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La République Des Livres par Pierre Assouline
Marie-Hélène Lafon dans le labyrinthe de la vie des autres

Marie-Hélène Lafon dans le labyrinthe de la vie des autres

Une nouvelle est parfois à l’origine d’un roman. Certains écrivains utilisent le genre comme une rampe de lancement. Ou une cabine d’essayage. Leur manière de mettre leur histoire à l’épreuve, juste pour voir si elle tient déjà le 200 mètres avant d’affronter le marathon. Il y a cinq ans, en publiant Gordana aux éditions du Chemin de fer, Marie-Hélène Lafon (Aurillac, 1962) sentait déjà que c’était « un départ de piste » car son trio de personnages constituait déjà un noeud narratif annonciateur de quelque chose de plus ample à venir. Il lui a d’abord fallu déplacer le centre de gravité de l’histoire. Elle a su que c’était là lorsqu’elle a trouvé le bon rythme dans la tension de la phrase. Le rythme idoine pour rendre la minéralité du monde urbain dans ces histoires de solitudes qui se croisent avant de se tisser, dans ces vies ordinaires que l’on tente de s’inventer.

Cette fois, toujours un titre court comme elle les affectionne (L’Annonce, Joseph, Histoires…) mais pas un titre à tiroir comme Les Pays. Le titre Nos vies (183 pages, 15 euros, Buchet-Chastel) il faut l’entendre en résonance avec Une vie de Maupassant, et à D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère. Ca se passe au Franprix de la rue du Rendez-vous, dans le quartier Bel-Air du XIIème arrondissement de Paris. Ils sont trois : Jeanne Santoire, une retraitée qui peuple sa solitude de celles des autres et regarde, imagine, fantasme ; Gordana, une caissière peu loquace pour ne pas trahir son accent étranger, une humiliée qui a « quelque chose de vaincu en elle » ; et l’homme encore jeune qui s’obstine à passer en caisse 4, celle de Gordana, chaque vendredi matin. La narratrice leur invente des vies à la manière de ces couples dans les restaurants des grands hôtels dont le passe-temps favori consiste à imaginer ce qui se passe dans le secret des autres couples qu’ils observent s’ennuyer, s’engueuler ou se taire à table. Elle suppose de manière intransitive. D’autant plus étrange que l’auteure, elle, prétend être dépourvue d’imagination et n’avancer qu’à l’observation.

Elle peint de mémoire. Mais à force de creuser dans le labyrinthe de la vie des autres, elle creuse immanquablement la sienne. Sa vie ? Parents commerçants en province, ancienne comptable, l’homme qu’elle aimait est parti. Pardon : ça, ce n’est pas Marie-Hélène Lafon mais Jeanne Sautoire la narratrice. La confusion est pardonnable tant il y a osmose. En tout cas, aux deux on peut bien prêter le goût des églises, non les orgueilleuses cathédrales mais les églises sans qualité, assoupies dans leur patine séculaire, où il fait bon s’asseoir pour rien ni personne, juste pour soi, pour parler à ses propres morts et éventuellement à Lui quel qu’Il soit.

Une des lois du monde dont l’auteure est issue, c’est qu’on n’a droit à rien. Il faut arracher ce droit, le traquer au besoin avec la langue tout en restant fidèle à soi. Une langue hantée par le risque de la trahison au moment d’utiliser les mots pour dire le silence. Elle a des expressions comme « s’enroutiner » ou « faire maison ». D’où l’âpreté de ce monde de taiseux ce qui n’exclut pas la douceur. D’où aussi le refus de l’embellissement. Aux antipodes du roman de terroir qui a toujours tendance à enjoliver en folklorisant. Ce sont des existences de peu, où l’on glisse sur le pire avec pudeur, où chaque être détient un trésor qu’il ignore : sa capacité de recommencement. truphemus_interieur

Nos vies est un roman de grand silence et de lenteur, si économe dans ses moyens qu’il en paraît épuré, où l’on sent que chaque mot a été longuement pesé avant que d’être posé, dénué de nostalgie car elle charrie la douleur du retour, où les sentiment sont vécus comme des actes. D’où sa callosité. Ce qui n’exclut pas la sensualité, dans sa manière d’imaginer comment le corps de Gordana se pencherait pour s’emparer d’une caisse, ou dans la description admirative de sa poitrine :

« Et que dire des seins. La blouse fermée n’y suffirait pas. Ils abondent. Ils échappent à l’entendement ; ni chastes ni turgescents ; on ne saurait ni les qualifier, ni les contenir, ni les résumer. Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n’ont aucun respect ni aucune éducation (…) C’est une lueur tenace et nacrée qui sourdrait à travers les tissus, émanerait, envers et contre tout, de cette chair inouïe, inimaginable et parfaitement tiède, opalescente et suave, dense et moelleuse. On aimerait se recueillir, on fermerait les yeux, on joindrait les mains, on déviderait des litanies perdues, on humerait des saveurs, des goûts, des grains, des consistances, des fragrances ténues ou lancinantes. On y perdrait son latin et le sens commun. Les seins de Gordana jaillissent, considérables et sûrs, dardés. C’est un dur giron de femme jeune et cuirassée ».

