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La République Des Livres par Pierre Assouline

L’érotomane est-il toujours l’autre ?

Par Brigitte Adès

Ades pour PIerreL’illusion délirante d’être aimé, syndrome qui correspond à ce que l’on appelle l’érotomanie, est traité avec brio par Florence Noiville dans son nouveau roman éponyme paru chez Stock. Or cet état psychique nous parait bien familier. L’héroïne n’aurait-elle pu être l’une de nous ? Son amie d’adolescence, malade d’amour, une de nos proches des années de classe préparatoire? D’autant que l’histoire se déroule à Paris dans un univers contemporain et familier.

Le roman est construit sur une mise en abyme. La narratrice Laura Wilmote harcelée par une femme qu’elle ne nomme que par la première lettre de son nom, C…, dont elle est la seule à percevoir la folie, se passionne soudain pour cette maladie et décide d’écrire un roman. Son récit nous fait revenir aux sources de sa vie d’adulte, à l’adolescence, lorsqu’elle éprouve une amitié un peu particulière pour une élève de sa Khâgne avec laquelle elle travaille en binôme. Laura attire d’autant plus la sympathie du lecteur  qu’elle s’interroge tout au long du roman sur sa part de responsabilité dans la folie de l’autre, même lorsque C … se montre machiavélique et cherche à détruire sa vie.

Laura agit courageusement, en femme éminemment moderne : ce n’est que lorsqu’elle voit que C. cherche à anéantir sa carrière, en prenant sa place, qu’elle réagit le plus violemment. Elle décide alors de consacrer tout son temps à l’enquête pour le plus grand bonheur du lecteur qui suit haletant les méandres de la pensée de notre héroïne à  mesure qu’elle mène l’enquête auprès des médecins pour mieux comprendre le syndrome.

Florence Noiville s’appuie sur des cas scientifiques pour rendre le sujet crédible et véridique. Si bien qu’au milieu de sa lecture, on se prend à s’interroger sur les êtres autour de nous qui ont pu un jour manifester des symptômes de ce mal étrange que l’on nomme aussi la maladie de Clérambault, du nom du grand psychiatre qui l’a identifiée. Pire, on se demande si l’on n’a pas suscité une fois dans notre vie, par inadvertance, cette maladie chez un être proche.

Lorsque l’on referme ce roman qui se lit d’une traite, il semble que rien ne sera plus jamais comme avant. Le syndrome parait désormais incontournable. Florence Noiville a réussi un double exploit : écrire un roman bien mené sans fioriture, sur un sujet aussi obscur ; et nous offrir une nouvelle lecture de l’état passionnel qui peut animer les êtres jusqu’à les perdre. Ce livre ne laisse pas sans un certain trouble car les personnages atteints de cette maladie y sont tout à fait lucides sur tout le reste de leur vie. De quoi inquiéter. Et si nous étions tous, nous aussi, des individus à risque ?

La fin est enlevée, et dans les dernières pages, le personnage d‘Edouardo, le fiancé mexicain de Laura,  lui donne, à travers une succession de courriels, les plus belles preuves d’amour qu’aient pu donner à lire les années numériques.

 BRIGITTE ADES

 

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

8 Réponses pour L’érotomane est-il toujours l’autre ?

Leuwin armance dit: 10 septembre 2015 à 15 h 04 min

Lu ce roman jusqu’a 2h du mat. Il me hante. C’est Hitchcock et Oliver Sachs. Profond et impossible a lacher

Zoon dit: 3 septembre 2015 à 21 h 48 min

Ce livre m’intéresse car il aborde une réalité totalement étrangère à mon expérience personnelle (du moins c’est le sentiment que j’en ai). Je ne me rappelle pas en effet avoir jamais aimé personne de ce qu’on appelle communément l’amour (mot de sens incertain pour moi), et j’ai toujours douté qu’on puisse m’aimer, évitant ainsi les engagements aussi contraignants que durables. J’ai en conséquence mené une vie relativement paisible, assez conforme aux préceptes de l’épicurisme tels qu’on les trouve exposés par Lucrèce dans son « De natura rerum ». Les récits comme ceux de Florence Noiville attirent donc ma curiosité car j’ai chaque fois l’impression d’aborder une terra incognita, sans risque de me faire dévorer tout cru par une sauvagesse indigène. Suave mari magno…

Bloom dit: 1 septembre 2015 à 14 h 32 min

Excellent roman qui tient du thriller psychologique, à mi-chemin entre Hitchcock et Ian McEwan. Rare pour un livre français d’être aussi tonique et perturbant. Bravo!

un peu de retenue, et faites pas semblant de ne pas savoir ce que c'est... dit: 29 août 2015 à 16 h 15 min

juste désirer que l ‘ autre soit heureux-se – c ‘ est du désir aussi

n’éxagérons pas: tout le monde n’a pas l’instinct maternel…

mais alors ce sera pour une autre fois dit: 29 août 2015 à 16 h 01 min

une vie sans prof

ah ben ouais, tranquille, loin des « c’est pas moi c’est l’autre » (et aussi de la photosdefamillemanie, tiens, tourner en vinaigre à trop vouloir se la jouer brave campagnard…)

Monde Indien dit: 28 août 2015 à 17 h 32 min

Se sentir aimé n ‘ est jamais une illusion délirante –
L ‘ érotomanie ,  » manie  » dans le plaisir sexuel , viendrait plutôt peut-être justement d ‘ un amour non-adéquat dans la relation sexuée , sexuelle –
L ‘ occident qui [ semble ] avoir inventé génialement le distinction entre l ‘ amour et le sexe semble pourtant ne pas encore mesurer ce que cela recouvre .
On parle d ‘ Aimer , et de , Faire l ‘ amour , sans se rendre bien compte des variations que cela comporte .
Les dires populaires ne disent-ile pas : on peut aimer sans désirer , comme on peut désirer sans aimer .
Alors , au contraire , le génie du langage , qui a rapproché  » Aimer  » et  » Faire l ‘ amour  » n’ est-il pas de dire l ‘ exact contraire ?
Que l ‘ on ne peut désirer que s ‘ il y a , ne serait-ce qu ‘ un peu d ‘ amour , d ‘ amitié ou de respect . ?
Que de m^me l ‘ on aime pas si d ‘ une certaine manière si on a aucun désir pour l ‘ autre – pas forcément sexuel : juste désirer que l ‘ autre soit heureux-se – c ‘ est du désir aussi .
On parle finallement + facilement de désir que d ‘ amour , alors que ce n ‘ est pas plus compliqué et que ces deux champs se chevauchent ( Yesss ! ) –

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