de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Ragazzi de Pasolini

Par Jean-Paul Manganaro

mangaPeut-on parler de roman au sens strict ? Avec Les Ragazzi (1955) de Pier Paolo Pasolini, il s’agit en effet d’une suite de récits – chacun précédé d’un titre qui le singularise – sans un unique véritable protagoniste. Nous sommes en présence d’une pluralité de personnages dont Riccetto paraît être le plus marquant, le plus suivi, mêlé tout de même à la petite foule qui l’entoure. On peut voir dans ce choix de présentation de l’œuvre un raccord possible avec la tradition italienne de la nouvelle instaurée par Boccace. Le choix de cette forme, d’un entre-deux que l’on pourrait considérer comme « mineur », constitue déjà un choix programmatique important, partagé, en une certaine mesure, à la même époque, avec Italo Calvino.

Ragazzi di vita met en scène et ausculte un monde adolescent entièrement masculin. L’âge de ces « ragazzi », désignés par un mot générique en italien, tant il inclut de variations – entre sept et quinze ans – en fonction du sens ou de la perception contextuels, demeure, même au terme de la lecture, indéfini. Du coup, « ragazzo » n’indique pas, sinon approximativement, à quels équilibres renvoie cette désignation. Ils n’ont pas plus de prénoms que de noms, juste des surnoms qui, eux, précisent en revanche, par la langue, une assignation, une spécificité qui résume le trait essentiel par lequel ils se reconnaissent à l’intérieur de leur « être commun » : Riccetto, frisotté, Cappellone, grand chapeau, Caciotta, fromage, Ciccione, gros lard, Lupetto, louveteau, Pisciasotto, qui se pisse dessus, Roscetto, rouquin, et ainsi de suite. Cela en fait des protagonistes bien vivants, et certainement des « individuations » plutôt que des individualités.

Nous sommes plongés dans un monde générique où le nom finit par n’avoir aucune valeur puisqu’il n’assure de rien, sauf peut-être au moment final, celui de la mort ; pas plus que l’âge, il ne désigne une appartenance à la famille ou à la société. C’est là un privilège des autres classes sociales, la petite et moyenne bourgeoisie ou l’aristocratie, car il énonce, dans ce cas, l’orgueil d’appartenir à une lignée. Une seule fois, dans l’épisode « Les Nuits chaudes », Lenzetta et Riccetto éprouvent cet orgueil et déclinent leur nom de famille et leur vrai prénom, quand ils sont présentés aux femmes de la famille d’Antonio : « Mastracca Claudio, Di Marzi Arfredo », disent-ils, parce qu’ils jugent que ce moment est important.Ragazzi-di-vita

L’affaire des Ragazzi est compliquée par l’adjonction de l’expression « di vita », qui recouvre elle aussi plusieurs significations, entre être au monde et être en vie, avec l’arc de toutes les variations tendues entre ces deux expressions. C’est au sens de vitalité que l’expression doit être entendue ici ; et, pourtant, pourquoi exclurait-on l’« être dans le monde » ? L’attention de l’auteur traverse les deux sens, ces deux lignes ne cessent de se composer, l’une croisant l’autre et vice versa. Il n’y a pas que la nécessité brutale de vivre dans un milieu sans issue ni solutions, il y a aussi, dévorante et puissante, l’envie de faire partie de ce qui leur est extérieur, tout en sachant qu’ils en sont bannis. Ils veulent, plus efficacement, « être dans la vie » : oui, mais laquelle ?

Ce qui est nié à ces garçons, par la condition décrite de leur existence « héroïque » affamée, ce sont l’espace et le temps, comme si ces deux éléments vitaux étaient phagocytés ou soustraits à ceux qui auraient pourtant quelque droit de les posséder, de les maîtriser. C’est bien de ça qu’ils ont faim. Il se crée ainsi un double espace et une double temporalité qui ont à voir, radicalement, non pas avec l’âge ou l’assignation historique à un destin négatif, mais avec la durée possible des vies de chacun et de ses capacités d’y vivre, de vivre, imbibés d’espace et de temps. Ce ne sont plus des existences, mais de pures vies, au sens le plus biologique, le plus animal. Leur espace se résume à celui qu’ils arrivent eux-mêmes à s’accaparer dans ce qui s’affirme comme leur domaine d’appropriation : une appropriation qui cependant n’en fait jamais une propriété.

