, intéressante pour ce qu’elle signifie de l’époque.

3°) l’interprétation qui y est faite de la figure tutélaire de Charlemagne est risible aussi. Rappelons que la Chanson débute et se termine par l’évocation de l’empereur. Ça a un sens qui n’est pas de voir dans cette figure de Charlemagne un être en pleine régression infantile… Mais là encore, je dirai que cette interprétation dit quelque chose de profond sur notre époque de régression infantile et de bêtification généralisée… qui d’un seul coup vient se cristaliser sur une œuvre majeure du passé national, ce n'(est pas le fruit du hasard, il y a là un signe des temps que nous traversons.

Je poursuivrai mes élucubrations demain… À suivre…

alec dit: 26 janvier 2013 à 12 h 00 min

un joyeux moment de lecture que les chapitres d’introduction de L. Petit de Julleville à la Chanson .
toutes ses notes sur la versification n’ont pas dû tomber sous l’orteil gourd du pied d’un vers dit par un Eugène Green, ni échapper à son cornet acoustique, un instrument dont celui-ci se sert parfois pour sonner, alors qu’il se retrouve isolé sur le pont des Arts, fermé aux deux extrémités par les forces perfides d’un ou deux régiments royaux de l’atticisme français, l’urgent besoin d’un prompt renfort. loin d’être le Déroulède à gorge étroite d’un défilé sarrasin, Green est l’échanson déroulant sa langue pour goûter, avant nous, les lecteurs, les vrais rois, le nectar des vieux textes légendaires. Boyer fait pareil avec l’ambroisie anglo-normande. nous sommes gâtés.

JC Barillon dit: 19 janvier 2013 à 18 h 57 min

Ne pas oublier qu’après la défaite de Roncevaux, La Chanson de Roland se clôt par la pâtée monumentale que Charlemagne & co foutent à Marsile et Baligant, la revanche est écrasante, des champs de cadavres jusqu’à l’horizon, Monjoie !

Une chose m’impressionne à propos du Charlemagne de cette geste. On est à l’opposé de l’archétype du chef de guerre brutal et d’un bloc. On le voit souvent indécis et surtout, à plusieurs reprises, larmoyant, voir les deux derniers vers :

« Dieu ! dit le Roi, si peineuse est ma vie ! »
Pleurant des yeux, sa barbe blanche il tire.

Enfin, si l’on parle de traductions inspirées, évoquons cette de Petit de Julleville (1878), http://archive.org/stream/lachansonderolan00pari#page/n3/mode/2up, dont je laisse aux spécialistes le soin de nous dire s’il s’agit d’un Viollet-le-Duc littéraire ou d’une approche plus intègre. Ses notes très précises souhaitent nous convaincre de ses scrupules.

C.P. dit: 18 janvier 2013 à 16 h 56 min

Juste comme ça, et pour embêter le monde : la « césure épique » dans le décasyllabe des épopées n’est PAS la coupe forte après la quatrième syllabe (coïncidant normalement avec une voyelle tonique), MAIS la prééminence de cette coupe ordinaire, telle qu’elle fait escamoter un e qui normalement ferait syllabe, parce que suivi d’une consonne / d’un son consonne. Il est probable qu’un coup de zinzin musical permettait cette syncope. Au fond, c’est la même permission qu’à la fin du vers.

Exemple de Dupriez, dans LA CHANSON DE ROLAND :
« ci fait la gest(e) que Turoldus declin(et) »

Exemples comparés que je prends très simplement dans la partie LA MORT DE ROLAND :

Sans problème de césure épique :

« ço sent Rollant que la mort li est près »

Avec césure épique, le décasyllabe qui le suit :

« par les oreil(les) fors s’en ist la cervel. »

Pardon ! Ce n’est pas grave…

Dup dit: 18 janvier 2013 à 7 h 54 min

À qui profitent les nouvelles traduction? Peut-être aux éditeurs mais bien souvent pas aux lecteurs! Cervantès au Seuil, Dante chez Flammarion, Shakespeare chez Gallimard, Saint Augustin chez Pol, sans parler de la modernisation de Montaigne ou de la révision des textes de Joyce! Une véritable torture pour le lecteur qui perd la saveur du texte des grands traducteurs du XIXème siècle. Je préfère plus de beauté par des serviteurs pas toujours fidèles à une exactitude sans goût par des universitaires qui sont plus des mécaniciens que des auteurs inspirés.

court dit: 18 janvier 2013 à 3 h 49 min

 » un certain francisque Michel…. » il y a des coups de pieds quelque part qui se perdent! Un grand médiéviste, Francisque Michel. Il avait compris l’importance du manuscrit d’Oxford ,lui.On lui doit beaucoup pour l’exhumation des Mystères, et ses travaux étaient tout sauf imparfaits.

