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La République Des Livres par Pierre Assouline

Sinon l’enfance…

Par Albert Bensoussan

Bensoussan-Albert_BDAprès avoir tant écrit sur et pour la jeunesse – plus de vingt titres éparpillés entre Actes Sud Junior, Belin jeunesse, Flammarion ou Gulf-Stream −, Françoise Grard, nostalgique du fameux distique de Saint-John Perse « Sinon l’enfance / qu’y avait-il qu’il n’y a plus ? », se souvient de Montaigne et de son fameux avertissement au lecteur : « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Elle décide, alors qu’elle entre pudiquement dans sa sixième décennie – âge légal pour se pencher sur soi −, de dresser dans Printemps amers !Éditions Maurice  Nadeau, 2018, 364 p., 19€) un bilan de sa vie, qui est, forcément, un règlement de comptes avec les tribulations qui sont le lot de toute existence quelque peu mouvementée aux origines chaotiques.

De trois à douze ans, qu’en est-il de ce regard sur les choses qui peu à peu, ajustant chaque pièce du puzzle dans sa case, dessine l’individu ? Et quoi d’autre que l’enfance, et le regard critique autant qu’incisif de l’adulte advenu, pour composer son Émile ? Le proposer en majesté, le donner en exemple, malgré toute l’ironie des mots, car selon l’inventeur du genre : « Qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur ! » C’est la faute à Rousseau qui le lui a bien rendu, puisque ce roman épais et décapant de Françoise Grard vient d’être couronné du prix Jean-Jacques Rousseau  2018.

Foin des regards de la pédagogue ou des leçons d’un professeur agrégé de lettres qui tire de grandes joies d’existence entre ses bambins de lycée, ses lecteurs en bas âge et son heureuse progéniture : ici l’auteure suit avec attendrissement la progression des pas de l’enfant qu’elle fut, cette Francette qui est et qui n’est plus la Françoise barbouillant ses feuillets autobiographiques. Partagée entre sa sœur aînée et sa cadette, ballottée entre sa grand-mère, sa mère et sa belle-mère, elle découvre trois sentiments qui vont enrichir sa complexe personnalité : l’amour, la folie et la méchanceté, incarnés en ces trois femmes qui déterminent son éducation. Bien sûr, la mère d’abord, une petite femme futile, coquette, absente, un tanagra soucieux seulement de son corps si mignon aux minuscules extrémités, mais d’une intense fragilité :

Pour elle, l’épuisement est une marque de distinction : la maladie, l’expression d’une inaptitude à vivre, celle d’une élite réfractaire aux satisfactions vulgaires.

Elle ne sait, donc, que faire de ses trois enfants après un divorce dont elle n’attend que la pension généreuse d’un mari diplomate. Un père forcément absent, sauf aux vacances, encore n’est-il près de sa deuxième fille, la narratrice, que dans les moments que libère son absorbante et mondaine activité. Il jouera néanmoins un grand rôle auprès de celle qui admire ce colosse sportif, épris d’équitation et de natation, qui saura, sur une plage portugaise aux vagues monstrueuses, sauver sa fille de la noyade. Et puis, surtout, ce père est capable de s’entretenir face à face, « d’homme à homme », avec celle qui se prend pour un garçon manqué, tenant tête à la deuxième épouse du père et marquant haut et fort son territoire.IMG_7472 2

Le véritable apport du père demeure la maman de celui-ci, cette admirable grand-mère auprès de qui la petite Francette découvre le sentiment et la poésie champêtre, la bonté, l’exigence et l’amour. S’émerveillant aussi d’une des armes favorites de la faiblesse enfantine, le mensonge : le jour où, prise de pitié au clapier, elle libère un lapin mâle et reproducteur, au grand dam de Marthe qui ne comprend pas comment on a pu ouvrir et refermer la cage, elle va nier devant l’évidence et faire admettre à sa grand-mère que l’évasion du précieux animal n’a rien à voir avec elle, d’où ce commentaire des plus instructifs :

À mon soulagement immédiat s’ajouta alors une découverte : la protection du mensonge contre la toute-puissance des adultes. C’est de ce jour que s’ouvrit pour moi une brillante carrière de menteuse qui s’acheva quand je disposai enfin de moi-même.

