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La chancelante équivocité du monde

La chancelante équivocité du monde

Par Barbara Cassin

capture3Je veux d’abord remercier le CNRS, cette institution magique que l’on envie à la France. Il m’a donné cette chose inappréciable, la plus introuvable de toutes : le temps de travailler. Permettez-moi cependant, puisque nous sommes dans un cadre institutionnel, une remarque d’institution : dans le CNRS d’aujourd’hui, je ne serais pas là.

J’ai été recrutée comme professeure du secondaire, sur un « poste d’accueil », et cela n’existe plus. Or cette perméabilité secondaire-supérieur-recherche tirait magnifiquement parti de la forte singularité française qu’est la classe de philosophie. Quel dommage de se priver d’une circulation si féconde, qu’elle soit longue comme au CNRS, ou temporaire comme au Collège international de philosophie, quel dommage, vraiment !

« Accueillie » donc, c’est avec d’autant plus de reconnaissance, et de bonheur, que je reçois cette distinction. J’en apprécie le caractère rare. Elle récompense à travers moi peut-être d’abord une femme (4 sur 64, mais ça s’accélère !). A coup sûr, les Sciences humaines et sociales (et non pas, comme le plus souvent, les sciences dites dures – avec des exceptions notables : Lévi-Strauss, Vernant, Bourdieu, Hagège, Godelier, Descola !). Pire, si j’ose dire : elle met à l’honneur la philosophie, récompensée une fois et une seule, en 1987, avec Canguilhem – encore était-il épistémologue et historien des sciences. Pire encore : elle récompense la philosophie grecque,c’est-à-dire l’histoire de la philosophie d’une part et d’autre part les humanités et la philologie, cette science de la lettre des textes que Jean Bollack et Heinz Wismann m’ont enseignée. Bref : un comble d’inutilité au jour d’aujourd’hui !

Je n’en crois rien bien sûr. D’abord parce que j’ai la conviction, et cela vaut pour toutes les disciplines, que plus on se spécialise, plus on invente. Plus on creuse un savoir, dans sa technicité redoutable, souvent infiniment coûteuse en temps, plus on ouvre. Telle est l’utilité de l’inutile : la recherche pour la recherche, l’art pour l’art, c’est vraiment la recherche et c’est vraiment l’art, dans leur fécondité.

J’en prendrai un seul exemple qui a déterminé ma vie de chercheuse. C’est en éditant et traduisant à grand-peine une pointe d’épingle, le Traité du non-être de Gorgias dans la version pseudo-aristotélicienne du De Melisso Xenophane et Gorgia (ce que Nietzsche appelait « ramper dans la métrique des Anciens avec l’acribie d’une limace myope ») que j’ai compris comment on pouvait mettre l’ontologie en perspective, la regarder du dehors, et que l’Etre, celui de Parménide comme celui de Heidegger, est, au moins aussi, un effet de dire.

La sophistique opère un lien, mettons philosophico-politique, avec aujourd’hui. La phrase-clef de Gorgias dans l’Eloge d’Hélène : « Le logos est un grand souverain qui, avec le plus petit et le plus inapparent des corps, performe les actes les plus divins », cette phrase se retrouve, mutatis à peine mutandis, dans la bouche de Desmond Tutu, prix Nobel de la paix et président de la commission Vérité et réconciliation en Afrique du Sud. Je le cite : « On pense d’habitude que le langage dit la réalité. La Commission n’est pas de cet avis. Le langage, discours et rhétorique… construit la réalité. »

Le pointu d’une recherche philologico-philosophique plutôt isolée ouvre ainsi sur l’une des plus contemporaines (et des plus réjouissantes) actions politiques : la construction du peuple arc-en-ciel, rainbow nation, qui se projette en nouvelle Athènes dans un entrecroisement agonistique de discours. Que pouvons-nous faire en parlant ? Construire des ponts, ici et maintenant à travers le temps et l’espace.IMG_1393

Or, cela se fait non pas en gommant les différences, mais en les travaillant, en « compliquant l’universel » – à supposer qu’il existe. Une telle pratique est par excellence celle de la traduction, ce savoir-faire avec les différences dont je ferais volontiers le paradigme des sciences humaines. La médaille que je reçois couronne un travail sur les « intraduisibles » – non pas ce qu’on ne traduit pas mais ce qu’on ne cesse pas de (ne pas) traduire – que seul le CNRS a rendu possible.

Un ouvrage hautement improbable élaboré à 150, enseignants, chercheurs, écrivains, traducteurs, amis, venus de disciplines et de langues différentes, ensemble pendant plus de dix ans. Au lieu d’un « Il y a de l’Etre », heideggérien, un « Il y a des langues » humboldtien, des grammaires, des cultures, des visions du monde. On philosophe en langues, avec un « s », et la langue de l’Europe n’est pas le globish mais, comme dit Umberto Eco, la traduction. Nous sommes donc 150 à être aujourd’hui médaillés d’or.

