de Pierre Assouline

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La République des livres

Les défis de la « Divine comédie »

Par Danièle Robert

(…) Il n’y a pratiquement pas de néologismes dans Enfer, il y en a peu dans Purgatoire, mais ils explosent dans Paradis. La raison en est simple et découle de ce que j’ai dit précédemment : ils participent de cette nécessité de pallier un manque afin de rendre compte de l’expérience de la façon la plus juste possible, donc la plus inattendue. Après les nombreux emprunts aux autres langues, aux dialectes et parlers locaux destinés à enrichir la langue pour tous ses compatriotes, il s’agit pour Dante de créer un langage neuf pour une aventure inouïe dans un monde inconnu des mortels, et cela commence par le verbe trasumanar. En associant le mot latin humanus au préfixe tras- pour en faire un verbe italien, Dante crée un concept dont la concision déroute et a donné lieu à toutes sortes d’interprétations (ce qui n’était pas pour lui déplaire, assurément). Pour le traduire, il va de soi que je souhaitais aller dans le même sens que lui, donc créer à mon tour un néologisme, comme je l’ai fait très souvent dans cette cantica. J’avais le choix entre un néologisme proche du français, transhumainer, par référence à « humain » et un autre plus près du latin et de l’italien, transhumaner ; c’est ce dernier que j’ai choisi, dans le sillage de Philippe Sollers qui explique le sens de ce concept de façon très convaincante ; il ne s’agit pas, dit-il, d’outrepasser l’humain, mais de le traverser pour atteindre la part de divin qu’il comporte, sans pour cela abandonner l’humain (je le paraphrase ici, mais le cite précisément dans ma préface). J’ajoute que tout au long de la cantica, j’ai traduit les néologismes chaque fois que la proximité des deux langues et leur commune origine le permettaient : il en est ainsi de m’imparadisa (m’emparadise), s’inventra (s’enventre), s’infutura (s’enfuture), s’infiora (s’enfleure), s’insapora (s’ensaveure), etc. En revanche, il y a des cas où le néologisme créé résiste à une traduction « littérale » qui aboutirait à un barbarisme ; c’est le cas du vers superbe : s’io m’intuassi come tu t’inmii. Comment rendre cet entrelacs de je, de tu, de toi et de moi avec une telle économie de mots et une aussi parfaite réciprocité  ? Je n’ai pu le faire, dérogeant alors à mes choix métriques, qu’au moyen d’un alexandrin classique dont la coupe à l’hémistiche fait sentir (je l’espère) la symétrie parfaite du vers italien : « Si j’étais dans l’en-toi comme toi dans l’en-moi (…)

L’œuvre de Dante est à la fois prégnante et redoutable ; elle fascine, dérange, provoque de l’inquiétude, un sentiment de “petitesse” devant l’entreprise folle d’affronter un tel monument mais aussi, parallèlement, une excitation intellectuelle extrême car elle semble nous inviter à relever le défi et, par là, promet une véritable jubilation. Lorsque je l’ai abordée en tant que traductrice, je l’avais déjà pratiquée de longue date et m’en étais nourrie comme lectrice ; je savais donc à quoi je m’engageais ou, du moins, je le subodorais. J’avais, d’autre part, une longue pratique traductrice de textes divers, tant anciens que modernes, soit en prose soit en vers – mais : essentiellement de la poésie –, et j’avais toujours, dès mes débuts, accordé une place centrale, primordiale à la forme choisie par l’auteur que je traduisais. Je n’aurais certainement pas pu m’engager dans cette aventure de neuf ans – qui a immédiatement suivi ma traduction des Rime de Cavalcanti (2012) – avant d’avoir atteint une certaine « maturité », une « dextérité » fondée sur une longue pratique, de même qu’une pianiste, une cantatrice ne se lancent pas dans l’interprétation de la Hammerklavier ou de l’air de la Reine de la nuit au début de leur carrière. C’est donc dans la continuité de plus de trente-cinq ans de traduction littéraire que j’ai appliqué les principes à mes yeux essentiels pour approcher cette œuvre avec les moyens que m’offraient ma langue, mon expérience personnelle, ma culture. Je n’ai pas mis en place ces choix – lexicaux, syntaxiques, métriques et prosodiques – pour m’opposer aux autres traducteurs ou prouver que je pouvais faire mieux : c’est une attitude prétentieuse et nombriliste qui ne m’intéresse pas. Je les ai assumés dans le respect avant tout de l’œuvre et de son auteur et, bien sûr, dans celui du lecteur. C’est pourquoi il m’a paru évident non seulement de ne pas tailler dans le texte en prétendant le moderniser (il n’en a nul besoin), mais aussi et surtout de mettre en fin de volume un appareil de notes destiné à éclairer la lecture lorsque cela s’avère nécessaire, tous les lecteurs n’étant pas érudits en matière historique, géographique, politique, astronomique, philosophique ou théologique. Or, sans un minimum d’informations dans ces domaines, il est impossible de goûter pleinement la grandeur de la Commedia (…)

DANIELE ROBERT

(extraits d’une interview accordée par Danièle Robert au site Diacritik à propos de sa traduction de Dante La divine comédie, édition bilingue, Actes sud)

(« L’Enfer » extrait de l’édition de la Divine comédie illustrée par Botticelli vers 1485-1495, Bibliothèque apostolique vaticane et Kuperfstichkabinett de Berlin)

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

3 Réponses pour Les défis de la « Divine comédie »

DHH, dit: à

Un petit salut a l’auteur par celle qui a eté il y a tres longtemps en 1964 une de ses collègues à Chartres

Passou dit: à

Vous avez raison,JFB, merci, corrigé !

JFB dit: à

La traduction de Danièle Robert est éditée par Actes Sud il me semble…

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