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La République Des Livres par Pierre Assouline

Quelles « Oeuvres » pour George Steiner ?

Par DONATIEN GRAU

Vient de paraître, chez Gallimard, un volume passionnant, construction riche de suggestions, de paradoxe et de problèmes: les Œuvres de George Steiner. Conçu par l’auteur lui-même, en dialogue avec Pierre-Emmanuel Dauzat, il permet de saisir dans une perspective synoptique l’ensemble de sa production, et d’y jeter un regard neuf, puisque pris dans l’horizon d’une forme de totalité. L’ouvrage lui-même impose une lecture de cette totalité, par la sélection, il guide le lecteur vers une certaine idée du penseur entre les langues.

Après la préface de Pierre-Emmanuel Dauzat, le traducteur d’une grande partie des écrits de George Steiner, celui dont ce dernier a pu dire, avec son sourire de défi amusé : « grâce à lui, mes livres sont meilleurs en français qu’en anglais », six ouvrages sont repris en intégralité, permettant de traverser en quelques centaines de pages plus de cinquante années d’écriture – de La mort de la tragédie, dont la première édition date de 1961, aux Fragments (un peu roussis), qui avaient été publiés en 2012 aux Editions Pierre- Guillaume de Roux, en passant par Dans le château de Barbe-Bleue, Notes pour une redéfinition de la culture, Comment taire ?, Les Antigones, et Errata, Récit d’une pensée. L’ensemble est complété par des textes plus brefs, des extraits, des articles, farcissures telles que « Langage et gnose », extrait d’Après Babel, ou « Le clerc de la trahison », un essai pour le New Yorker portant sur l’espion et historien d’art Anthony Blunt, le texte même qui, selon Daniel Mendelsohn, provoqua en l’écrivain américain le désir de poursuivre sa vocation.

Ce n’est pas ici l’endroit de revenir sur l’importance des écrits de George Steiner. Bien sûr, Dans le château de Barbe-Bleue a joué un rôle fondamental dans la réflexion sur ce que le terme anglais « culture », – qui n’est d’ailleurs pas le français « culture » du titre – peut signifier dans le dernier tiers du XXe siècle. Est incontesté le talent extrême de l’essayiste pour le texte bref et suggestif, la véritable critique littéraire. Les Antigones, de même que La mort de la tragédie, sont des livres de littérature générale, dans ce que le genre, né au XIXe siècle, a de magnifique et de difficile– la création de sens par la perte irrémédiable ; l’abstraction sans la terreur inhérente à la fiction. Prenons donc pour acquise l’idée que George Steiner a sa place dans l’Histoire de la pensée, et ne nous engageons pas dans l’examen de chaque ouvrage en lui-même.

Considérons plutôt les questions de structure, de construction. Car ce volume n’est pas un donné. Il expose, et exprime, une thèse, une certaine conception des écrits de George Steiner, qu’il convient d’analyser. Tout d’abord, le titre : le terme « Œuvres », appliqué à un recueil de ses textes, n’a rien d’évident. On lit « Œuvres » au pluriel, mais on entend « Œuvre » au singulier – c’est-à-dire : George Steiner, qui, jusqu’à maintenant, toute sa vie durant, s’est revendiqué de n’être qu’un « postino », un « mailman », l’homme qui transmet la parole de l’auteur au public, se reconnaît désormais comme auteur, et comme auteur d’une œuvre – une entité donc définie progressivement par l’existence, mais surtout s’incarnant pleinement dans une identité mystique, à sa façon : la littérature.

Il est aisé de faire un parallèle avec la publication posthume des « parerga » de Michel Foucault, sous le titre Dits et écrits. Les textes produits par Foucault l’archéologue, Foucault l’écorcheur de concepts, ne peuvent être publiés sous le titre d’ « Œuvre » – car ce sont bien là, seulement, simplement, mais au plus haut sens des mots, des « Dits et écrits » – dicta et facta. George Steiner, avec qui Michel Foucault a fameusement échangé des lettres d’insulte dans la revue diacritics en 1971, maintient l’emprise sur le – se ressaisit du ? – mot « Œuvre ». Ne disait-il pas récemment que les Fragments (un peu roussis) constituaient l’ « apostille de (son) œuvre » ? Ce volume devient alors un objet éminemment émouvant, celui dans lequel un écrivain qui toute sa vie a refusé l’œuvre –hante George Steiner le constat de Wittgenstein selon lequel le juif imite, pastiche, déconstruit l’œuvre mais ne la crée pas, nous y reviendrons dans un instant -, accepte la possibilité d’avoir créé des œuvres. Assurément, le terme Œuvres est doté d’une charge polysémique, mais il signale aussi la pluralisation du singulier mystique, et, par sa diminution, la persistance de ses significations.