Mais ce n’est pas fini : de plus en plus difficile ! comme au cirque. Car ce dictionnaire des intraduisibles est traduit, ou plutôt réinventé en d’autres langues que le français. A chaque fois, il y a des entrées nouvelles : vous en entendrez quatre, en anglo-américain, en portugais, en espagnol, en wolof. Et surtout il y a une refonte de l’idée, de l’intention : que signifie dans une autre partie de l’Europe ou du monde un tel dictionnaire, de quoi la langue, le pays, ont-ils besoin, comme « politique de l’esprit » pour parler avec Paul Valéry ? Le dictionnaire des intraduisibles est, exactement comme une langue, une energeia, une « énergie », plutôt qu’un ergon, une « œuvre close ». Cette labilité en fait peut-être, comme le dit Souleymane Bachir Diagne que j’aimerais croire, la première œuvre collective post-coloniale, voire décoloniale. Je voudrais conclure très brièvement sur deux projets, qui me dépassent eux aussi, et qui ne sauraient je crois se réaliser sans le CNRS. Le premier est celui d’un portail pour rassembler et mettre en interaction, en interopérabilité, tous les dictionnaires des intraduisibles faits, en cours ou à venir. Une sorte de wiki des intraduisibles, qui proposerait des bases pour l’étude des termes fondamentaux de la philosophie vus par le biais des langues – philosopher en langues -, et qui tirerait un parti vraiment inventif des humanités numériques.

Le second projet, non moins redoutable, est celui d’un dictionnaire des intraduisibles des trois monothéismes, ou plutôt des trois whatever, comme nous les avons nommés à Columbia et à Brown. Autour de quels mots, de quels syntagmes, s’enroulent donc, pour faire simple, la Torah, la Bible et le Coran ? Quel rapport à chaque fois entre langue de révélation et traduction ? Et comment travailler entre les mots en langues de l’un et les mots en langues de l’autre ? Le travail a débuté. Il s’inscrit dans un projet plus vaste, « sociétal », dont il constitue la partie recherche. Ce projet, nous l’avons nommé Maisons de la sagesse-traduire, pour évoquer les Bayt al-hikma de Bagdad par exemple où au IXe siècle s’échangeaient et se fécondaient, toutes générations confondues, les langues, les savoirs, les religions, les sciences et les techniques grâce à la traduction. Nous avons commencé très modestement à le mettre en œuvre à Aubervilliers et à Marseille. Comment la traduction, comme pensée et comme pratique d’un « entre », peut-elle aider à l’accueil, puis à « l’insertion », des nouveaux arrivants ? transformer le non-accueil en accueil dans une Europe désarçonnée ? Hannah Arendt nommait cela « la chancelante équivocité du monde », et elle en faisait la caractéristique de notre condition humaine. Je crois qu’elle a raison. Merci.

BARBARA CASSIN

(discours prononcé par la philosophe lorsque lui a été remise la médaille d’or 2018 du CNRS et repris par Libération)

(photo Passou)

Cette entrée a été publiée dans Philosophie, sciences humaines, traducteur.

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commentaires

3 Réponses pour La chancelante équivocité du monde

Janssen J-J dit: à

Très jolie Itw de Mme Cassin dans ce lien sur Macron et les GJ.
TRADUIRE = faire en sorte que les discours puissent se CROISER, non se SUPERPOSER.

https://theconversation.com/pour-barbara-cassin-emmanuel-macron-a-essaye-de-sauto-traduire-108720?utm_medium=email&utm_campaign=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%2014%20dcembre%202018%20-%201185210788&utm_content=La%20lettre%20de%20The%20Conversation%20France%20du%2014%20dcembre%202018%20-%201185210788+CID_4da754bef40d850c47811c1c4a1929c3&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Pour%20Barbara%20Cassin%20%20Emmanuel%20Macron%20a%20essay%20de%20sauto-traduire

Janssen J-J dit: à

Je doute qu’on ait pu traduire la phrase-clef de Gorgias dans l’Eloge d’Hélène par « Le logos est un grand souverain qui, avec le plus petit et le plus inapparent des corps, performe les actes les plus divins », étant donné que ce concept de performatif et sa dérive, le verbe « performer » vient juste d’être inventé… Il devient fastoche de faire des rapprochements avec Desmond Tutu…
Je dirais que tout cela ne tient pas debout, ou constitue au plus une cohérence rétrospective des plus aventureuses.
Merci bien chère Mme Cassin, le CNRS a de la chance.

et alii dit: à

n’estce pas « sans » leCNRS (et non dans),je ne serais pas là?

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