C’est pourquoi ils le sillonnent continuellement, en long, en large, en travers, comme des animaux qui traqueraient leur gîte et leur nourriture, arpentant sans répit leur territoire. Quant au temps, c’est celui qui coule volé au jour, à la nuit, sans plus de différence, sans aucune scansion possible. Là aussi, les récits agissent comme s’ils souhaitaient effacer les marques qui ne leur appartiennent pas : ils ne sont pas plus inscrits dans une Histoire commune que dans un territoire vécu comme commun. Sauf le leur, bien entendu, mais qui est, on le voit bien, le lieu de leur extrême « marginalisation » (…)

Tout semble se passer à Rome, mais, bien que quelques lieux historiquement reconnaissables de la ville soient sou- vent évoqués – Villa Borghese, Piazza del Popolo –, ce ne sont que des lieux découverts, où des sans-logis trouvent un abri et un moment de répit dans leurs existences bouleversées et douloureuses. Les véritables lieux sont ceux de l’immense banlieue qui se bâtit à l’extérieur de la ville, sans plan du territoire et encore moins urbanistique, plus des zones que des banlieues d’ailleurs, encore que cette différence paraisse aujourd’hui très aléatoire. La description infiniment redite de ces amas de bâtisses et de gratte-ciel parcourt névralgi- quement le livre, comme pour arrimer une géographie et une cartographie à ces lieux sans histoire, à ces non-lieux. Les édifices déjà existants se délabrent et tuent, les nouveaux, précocement vieillis, ressemblent à des fourmilières, à des termitières, et leurs habitants à des grouillements de bêtes enfouies. C’est comme s’ils n’étaient habités par personne, à peine y est-on que l’envie de s’en échapper devient irrésistible et tout finit par « (se) passer » dans l’autre indéfini que sont les rues, les quartiers.

Ainsi, il n’y a rien d’intimiste dans Les Ragazzi : tout se déroule à la belle étoile, pour la simple raison que ces intérieurs sont affectivement et culturellement invivables. À cause de la promiscuité avec l’invivable des autres et les incompréhensions générationnelles qui sont le résultat d’une misère entretenue politiquement par les pou- voirs et les mafias. Et même les rues, les routes, les bourgs, les bourgades et les quartiers ne tracent que des lignes qu’il faut arpenter de long en large, jour et nuit, pris par l’unique travail possible : voler la vie, voler matières et nourritures, tout simplement parce que le travail est, lui aussi, un imprévu indéfini.

pasolini6Avec ce territoire, Pasolini dessine, le premier, un lieu essentiel, celui des « borgate » romaines, qui devient ainsi un topos poétique. C’est une invention puissante, parce qu’elle va déplacer toute la condition de l’inspiration néoréaliste de la campagne ou de la petite bourgeoisie qui en étaient les protagonistes essentiels vers cette situation démographique et créa- trice nouvelle. Un immense no man’s land dont les éléments majeurs sont la boue trempée par les pluies ou desséchée par le soleil, l’asphalte rongé, les amas et les monceaux d’ordures qui le parent irrémédiablement. Le premier à avoir sans doute profité de cette invention de Pasolini, de cette poétique du lieu déshumanisé, est Fellini, qui en découvre la puissance plastique surtout dans Les Nuits de Cabiria, dont Pasolini fut le coscénariste, avant d’en reprendre le motif dans les films où Rome joue en protagoniste. Un décor dont Pasolini se servira d’ailleurs lui aussi dans plusieurs de ses films, d’Accattone à Mamma Roma, à La Ricotta.

Toutefois il ne s’agit pas pour Pasolini de témoigner pour la Ville Morte bien qu’Éternelle, mais d’aller chercher la vie, la vitalité, là où elle se niche sans se cacher. Et il se soucie moins de donner la parole à ce peuple qu’un corps à travers lequel exprimer quelque chose de lui, sa simple existence, sa puissance de vie, dans un espace et un temps où tout geste, même mécanique, devient consubstantiel à l’individualité qui le porte, qui le fait sien dans un apprentissage du corps ter- riblement rapide et cruel (…)

Tout comme Rome, le Tibre n’est pas là. L’endroit où alléger le poids des peines est l’Aniene, un affluent du Tibre, une rivière dont le parcours est ici campé entre quelques pylônes en béton, des détritus, une ancienne usine d’eau de Javel, des berges où des vieux roseaux et des buissons desséchés par un soleil brutal servent de cadre à la baignade et aux plongeons. C’est parmi les ordures et dans la vase qui implacablement leur collent à la peau que les garçons se baignent. Mais cet endroit est aussi celui où cette détente se mue en quelque chose de très beau et puissant : le chant. Tous les gamins, ou presque, y font des projets autour de la ville, des plus innocents aux plus dangereux, promenades, coucheries, bordels, tripots où mettre en jeu le désespoir, acheter quelques vêtements. Mais surtout ils chantent avec de belles voix et des chansons à la mode, où il faut du « sentiment », comme disent les Napolitains ; la chanson est alors l’un des rares traits qui les relie au monde commun, les fait finalement coexister dans un monde commun. Et entraîne cette culture dans sa fuite vers un espace plus au sud, de Rome vers Naples, vraie matrice de toute suburbanité occidentale (…)