Le son de cet univers, on en retrouve le reflet et l’écho assourdi dans les tableaux du peintre Jacques Truphémus récemment disparu, le dédicataire de son roman à qui elle a emprunté cette phrase placée en épigraphe :

« Je dois être corps dedans »

Virtuose sans jamais chercher à briller, l’écriture de Marie-Hélène Lafon est celle d’une femme aux aguets, prête à enregistrer les moindres vibrations, à s’imprégner de tout détail à sa portée sans jamais cesser d’être ce qu’elle est : une agrégée de lettres classiques éduquée par des paysans du Cantal. Non que ses romans soient cultivés, loin de là. Ils sont classiques dans les plus belle acception du terme car irrigués par les rivières humanistes et les fleuves grec et latin heureusement mêlés à des effluves de chansons. Cela ne se voit pas mais se sent. Si elle conserve parfois un côté prof, c’est uniquement à l’oral, dans les interviews et les débats.

On la classe « naturellement » dans un certain naturalisme très français, aux côtés du Pierre Michon des Vies minuscules, de Pierre Bergougnoux et de Richard Millet, de l’œuvre de Claude Simon pour sa capacité à restituer le monde et du Cœur simple de Flaubert tenu comme un bréviaire. Elle n’a pas cherché à les rejoindre : elle s’est juste rangée de manière instinctive, comme mûe par un réflexe archaïque, du côté des écrivains de la langue. Mon seul regret en refermant Nos vies aura été de n’avoir pas été assez éloquent pour convaincre mes petits camarades du jury Goncourt de conserver ce livre sur leur liste jusqu’à la fin. J’aurais peut-être dû le faire à la manière de Woody Allen résumant Guerre et paix : « Ca se passe en Russie ». Alors, Nos Vies ? « Ca parle des gens ».

(« Oeuvres de Jacques Truphémus », D.R.)

Cette entrée a été publiée dans Littérature de langue française.

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commentaires

812 Réponses pour Marie-Hélène Lafon dans le labyrinthe de la vie des autres

D. dit: 18 octobre 2017 à 15 h 03 min

@Bérénice il s’agit de démontrer qu’il y a trop de romans et trop d’écrivains et que cela nuit à la littérature

@JJJ Quoi donc aux Tuileries ? La dernière fois que j’y ont été j’ai vu que des marronniers des bassins et des pelouses sur lesquelles se vaudrait une partie de notre jeunesse décadente illustrant ainsi parfaitement le devenir de notre civilisation. Autrefois c’était le jardin du chastel de la Reyne et point barre.

bérénice dit: 18 octobre 2017 à 15 h 01 min

Sergio, ce qui me semble regrettable en revanche c’est le mixage jusqu’à l’uniformisation d’une bonne partie du paysage urbain et mode vestimentaire. Sauf à tourner le regard vers les plus pauvres, les autres se ressemblent tous.

l'ombelle des talus dit: 18 octobre 2017 à 14 h 56 min

À TWIT’ VITESSE
L’US George Saunders, lauréat 2017 du Man Booker Prize, pour Lincoln in the Bardo sur la mort du fils du président, Willie, à 11 ans
Il y a 6 heures via Twitter Web Client
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Janssen J-J dit: 18 octobre 2017 à 14 h 42 min

Voici, à ma plus grande honte, les cinq auteurs/autrices que je n’ai jamais lus et que je n’aurai jamais le temps ni le désir d’entreprendre, vu ma pile restante :

1) Guillaume Musso
2) François-René de Chateaubriand
3) Harlan Coben
4) Christine Angot
5) Marc Lévy.

Je crains pour eux que mon éphémère passage sur terre n’ait servi à grand chose.

Sergio dit: 18 octobre 2017 à 14 h 42 min

bérénice dit: 18 octobre 2017 à 10 h 21 min
Les métissages produisent de belles personnes

C’est ce que développe Morand, supposant que dans un siècle, donc pour nous maintenant, on serait tout métis ; il y a du retard à l’allumage, visiblement…

Janssen J-J dit: 18 octobre 2017 à 14 h 19 min

p’tain pfiouuusst, ça craint grave aux Tuileries ! j’fais bien d’y mette jamais les pieds, hein, j’me disais aussi,

bérénice dit: 18 octobre 2017 à 14 h 19 min

-1% de droit en livre vendu en 2014, voyez le résultat, le droit s’en voit modifié.

D que cherchez vous exactement et pour qioi?

bérénice dit: 18 octobre 2017 à 14 h 16 min

..jamais il ne se lavait..jamais il ne se coiffait

nan mais là vous confondez avec le cheval blanc d’Henri IV, allo quoi!

Janssen J-J dit: 18 octobre 2017 à 14 h 11 min

@il me manque combien de romans différents et l’évolution de cette donnée sur plusieurs années

On s’efforce de vous aider, mais il faudrait qd même apprendre à mieux articuler vos questions, c ce que je disais tjs à mes étudiants : on ne peut pas toujours deviner ce que vous avez en tête.
Et par ailleurs, je pensais que vous n’étiez intéressé que par les pépettes, ou du moins par les aspects économiques du secteur, comme quoi.

Le nombre de romans (nouveaux) publiés en France chaque année depuis trente ans, par auteur ? par genre ? par maison d’édition ? traduits en français ? ou quoi d’autre ? Bien sûr que de telles données compilées et cumulées existent : souvenez-vous que même Passou nous les livre chaque année à la fin du mois d’août, etc.

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