Polysémie des « Œuvres », en effet : car le terme est également employé – classiquement employé, pourrait-on dire – afin de qualifier les « morceaux choisis » d’une Œuvre. Or c’est bien de cette sorte d’ouvrage qu’il s’agit là, une sorte de florilège steinérien, marquant donc à la fois l’inscription dans une longue tradition occidentale de publication d’Œuvres – n’existe-t-il pas des Œuvres de Sainte-Beuve dans la bibliothèque de la Pléiade ? – et un signe fait, un salut, vers la possibilité d’une Œuvre.

Au-delà de cette émotion de l’aveu, à la fois de grandeur et d’impuissance finale, qui fait de ce livre une sorte de monument à la belle imperfection d’une vision accomplie, il convient de prendre en compte, d’analyser, ce que le choix manifeste de son auteur. Car il y a eu choix, il y a eu sélection : les Fragments, qui viennent d’être publiés, sont immédiatement inclus dans les Œuvres. En revanche, des ouvrages parmi les plus importants et les plus symptomatiques de George Steiner n’ont pas été inclus : sans parler de « Malice », son essai publié quand il était étudiant à Oxford, certains manques étonnent. Après Babel, dans lequel il ouvrait le champ à toute une discipline d’étude comparée des traductions, n’est présent que par de brefs extraits ; Le transport à San Cristobal de A. H., sa scandaleuse tentative en fiction, n’y est pas du tout ; Les livres que je n’ai pas écrits, un de ces textes à la fois les plus intéressants – quelle est l’existence d’un livre transformé en chapitre ? –  et les plus personnels, non plus. Ces absences sont riches de sens.

Quelle est donc l’image de George Steiner donnée par ces omissions et ces décisions ? La sélection est, tout d’abord, articulée autour du concept de « pensée » – qui est, effectivement, un des grands thèmes de ses écrits, au point même de fournir son titre à l’avant-dernier ouvrage, Poésie de la pensée. Dans le château de Barbe-Bleue, « La retraite du mot », Comment taire ?, Errata, évidemment, parmi tant d’autres dans le volume, se rattachent à ce thème. L’auteur n’est pas écrivain, n’est pas théoricien, n’est pas philosophe. Il est penseur.

Ensuite, c’est un penseur ancré dans une tradition remontant à la fin du XIXe siècle. La littérature générale, incontestablement, s’inscrit dans ce « moment » chronologique. Le titre de l’introduction de Pierre-Emmanuel Dauzat, « Connaissez-vous George Steiner ? », inspiré de l’ouvrage du même nom d’Antoine Compagnon, où le nom de George Steiner était remplacé par celui de Brunetière, s’inscrit dans cette perspective. La poétique de l’essai se situe également dans la continuité de cette tradition, selon laquelle l’idée d’écriture est conçue comme pouvant également exister dans le livre ou, également, sous la forme d’une flèche d’écriture. Il y a là, plus que Brunetière, un caractère francien de l’écriture steinérienne. Les Fragments, à leur manière, peuvent être associés à la tradition de philologie allemande de cette époque, évidemment détournée et fictionnalisée.

Enfin, c’est un penseur juif. La question de la relation de George Steiner au judaïsme est complexe. Le débat qui l’opposait à Jean Bollack était intense : c’était une querelle personnelle, bien sûr, mais aussi et surtout, philologique, ou, plus précisément, touchant à la relation entre la philologie, le savoir, et cette difficile identité juive. Jean Bollack, dans la tradition de la philologie allemande, mais aussi dans une certaine conception de son judaïsme, pensait que, à force de travail, le texte pouvait être retrouvé. Le texte grec, la traduction parfaite, n’étaient jamais impossibles à cerner. De même, le rapport au texte n’avait pas été brisé par la Shoah : il fallait le redéfinir, le renouveler, mais le texte était, en définitive, bien là, disponible à la redécouverte. C’est par ces positions qu’il a pu se trouver en extrême affinité avec Paul Celan, sur lequel ses commentaires font référence.

