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La République Des Livres par Pierre Assouline

L’impossible roman de Malraux sur la Résistance

Par MAMADOU ABDOULAYE LY

On doit aux soins de Jean-Louis Jeannelle et d’Henri Godard l’édition récente des notes sur la Résistance de Malraux chez Gallimard. Conservés dans le Fonds André Malraux de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet et composés de deux dossiers “Non, 1971” et “Anti-II, en cours, Morceaux Maquis”, ces fragments sur la Résistance éclairent d’un jour nouveau la période qui s’étend de la publication du dernier roman de Malraux (Les Noyers de l’Altenburg) aux Editions du Haut-Pays en 1943 et la parution de la première partie de ses Mémoires (Antimémoires) aux Editions Gallimard en 1967, d’autant que Les Noyers ne représentent que le premier volume du cycle qui aurait dû s’intituler La Lutte avec l’ange.. On avait jusqu’ici vécu, à l’exception des quelques chercheurs comme Christiane Moatti ou Jean-Louis Jeannelle qui se sont intéressés aux manuscrits de Malraux, sur l’idée qu’il n’existait pas de texte de Malraux sur la Résistance contrairement aux ouvrages qu’il avait consacrés à la guerre d’Espagne ou à l’anticolonialisme, à savoir L’espoir en 1937 et Les conquérants en 1928.

A partir de cette vision de l’œuvre malrucienne, on avait instauré une rupture voire une contradiction entre le militant antifasciste de l’entre-deux-guerres et le ministre de de Gaulle, le romancier des années 1930 et le mémorialiste des années 1970. Ces notes sur la Résistance permettent de rectifier cette conception de la trajectoire intellectuelle et littéraire de Malraux. Elles montrent, en effet, qu’il y a continuité entre Les Noyers et Le Miroir des limbes qui regroupe à la fois les Antimémoires et l’ensemble des textes de La Corde et les souris (Hôtes de passage, La Tête d’obsidienne, Les Chênes qu’on abat et Lazare). Non seulement, Malraux reprend au Vincent Berger des Noyers et au colonel Berger de la Brigade Alsace-Lorraine le nom de Berger pour le donner au personnage principal de ces fragments sur la Résistance mais aussi il insère dans Lazare la scène de “Non” relative à l’arrestation de l’agent de liaison Violette et à la rencontre entre Berger et Camaret. Dans l’étude de Jean-Louis Jeannelle (Résistance du roman. Genèse de “Non” d’André Malraux, Paris, CNRS Editions, 2013) qui accompagne cette édition, on apprend d’ailleurs que ces notes, qui sont rédigées entre 1970 et 1972 et qui devaient devenir un roman sur la Résistance, sont annoncées à Marc Chagall dès le 11 avril 1972. Mais ce roman restera au stade des brouillons et des notes et pose la question de savoir pourquoi Malraux n’a pas réussi à écrire un roman sur la Résistance : est-ce tarissement de l’inspiration romanesque, absorption par les tâches ministérielles ou impossibilité à parler de la Résistance autrement que par le discours pour la commémoration des maquis à Durestal en Dordogne le 13 mai 1972 ?

A la lecture des quelques fragments que donne cette édition, on pourrait répondre à cette question en considérant que “Non” n’est qu’une suite des Noyers et que ce texte a subit le même sort que ce dernier roman, c’est-à-dire l’inachèvement. On peut aussi penser que l’entreprise mémoriale des années 1960-1970 a phagocyté ce projet romanesque sur la Résistance, d’autant que le principe du Miroir des limbes consiste à mélanger le réel et la fiction. Au-delà de ces conjectures, il me semble que cette édition de “Non” a deux mérites. Le premier réside dans le fait qu’elle jette une lumière sur le mode de composition des textes malruciens, en montrant que la scène est la matrice de l’œuvre chez Malraux. A ce propos, on se rappelle que Malraux pointait déjà dans ses préfaces à Sanctuaire de Faulkner et à Journal d’un curé de campagne de Bernanos cette primauté de la scène dans l’écriture romanesque. Le second mérite a trait au fait que “Non” montre à l’œuvre ce processus de fictionnalisation qui porte sur les souvenirs biographiques relatifs à la Résistance. C’est ainsi que Malraux substitue au nom de son ami Raymond Maréchal celui d’un personnage de L’espoir, Gardet. Cette déréalisation de la Résistance est à mettre en rapport avec cette présence du farfelu qui traverse presque toute l’œuvre de Malraux depuis Lunes en papier jusqu’au Miroir des limbes et qui constitue sinon un contrepoint du moins une forme de poétisation de l’histoire.

On peut juste regretter que les éditeurs de ces fragments, qui donnent en appendice l’entretien de Malraux avec Marguette Bouvier en 1945, n’aient pas fait allusion aux Carnets du Front populaire et aux Carnets d’URSS publiés chez Gallimard respectivement en 2006 et 2007, carnets qui sont restés comme “Non” à l’état de projet, qui reposent sur le même principe de construction scénique et dont certaines scènes sont reprises dans L’espoir.