Cette Marthe qui fut institutrice et qui héberge les trois fillettes, et une fois même toute une année, dans sa maison aux frontières d’Albi, sait deviner le caractère déjà trempé de sa Francette qu’elle aime tant et à qui elle inculque, assurément, le virus pédagogique, car, délaissée pas sa mère, la fillette joue déjà avec ses deux sœurs à la maîtresse d’école ; et le fait est qu’à l’issue de ces vacances prolongées, en retrouvant l’école parisienne, le niveau d’études est plus que satisfaisant : il est même supérieur, comme supérieur est le degré de maturité de cette enfant si souvent livrée à elle-même et réfugiée dans la rêverie et les lectures. Elle saura, pour cela, tenir tête à l’odieuse seconde épouse de son père, ex pin-up des plus futiles, chez qui « la séduction est un travail à plein-temps », et qui, dépourvue d’imagination, ignore la peur, mais aussi la tendresse et le sentiment. Elle saura au contact de ces adultes éprouver sa « capacité à affronter la vie » dont il lui faudra un jour « franchir les grandes portes éblouissantes ».

Une haine tenace sépare cette Janine des trois filles du beau, du grand Michel Combal – diplomate talentueux dont les postes vont de Budapest à Lisbonne, et de Hanoï à la Chine où il sera ambassadeur. Tout est vrai dans ce parcours chronologique, où chacun apparaît sous son identité et sa fonction véritable. Francette aime autant sa grand-mère qu’elle admire son père, a pitié de sa mère et méprise sa belle-mère, incapable, cette dernière, du moindre élan d’affection, même envers son époux devenu vieux et malade.  La Bruyère n’aurait pas fait mieux dans le coup de griffe :

 Ce prénom sans grâce lui allait comme une étiquette à un produit ménager. Il était plat, indicatif, incontournable. Impitoyablement dépourvu de poésie, de suggestions musicales ou littéraires. Janine… Elle ignore l’ennui, et dans son incapacité à toute forme d’intimité morale, se satisfait de ces échanges dont l’objectif prioritaire est de faire bonne figure, de dissimuler ses failles tout en cherchant celles des autres.

La narratrice aura tout de même pitié d’elle quand cette si belle femme est atteinte par un mutilant cancer : « Malgré moi, je suis gagnée… par une forme sourde de compassion », et certes du bout du cœur. Dans la retenue des mots, et tout ce que cela suggère, nous voyons bien quelle acuité psychologique commande ce récit. Quelle finesse aussi dans la notation du moindre mouvement de l’âme !

Le mot de la fin intervient lorsque l’enfance s’évanouit. La narratrice a maintenant vingt ans et se trouve à Hanoï, où son père a été nommé ambassadeur, au sortir de la guerre du Vietnam, tandis que la Chine vole au secours des Khmers rouges et bombarde le nord du pays :

 Les canons de la baie de Ha Long m’avaient tirée de ma torpeur mélancolique pour m’insuffler enfin la volonté de m’arracher aux adhérences du passé et penser à l’avenir.

Phrase magnifique autant que conclusive. Le mot « fin » s’inscrit au front de la mémorialiste comme l’Emeth qui anime le Golem de Prague et lui donne vie. L’enfance est loin, l’âge adulte est plein de promesses, juste récompense d’un caractère qui a su se forger dans l’adversité et toutes les épreuves qui font le nerf et le souffle de ce vibrant récit. Qu’on ne saurait lire que d’une traite, le lecteur éprouvant, épousant, la même passion qu’à mise Françoise Grard à tracer les volutes d’une formation aussi turbulente que rebelle. Roman d’apprentissage des plus aboutis, récit des plus attachants, ce Printemps amersmarque d’une pierre blanche l’itinéraire du Bildungsroman.

Albert Bensoussan

(photo Passou)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

3 Réponses pour Sinon l’enfance…

Alain Roussel dit: 27 mai 2018 à 18 h 25 min

Belle note que celle d’Albert Bensoussan qui sait une fois de plus nous donner envie de lire un livre, de lire ce livre. De même que les « canons de la baie de Ha Long » font entrer la narratrice dans l’âge adulte, de même la guerre d’Algérie arrache Bensoussan au paradis de l’enfance.

Widergänger dit: 27 mai 2018 à 11 h 55 min

Montaigne et de son fameux avertissement au lecteur : « Je suis moi-même la matière de mon livre »
__________
Avertissement bien trompeur ! puisque Montaigne ne parle au final que très peu de lui-même dans les Essais. Il en parle davantage ailleurs, dans son récit de voyage.

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