En revanche, pour George Steiner, la cassure a été irrémédiable. Il y a eu brisure. Et cette brisure ne peut être rédimée. Elle s’incarne dans la relation à l’Histoire, à la « culture », et, en définitive, au texte. Mais cette cassure est aussi productive. D’où la cohérence de tout ce volume : la conscience de la cassure blesse si profondément que, au fond, dans la douleur, une libération survient. C’est de cette libération que témoigne le volume Œuvres : au moment où le penseur, se sachant atteindre la vieillesse, regarde à nouveau ce qu’il a accompli, en lecteur infini, il se rend compte des thèmes qui traverse ses écrits ; des émanations littéraires d’un texte à l’autre, d’un texte vers l’autre ; et à cet instant, il accepte le terme, longtemps refusé, d’œuvre. Mais au pluriel.

DONATIEN GRAU

(« George Steiner et Donatien Grau rue d’Ulm » photo Passou)

 

 

George Steiner

Oeuvres

traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat

1216 pages

25 euros,

Quarto, Gallimard

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Philosophie.

31

commentaires

31 Réponses pour Quelles « Oeuvres » pour George Steiner ?

14341 dit: 27 mars 2013 à 23 h 02 min

et bien sûr ,le premier chapitre réuni dans « sur le fil » de Georges Didi -Huberman: L’oeuvre sans chef

de passage dit: 22 mars 2013 à 1 h 09 min

he bien, à m’ccrocher à la question du titre , un titre , justement , au singulier
L’œuvre du propriétaire, de P.Jourde

judith dit: 19 mars 2013 à 15 h 10 min

@ML
il y a u roman que j’aime beaucoup qui entre autres interets est une illustration fictionnelle reussie du « choc de civilisation » dans le Berlin de la premiere moitié du XXeme siecle entre les bourgeois juifs,ces Yekkes ,si fiers de leur surassimilation et les hordes d’emigrants ,venus des shtetel du yddischland et qui s’entassaient dans le quartier des granges .
ce livre ,ecrit par Isaac Singer le frere aîné du prix Nobel est une saga familiale intitulée la famille karnovski

John Brown dit: 19 mars 2013 à 14 h 16 min

Inégal Steiner : « les Antigones », c’est magnifique, « Chroniques du New-Yorker », c’est de la critique de grand style, mais franchement, « Poésie de la pensée », ça tire grave à la ligne et ça relève souvent du survol bâclé.

ueda dit: 18 mars 2013 à 15 h 47 min

« j’avais commencé une phrase par « je pene » »

Bah, tant que vous n’ajoutez pas « à jouir », l’honneur est sauf.

ueda dit: 18 mars 2013 à 15 h 45 min

« mais chacun sait, aujourd’hui que kogito est un nom japonais »

Chacun?
En tout cas bravo (vous pensiez à Ôe?)

ueda dit: 18 mars 2013 à 15 h 36 min

Mauvaise Langue, vous faites souvent des remarques fines et personnelles en matière de littérature, mais (Dieu sait pourquoi) dès que vous vous mêlez d’histoire ou de philosophie, vous endossez l’habit d’un personnage souvent poilant.

« Deux critiques néanmoins peuvent lui être adressées :
1°) Si l’on regarde la production culturelle de l’âge d’or de la culture séfarade dans la vallée de l’Ebre, il est impossible de la ramener à la notion d’imitation. »

Steiner n’a jamais dit cela, ce n’est du tout le problème.
La contribution de ces savants juifs à la science et à la pensée n’est pas en question.
Et pourquoi diable de tels coups de trompette? Ce n’est nullement nécessaire:
« Avec les Juifs ashkénazes, ce sont eux qui ont façonné l’Europe et l’ont porté sur les fonds baptismaux »

« 2°) Il devrait être moins méprisant à l’égard d’Israël. Car il n’y a pas toujours de quoi se réjouir »

Là aussi, ce rôle de donneur de leçons, depuis la situation historique qui est la vôtre, a quelque chose d’un peu extravagant.

3) « Et Einstein ? Et Freud ? Et Kafka ?  »
Hihihi…
On vous imagine à un carrefour distribuant des cartes postales sous une petite banderole, pour revenir à nouveau à toutes jambes un peu plus tard:
« J’avais oublié! Et Eisenstein? Et Husserl? Et…? »

En réalité, comme c’est souvent le cas chez vous, vous commentez un thème sans avoir d’abord réfléchi à la question posée.
Le point de départ est les réflexions des années 1930 de Wittengtein sur le caractère juif (not my words), et accessoirement (car il ne me passionne pas beaucoup) son effet sur G. Steiner.