MAMADOU ABDOULAYE LY

(« Camus, Jacques Baumel, Malraux alias colonel Berger dans les locaux du journal « Combat » à la Libération » photo René Saint-Paul)

André Malraux

Non. Fragments d’un roman sur la résistance

Édition d’Henri Godard et Jean-Louis Jeannelle.

Avant-propos et postface d’Henri Godard

144 pages,

Gallimard

 

Cette entrée a été publiée dans Histoire Littéraire, LE COIN DU CRITIQUE SDF.

14

commentaires

14 Réponses pour L’impossible roman de Malraux sur la Résistance

Paulo dit: 13 janvier 2014 à 4 h 15 min

Gallimard, Paris, 1975. 12,5x20cm, broché. Edition originale, un des 355 ex numérotés sur vélin pur fil Lafuma, seuls grands papiers après 120 Hollande. Très bel exemplaire

Mamadou Abdoulaye LY dit: 19 août 2013 à 14 h 28 min

Monsieur Payen,

Bravo pour cette défense de Malraux ! Ne vous en faites pas, son oeuvre parle pour lui. Il est évident que nous sommes dans une ère de condamnation hâtive avec une totale ignorance de la vérité historique. Mais personne ne peut effacer à la fois l’action de Malraux en Espagne et dans la Résistance et sa place dans le panthéon littéraire du XXe siècle, en France en tous cas.

J.Payen dit: 11 août 2013 à 10 h 56 min

M.Morasse, comme beaucoup, feint d’ignorer que la réalité du fascisme et du nazisme en pleine éclosion,la réalité de la force mécanique opposée « aux mains nues », Malraux l’a rencontrée et affrontée physiquement, en 1936 et 1937, en Espagne.En qualité de combattant. De « résistant ». L’expérience il l’a faite alors, bien avant d’autres…

Je n’insiste pas sur le fait que, pendant ce temps, la plupart de ceux qui deviendront ses détracteurs se gargarisaient de beaux discours au Quartier Latin. Sartre et ses amis les premiers.

On ne « résiste » pas mains nues contre les panzers et les Stuka. C’est en Espagne, pendant la guerre civile, que Malraux fait ce cruel constat.

De ce point de vue,l’engagement tardif de Malraux dans la Résistance française est parfaitement cohérent avec sa conception de la lutte.

Presque quarante ans après sa disparition on aimerait rencontrer, chez ceux qui le critiquent,un peu plus de subtilité et un peu moins de sectarisme.

MCourt dit: 27 juin 2013 à 3 h 54 min

Merci du conseil, que je m’engage à suivre; J’avais déjà repéré il y a bien longtemps pour mon plaisir les variations des Chenes qu’on abat.
Bien à vous.
MCourt

polder dit: 26 juin 2013 à 15 h 55 min

On pourrait envisager une anthologie d’extraits de romans sur la résistance… Non, pas « Le goût de la résistance », ce serait tarte comme titre! Il y aurait en effet du Jacques Perret (« Bande à part »), JP Chabrol (« Un homme de trop »)…

Mamadou Abdoulaye LY dit: 26 juin 2013 à 11 h 38 min

Monsieur Court, ce que vous dites sur le nietzschéisme est vrai. En fait, Malraux fait subir au temps, dans Les Noyers, le même traitement que celui qu’il lui réservera dans les différents textes du Miroir. C’est ce qui explique qu’il y a une sorte d’enchâssement des récits et que Les Noyers se situe à mi-chemin du roman et des Mémoires. Oui, il existe plusieurs éditions des Antimémoires. De plus, Le Miroir des limbes reprend à la fois les Antimémoires et une série de textes parus antérieurement comme La Tête d’obsidienne, Lazare, Hôtes de passage et Les Chênes qu’on abat…Si l’histoire éditoriale de ces textes vous intéresse, je vous conseille de consulter la bibliographie qui accompagne l’ouvrage de M. Claude Pillet intitulé Le sens et la mort. C’est un essai sur Le Miroir des limbes avec des allusions aux Noyers.

MCourt dit: 24 juin 2013 à 2 h 49 min

pparat critique, dans la Pléiade. il y a je crois parfois des variantes.
bien à vous.
MCourt

MCourt dit: 24 juin 2013 à 2 h 48 min

Merci d’une réponse dont je prends connaissance tardivement. Pour les Antimémoires, je ne les avais pas sous la main, et ceci explique la confusion.
Relisant les Noyers, je demeure cependant frappé par leur Nietzchéisme, pas seulement parce qu’un personnage y est supposé l’ avoir connu. Il me semble avoir lu une conception d’un temps cyclique développée vers la fin. Curieux texte, plus nouvelle que roman, très tour d’ivoire à sa manière, et quinlaisse lui aussi un gout d’inachevé.
Pour le reste, je crois bien que la phrase de Malraux sur le roman détruit cible La Lutte avec l’Ange dans son ensemble.
Je dois préciser que j’ai utilisé pour vous répondre non l’originale des Antimémoires, mais la première édition du Miroir, sans a

