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La République des livres

Au cœur de la Provence désublimée

Par Roméo Fratti

« Cartes postales : Représentation idéale des lieux destinée à impressionner le destinataire en faisant mentir l’expéditeur ». Ce propos de Pierre Daninos – écrivain et humoriste français – donne tout son sens au travail d’un autre Pierre, Mainguy, dont le roman intitulé Arles, féria tragique (18 euros, éditions Portaparole, en librairie le 19 janvier) – se présente comme une anti-carte postale de la Provence. Mais une anti-carte postale humaniste (lire ici un extrait).

Loin des parfums de lavande, du chant des cigales et des transfigurations de Paul Cézanne, Arles, féria tragique est d’abord le récit d’une Provence hyperréaliste, hivernale et sombre. Pierre Mainguy prend le temps de nous repérer dans les différents espaces de son roman, avec un soin méticuleux qui témoigne d’un attachement authentique et profond à une région peut-être trop vite associée aux vacances d’été. Qu’on en juge par ces quelques mots :

« Il s’était retrouvé, presque par hasard à Saint-Gabriel en provenance de Fontvieille. La plaine était enfouie dans le brouillard. Les vignes dont les pieds baignaient dans un demi-mètre d’eau et les rizières transformées en lagons, saturaient l’atmosphère d’une humidité grasse. […] L’air puait de cette odeur rejetée par les fumées de l’usine de cellulose plantée sur la route au sud de Tarascon. »

Pas de doutes, cette Provence-là respire le mystère et le délit. L’écriture de Mainguy crée un décor de polar, et c’est dans cette atmosphère inquiétante, balayée sans cesse par un mistral glacial que vont se croiser les destins de Sauveur Maccia, jeune camarguais sorti de prison qui essaye de vivre une seconde fois, de Jean-Louis Montey, jeune journaliste parisien obstiné qui peine à s’intégrer parmi les « gens du Sud », d’Ariane, fiancée très complice de Montey, et de Maurino, rédacteur en chef ambigu de Radio Delta Libre. Des personnages plus complexes qu’ils n’y paraissent, confrontés à une série de meurtres sanglants, autant qu’à leurs propres démons.

À l’instar du journaliste ambitieux et tourmenté qu’il a créé, Pierre Mainguy vient de Paris. Mais à la différence de son personnage, l’écrivain prend un malin plaisir à déconcerter les attentes des lecteurs, en jouant avec les ressorts romanesques. L’omniscience narrative s’avère, dans cette perspective, judicieuse et jouissive : le lecteur accepte avec détachement et légèreté de suivre un auteur-narrateur qui s’amuse à enchâsser les péripéties (apparemment !) secondaires. Pour mieux perdre le sens du récit, ou afin d’offrir toutes les clés des secrets qu’il recèle ? En particulier, pendant les trente-huit premières pages, chaque nouveau chapitre apporte un élément d’intrigue inédit, un personnage inattendu. Il s’agit d’une véritable poupée russe littéraire. On réalise assez rapidement que le moindre détail possède son importance et apporte une pierre à l’édifice de la sombre enquête qui se prépare. La gravité du sujet n’empêche cependant pas Pierre Mainguy de recourir à un humour espiègle et discret, caractérisé notamment par un décalage entre la dimension dramatique de la situation dépeinte, et l’aspect décalé d’un mot : comment ne pas se remémorer cette allusion à la « vieille deudeuche » – la mythique 2CV – alors même qu’Ariane et Jean-Louis tâchent d’élucider le meurtre d’Albert Serrano ?

Derrière ce roman, dont le style n’est pas sans rappeler celui de Gaston Leroux, prennent corps avec finesse des personnages dotés d’une vraie épaisseur. Deux d’entre eux se distinguent tout particulièrement. Sauveur Maccia et Jean-Louis Montey sont tous deux consumés par la force du Désir. Mouvement instinctif de vie (ou de survie ?) alimenté par l’énergie du désespoir chez Sauveur Maccia, qui cherche à tourner la page d’un crime qu’il a commis. Voilà un véritable Jean Valjean des temps modernes, seul, qui tente de se racheter au sein d’une société qui lui refuse toute forme de rédemption. Ambition dévorante et anxiété envahissante, couplées à la fougue hédoniste chez un Jean-Louis Montey qui tente de percer à jour la vérité au cœur d’une Provence dont il peine à maîtriser les codes culturels, un Jean-Louis Montey dont les efforts pourraient bien être vains sans la sensualité, la complicité et le discernement d’Ariane… Ne constitue-t-elle pas, d’ailleurs, le véritable protagoniste de cette histoire ? Il appartient au lecteur d’en juger.

C’est à travers ses personnages que Pierre Mainguy laisse entrevoir sa vision de l’espoir, indissociable de la vitalité. Des personnages extrêmement humains. Voilà qui nous amène à refermer Arles, féria tragique avec le sourire.

Roméo Fratti

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Littérature de langue française.

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commentaires

3 Réponses pour Au cœur de la Provence désublimée

Sant'Angelo Giovanni dit: à

…lundi 11 Janvier 2021 à 12 h 41 min.

…au cœur de tout, se bien se placer, pour ne pas voir les merdes et ses retombées,…déjà les entrejambes du crédit, évoluer et ne pas rester un souscrit des finances, se lustrer le cul,!…
…pas avec sa merde,!…
…il cause bien l’artiste, probablement plus avec son absinthe ( alcool,…)l’art de colorier avec, des cuites et son cinéma d’être sans sous,!…
…pourtant, il arrive toujours à se pourvoir des meilleurs couleurs,!…
…un fou pas si fou que cela, toujours soucieux de ses randonnées,!morale et christ,!

Marie Sasseur dit: à

« Loin des parfums de lavande, du chant des cigales et des transfigurations de Paul Cézanne », tout a fait.
Arles, c’est plutôt la Camargue. Pour Pierre Parisien , c’est toujours le sud.

http://france.jeditoo.com/Paca/camargue.htm

Marie Sasseur dit: à

Monsieur Fratti, il y a une petite irritation à situer Arles au cœur de la Provence, Procence aujourd’hui baignée de soleil, alors que la ville de Van Gogh chevauche la vaste embouchure du Rhône , qui se perd ensuite en bras.
Merci pour cette chronique, au climat vaseux.
Bonne année, c’est encore le temps des 13 desserts.

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