Mais n’allez pas vous précipiter comme un vorace sur ces textes, pour venir ici crier à l’antisémitisme!
Réfléchissez d’abord à la situation de LW en 1930 (elle n’est pas la même un peu plus tard) et surtout au rôle que signifie chez lui l’analyse de l’usage des mots (la « grammaire », hein).
Prises à la lettres ses propositions RESSEMBLENT à des clichés antisémites, mais la question posée est beaucoup plus intéressante que cela.

Buona giornata!

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 15 h 16 min

souvenir d’un cours de philosophie où, la parole m’étant donnée, j’avais commencé une phrase par « je pene » : il m’a été épargné cruellement de la terminer par un « on ne dit pas « je pense » .
j’étais novice !

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 14 h 59 min

il y a peut-être loin entre être un penseur et penseur …sinon pensant comme un roseau. mais chacun sait, aujourd’hui que kogito est un nom japonais !, Descartes, lui, ne le savait pas encore . les nouvelles mettent beaucoup de temps pour arriver

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 14 h 55 min

O.K.ueda. mais pour le sens du jeu je reprendrai :
L’auteur n’est pas écrivain, n’est pas théoricien, n’est pas philosophe. Il est penseur.
or il n’est pas écrit il n’est pas UN philosphe, ni UN théoricien , ni UN penseur …
cet article indéfini risque de nous amener à une fausse querelle, en nous renvoyant aux questio quest-ce que penser? , comment identifie-t-on un geste de théorie, un concept , et comment les promeut-on comme tels : est-ce bien nécessaire ?

ueda dit: 18 mars 2013 à 13 h 58 min

Ce n’est pas le terme de penseur qui convient à Steiner mais celui d’essayiste.
De remarquable essayiste, bien sûr.

ueda dit: 18 mars 2013 à 13 h 54 min

En relisant la polémique de Diacritics, on est frappé rétrospectivement par sa profonde médiocrité.
Steiner n’avait probablement pas perçu ce qui constituait l’originalité de Foucault, mais la réplique hystérique de FM (c’est lui-même qui se qualifiait de « grand hystérique ») frappe par son arrogance et surtout le peu d’esprit des traits qu’il envoie à son adversaire.
C’est une querelle de clercs, aux doigts tachés d’encre.

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 13 h 34 min

tout de même je veux ajouter Alexander Grothendieck, et G.Perec à cette liste et W. Benjamin, et G. Scholem

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 13 h 28 min

mauviase langue, un enseignant , qualité que vous revendiquez, ne doit pas trop craindre de se répéter, mais prendre enc ompte le contexte.
quant à la liste que vous avez commencé de créateurs juifs, elle pourrait être trè longue ! imaginez seulement que j’ajoute Mandelbrot et Freudd pourquo pas !

La mauvaise langue dit: 18 mars 2013 à 12 h 59 min

« le constat de Wittgenstein selon lequel le juif imite, pastiche, déconstruit l’œuvre mais ne la crée pas »

Et Einstein ? Et Freud ? Et Kafka ? Et Chagall ? Hannah Arendt ? Bergson ? Saul Bellow ? Elias Canetti ? Paul Celan ? Hélène Cixous ? Albert Cohen ? Max Frisch ? Isaac Babel ? Heinrich Heine ? Eugène Ionesco ? etc.

La mauvaise langue dit: 18 mars 2013 à 12 h 49 min

Dites, De passage, vous avez du retard à l’allumage. C’est une nouvelle qui n’est pas très fraîche, ça date comme dirait Beguin.

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 10 h 43 min

Recently, Harold Bloom has been under attack not just in scholarly journals and colloquia, but also in newspapers, on the op-ed page, on television and radio. The barrage is due to the best-seller The Book of J, in which Bloom argues that the J-Writer, the putative first author of the Hebrew Bible, not only existed (a matter under debate among Bible historians for the last century) but, quite specifically, was a woman who belonged to the Solomonic elite and wrote during the reign of Rehoboam of Judah in competition with the Court Historian. The attacks have come from Bible scholars, rabbis, and journalists, as well as from the usual academic sources, and Bloom has never been more isolated in his views or more secure in them. He has become, by his own description, “a tired, sad, humane old creature,” who greets his many friends and detractors with an endearing, melancholy exuberance.
http://www.theparisreview.org/interviews/2225/the-art-of-criticism-no-1-harold-bloom

DE PASSAGE dit: 18 mars 2013 à 10 h 38 min

Le débat qui l’opposait à Jean Bollack était intense : c’était une querelle personnelle, bien sûr, mais aussi et surtout, philologique, ou, plus précisément, touchant à la relation entre la philologie, le savoir, et cette difficile identité juive.
on est en droit de se demander si une querlle « personnelle » ne peut pas toujours trouver un motif de se dépasser à travers des positions théoriques et objets de recherche et de savoir .