Mamadou Abdoulaye LY dit: 22 juin 2013 à 2 h 41 min

Je remercie M. Court pour ces commentaires informés. A côté du discours sur les morts du Vercors, il existe d’autres discours sur la Résistance tout aussi beaux, discours réunis dans Oraisons funèbres. En outre, il n’est pas interdit de faire du roman à partir du dialogue avec les Morts. On peut attribuer l’absence d’un grand roman sur la Résistance non pas seulement à l’écriture du Miroir des limbes mais aussi à celle des essais sur l’art, des Voix du silence à L’Intemporel. Ce que vous dites sur La Lutte avec l’ange dans les Antimémoires me paraît discutable. D’abord, Malraux utilise Les Noyers et non La Lutte avec l’ange dans les Antimémoires, Les Noyers étant un fragment de l’ensemble de romans qui devait porter le titre de La Lutte avec l’ange. Malraux refait exactement ce qu’il avait tenté dans les années 1930 car La Voie royale devait faire partie d’un ensemble qui se serait appelé Puissances du désert. Il est vrai que Les Noyers sont moins bons que La condition humaine mais il ne s’agit pas d’un roman inachevé. Merci en tout cas pour vos commentaires.

MORASSE dit: 21 juin 2013 à 10 h 23 min

Ah la la ! La Résistance de Malraux… Quelle bouffonnerie ! Qui racontera la longue attente sur les bords de la Dordogne, en compagnie d’une autre gloire (le mari de Mireille)… jusqu’à ce qu’émerge le « colonel Berger »… ? Après un peu glorieux épisode : Malraux dans le coffre d’une Traction Avant, mis là par le maquis Soleil et sorti de là par les cocos… On ne fusille pas cet escroc.
Je tiens de Bourgès Maunoury l’interdiction faite au « colonel Berger » de se réclamer de « quelque mouvement de Résistance que ce soit »… On comprend mieux, sur la photo, l’air dubitatif de Camus.

MCourt dit: 21 juin 2013 à 3 h 19 min

Curieux que vous ne mentionniez pas le très beau discours aux Morts du Vercors. Par ailleurs, ne peut-on penser que le tete à tete avec les grands Morts, qui absorbe beaucoup Malraux, nuit à l’élaboration d’un Roman, d’autant que dans Les antimémoires, la Lutte avec L’ange est déjà traitée de « roman dont la Gestapo a déchiré trop de pages pour que je le refasse. »
Il faut dire que Les Noyers est acrobatique, commençant par une sorte de phalange nietzchéenne pour rattrapper ensuite la Résistance. Cet inachèvement là peut expliquer l’immpossibilité de venir à bout d’une éventuelle suite.
Merci de ces informations.
MCourt

Mamadou Abdoulaye LY dit: 20 juin 2013 à 5 h 21 min

Je réagis juste aux commentaires de M. Brown et M. Rodolphe en apportant quelques précisions. Je signale qu’il existe d’autres écrits sur la Résistance de Malraux qui sont loin d’être dithyrambiques. Jean-Louis Jeannelle en mentionne quelques-uns dans son texte qui accompagne l’édition de « Non ». Je conseille à M. Brown de lire cet ouvrage. Quant à Camus, je rappelle simplement l’admiration sincère qu’il vouait à Malraux jusqu’à considérer que son prix Nobel de 1957 devait aller à Malraux. Il suffit de lire ses remarques sur Malraux dans ses Carnets et dans sa correspondance avec Jean Grenier. Par ailleurs, je précise que les romans de Malraux ne sont pas toujours noyés dans ce que M. Rodolphe appelle le discours. A propos du discours dans les romans de Malraux, je conseille à M. Rodolphe la lecture de l’article de Blanchot intitulé « La douleur du dialogue ». Il verra que les choses sont plus subtiles que cela. En résumé, on a le droit de ne pas aimer Malraux et sa littérature mais, par honnêteté intellectuelle, il faut quand même le lire attentivement avant de porter des jugements rapides. Cela dit, M. Brown et M. Rodolphe ont parfaitement le droit d’être critiques à l’égard de Malraux car je ne voudrais pas donner l’impression que je le défends de façon inconditionnelle. Son œuvre parle pour lui, en bien ou en mal.

Rodolphe dit: 18 juin 2013 à 18 h 14 min

Ces éditions me font penser à un roman bien terminé quant à lui, de Jacques Perret, Bande à part. En effet, pour « faire roman », il me parait indispensable de fuir le discours. Ré-éditons Jacques Perret !

John Brown dit: 17 juin 2013 à 21 h 51 min

« sur l’idée qu’il n’existait pas de texte de Malraux sur la Résistance »

Existe-t-il des textes sur la Résistance de Malraux qui ne soient pas les récits qu’en a donnés le grand homme ? Je trouve irrésistible la photo de Camus observant le numéro tout en grâces guerrières du fringant colonel.

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