C’est par la langue que Pasolini incarne les différents personnages, par des dialogues directs qui collent à la peau de ses protagonistes, dans un dialecte romain assez pauvre et répétitif, peu de mots et peu de gestes pour aller à l’essentiel de ce qui est. Quelques années plus tôt, C. E. Gadda avait entrepris sa monumentale expérimentation plurilinguistique avec l’écriture de L’Affreux Pastis de la rue des Merles, paru dès 1946 dans la revue Letteratura, que Pasolini devait certainement connaître. Ce voyage que l’un et l’autre entreprennent dans une langue qui n’est pas « maternellement » la leur marque le point de rupture ou de crise du rendu néoréaliste (…).

Quant à la narration en soi, l’italien y est assez largement contaminé par le dialecte, mais ne joue jamais sur les variations infinies ou possibles de la langue. Les expressions y sont très répétitives, et la répétition, savamment orchestrée, s’incarne dans chacun de ces êtres et dans chacune des situations, quasiment indifférenciées. Elle fonctionne du coup comme une sorte d’apprentissage des stratégies de survie, suggérant que Pasolini désirait avant tout autre public être lu par ceux- là mêmes dont il parle.

C’est comme si l’écriture se faufilait à l’intérieur de ces vies et qu’elle les déployait avec leurs propres mots, leurs propres syntagmes, leurs images, leurs cadences, où la virgule suivie d’une conjonction ne sépare pas, mais énumère, un par un, gens, gestes, noms et situations de cette répétition martelée que sont l’espace et le temps de l’action. Et toujours, encore, une joie vitale, face aux blessures de toutes sortes :

Depuis mon enfance, depuis mes premières poésies en dialecte du Frioul, jusqu’à la dernière poésie en italien, j’ai utilisé une expression tirée de la poésie régionale : ab-gioia. Le rossignol qui chante ab-gioia, de joie, par joie… Mais gioia, dans le langage d’alors, avait une signification particulière de raptus poétique, d’exaltation, d’euphorie poétique. Ce mot est peut-être l’expression-clé de toute ma production. J’ai écrit pratiquement ab-gioia. En dehors de toutes toutes mes déterminations et explications culturelles. Le signe qui a dominé toute ma production est cette sorte de nostalgie de la vie, ce sens de l’exclusion qui n’enlève pas l’amour de la vie, mais l’accroît.

JEAN-PAUL MANGANARO

(extraits de sa préface à Les Ragazzi)

(« Jean-Paul Manganaro, Pier Paolo Pasolini et ses ragazzi » photos D.R.)

buchet

 

 

Pierre Paolo Pasolini

Les Ragazzi (Ragazzi di vita)

Traduit de l’italien (romanesco) et préfacé par Jean-Paul Manganaro

313 pages, 21 euros

Buchet Chastel

 

 

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

6 Réponses pour Ragazzi de Pasolini

lola dit: 6 avril 2016 à 14 h 58 min

lola à lola du 3 avril: bonjour, ma vieille branche; comment ça va ? dis-moi, quelle tenue as-tu piquée dans ma garde-robe ?la jupe gitane un peu râpée ou le pantalon à patt’d’eph ? Garde les, je t’en fais cadeau! Je te souhaite du succès, bye!

lola dit: 3 avril 2016 à 10 h 06 min

Grandissimo Jean_paul Mangano, merci.
Pensez-vous que l’on puisse accoler « ab-gioia » alla Benedetta Albertoni e la sculpture du Bernin ?

DHH dit: 22 mars 2016 à 11 h 28 min

sans rapport avec les questions de langage ou de traduction, mais puisqu’on parle des borgate il faut aussi mentionner l’extraordinaire document sociologique sur ce monde que constitue le film d SCOLA :affreux sales et méchants

Paul Edel dit: 15 mars 2016 à 20 h 09 min

tres belle présentation de ce texte.
a propos de l’Aniene, il suffit de suivre son cours pour retrouver des ziones encore aujourd’hui tres pasoliniennes, avec roseaux, tumuliherrbeux, décharges d’ordures.., batiments inachevés.. constructions provisoires plantées n’importe où.. sentiers de boue l’hiver ou desséchés qui serpentent dans des no mans land avec au loin, un arret de bus cvil y a des lignes de bus qui partant de la conca d’Oro ou du Monte sacro et qui passent dans de purs paysages pasoliniens… tout est là..

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