Bloom dit: 18 mars 2013 à 5 h 59 min

comme ILS échappent…la grand mère m’échapperait-elle aussi là donc, non mais un hein bon…

Bloom dit: 18 mars 2013 à 4 h 06 min

L’espace d’un instant, sur la photo, la rue d’Ulm m’a fait l’impression d’être une impasse, un canyon urbain imperméable aux puissants mouvements du monde contemporain, qui lui échappe, comme elle échappe à la vieille Europe. Seul Morin échappe au naufrage.

La mauvaise langue dit: 17 mars 2013 à 23 h 28 min

G. Steiner est ce que la diaspora juive a produit de meilleur dans l’aristocratie cultivée européenne.

Deux critiques néanmoins peuvent lui être adressées :

1°) Si l’on regarde la production culturelle de l’âge d’or de la culture séfarade dans la vallée de l’Ebre, il est impossible de la ramener à la notion d’imitation. La culture juive sépharade a produit des concepts nouveaux, Rambam (Maïmonide) qui inventa rien moins que le concept d’individu à l’avenir si prometteur en Europe et dont G. Steiner est l’héritier direct, Salomon Ibn Gabirol connu par les chrétiens sous le nom d’Avicébron et auquel ils doivent tant pour avoir avant tout le monde transmis à l’Europe occidentale la pensée de Platon et une méditation néoplatonicienne, sans parler des Juifs qui ont inventé dans le domaine scientifique, notamment en médecine. Il faudrait rappeler ici les progrès en ophtalmologie comme le médecin personnel de Jean II d’Aragon que Abiatar Aben Cresques, appartenant à une très ancienne famille juive de Lerida, opère d’une cataracte en 1468. Et l’on n’aurait pas fini d’énumérer les noms de ces grandes familles juives qui vécurent tout au long des siècles comme les Cresques à Lerida, les Abenardut, connus du XIIè au XVè siècle à Tudela et à Huesca, dont le plus célèbre, Eleazar, fut à la fois le médecin de tous les membres de la famille royale et un diplomate zélé et efficace de Pierre IV d’Aragon, de même Sheshet ben Isaac ben Joseph Benveniste.

Tous ces savants ont contribué, par leur enracinement séculaire sur les terres espagnoles, à produire non seulement un véritable âge d’or de la culture juive en Espagne mais au-delà à créer des liens d’amitié et de culture de l’Andalousie à Troyes avec Rashi et les communautés du nord de l’Europe. Avec les Juifs ashkénazes, ce sont eux qui ont façonné l’Europe et l’ont porté sur les fonds baptismaux. Ils avaient non seulement les jambes mais aussi les racines (G. Steiner me comprendra).

2°) C’est aussi pourquoi, je lui adresserai le second reproche, au sujet d’Israël. Il devrait être moins méprisant à l’égard d’Israël. Car il n’y a pas toujours de quoi se réjouir de l’attitude des Juifs de la grande bourgeoisie dans diaspora cultivée. Qu’ont fait les Juifs de Vienne et de Berlin de la grande bourgeoisie à l’égard des Juifs de l’Est qui vivaient dans la misère, quand ils ont voulu émigrer vers l’Ouest à Berlin et ailleurs ? Qu’ont fait les Alfred Döblin à leur égard ? Ils ont tout simplement exprimé leur profond mépris, le dégoût que ces Juifs-là leur inspiraient, ceux-là même, Monsieur G. Steiner qui avaient des jambes et prétendaient s’en servir.

DE PASSAGE dit: 17 mars 2013 à 21 h 40 min

L’auteur n’est pas écrivain, n’est pas théoricien, n’est pas philosophe. Il est penseur.
Bonjour, Monsieur.
Dommage que pour les visiteurs de ce blog, vous ne démêliez le terme de penseur que comparativement: ce qui est déjà beaucoup.
ayant entendu, non sans grande déception plusieurs fois Steiner , je m’en tiens là .

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