Je vous laisse la responsabilité de votre charlemagne sénile, déjà servi à Libération. Il y a dans les anciens Poemes de la France publiés par Guessard et de Certain, bien des rois agés , ce qui ne veut pas dire gateux. Si le Roi Marsile a effectivement quelques cotés positifs, il ne faudrait peut etre pas oublier Ganelon, le Judas dont vous ne dites pas un mot. Un roi qui vainc par la trahison n’est pas « un adversaire admirable ». Et que dire de cet Apollon que les aures honorent, sinon que dans le texte, c’est l’exact contraire du Dieu chrétien.
j’ai quelques doutes sur les effets d’hypnose chamanique liés au décasyllabe. passons. de meme sur le trauma. il estb fort possible que l’épopée ait grosi une défaite insignifiante ou de médiocre portée.ce que »Turold » en fait est tout autre chose.Car je veux bien qu’il y ait des Rolands, mais il y a un seul qui ait émergé, qu’on s’en plaigne ou non.
La césure de 1870 vaut peut etre, et encore, pour la recherche sur le texte, mais les poètes s’enétaient emparés bien avant. Vigny avec Le Cor, Hugo avec le Mariage de Roland.
Bien à vous.
MCourt

Giovanni Sant'Angelo dit: 18 janvier 2013 à 0 h 42 min


…la culture bouffer par le juste milieu à se gaver de farce et pantins,…Yes Sir,…
…les batailles pour pisser droit l’air de rien,…
…etc,…

vétéro- dit: 17 janvier 2013 à 23 h 59 min

Encore sur F.Michel, sans avoir repris mes notes:
Sainte – Beuve l’évoque aussi , comme un homme « crotté » à ne pas laisser rentrer dans son salon

Giovanni Sant'Angelo dit: 17 janvier 2013 à 22 h 20 min


…la bataille,…à gaver les oies,…

…la littérature obscurantiste,…pour en mettre des valets et pages à l’oignon des poésies,…
…la version de la messe à mettre pour les rebelle de la liberté,…
…Roncevaux,…Robin des Bois,…David Croquettes,…Tout est bon dans le cochon,…Zorro,…Berlusconi,…Depardieu,…Messi,…Picasso,…Métropolis,…Acropolis Adieu,…Venise de mes deux,…

…la bataille exponentielle anjouée pour en mettre de la distanciation; des ruses, des victimes de diversion à l’esclavage volontaire entre bandes monastiques à deux doigts des praticiens-voyous toute catégories d’indépendants pour en faire du chiffre,…les uns tarés, d’autres mutilés,…sous l’oeil innocent des administrations,…porter à la connaissance des autorités,…
…les citoyens à faire du chiffre malgré eux,…la bourse vide,…
…les hommes qui valent 3 millions,…à la chaîne de sortie de hôpital,…

…d’un côté,…les chaînes de la production à consommer, voitures pétrole, nombrilismes divers…
…un nombre restreint d’avocat,…vu la crise en bataille est merveilleuse et totale,…
…en aval,…la chimie du gain des corporations de la taille à engrosser les privés de la haute-lice à ce voir commis-boucher d’ostracisme à fleurs d’oranger en boutonnière,…et j’en passe des « simplet du devoir torsadé  » pour huile extra-vierge aux sulfites à dégrosser soi-même,…
…c’est écrit en très petit,…la recuite est bourrée,…au profit bien ordonné de nos cultures à se remplir la taille avant les officiels de Robin Hood de Sherwood,…
…l’amour dans les prés le pisse-en-lys au cul de cuissage du droit de la liberté  » d’expression » tout azymuth,…
…la coupe est pleine des taxes au Saint-Graal,…de la Fox Holywood Spartacus à poils ,…de mes deux,…
…un empire Sir,…Non pas sur cette crotte de merde dans l’univers,…
…etc,…

vétéro- dit: 17 janvier 2013 à 19 h 03 min

« rédigée en français primitif »
en art, le mot primitif est mal reçu.je suis assez sceptique sur la qualité de primitif ici.

John Brown dit: 17 janvier 2013 à 18 h 43 min

« Retrouver également les échos d’une langue, la nôtre, qui se chantait, qui se jouait en chanson de geste »

Sauf que ce n’est pas notre langue. C’est une des langues aujourd’hui disparues, dont la nôtre est lointainement dérivée. Nos ancêtres les Anglo-normands…

John Brown dit: 17 janvier 2013 à 18 h 36 min

 » en anglo-normand, variété du français »

A moins que le français ne soit une variété de l’anglo-normand, langue autrement plus prestigieuse, à l’époque, que le modeste francien.

vétéro- dit: 17 janvier 2013 à 15 h 02 min

pour me corriger avec retrouver,
j’ajoute que j’ai lu en bibliothèque une lettre par laquelle on apprend que F.Michel connaissait Michelet et me souveint d’avoir lu , très rapidement un état de sa bibliothèque qui fut mise en vente (Mais votre travail autour de la langue m’intimide bien plus

vétéro- dit: 17 janvier 2013 à 14 h 20 min

Bonjour Monsieur.
En son temps, Francisque Michel n’était pas un inconnu dans les « milieux académiques et lettrés. Si c’est bien l’ historien un peu ethnologue auteur des « races maudites » que vous évoquez sa « thèse » à partir d’un manuscrit à lui confié , et qui traversa la France à cheval enquêter autour de ce manuscrit et retouver des documents, et même des chansons et proverbes . Je n’ai pas prêté attention au temps qu’il mit pour accomplir son périple,mais cette recherche ancienne autour de cet hsitorien fait que je ne suis pas lost dans votre billet aujourd’hui et l’apprécie aussi comme ancienne bataille et souvenir d’une épreuve .

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