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Tombée du jour et nuit chez Leopardi

Tombée du jour et nuit chez Leopardi

Par Roméo Fratti

Les clair-obscur cosmiques sont très tôt présents dans les paysages léopardiens. Citons ce constat relevé par le critique Carlo Ferrucci : « Dans cinq poèmes de Leopardi il est question du soleil et celui-ci est souvent sur le point de surgir ou de chuter, dans un poème ou deux seulement le soleil est au zénith, onze fois l’heure est nocturne avec ou sans étoiles. »[1] Pourquoi privilégier une lumière faible et incertaine, cernée d’ombres ? Qu’a-t-elle à nous dire ?

Chez Giacomo Leopardi, le soleil couchant, qui amène la nuit, pose tout d’abord la question du rapport humain au temps. Le poème intitulé « Le samedi du village » s’ouvre avec l’image d’une jeune fille et d’une vieille femme qui se situent dans un chiasme d’opposition complémentaire : la jeune fille renvoie à l’image d’une jeunesse distante du soleil qui décroît, tendue vers le futur à venir des festivités villageoises ; en revanche, la veille femme regarde le déclin, elle se tourne là « où le jour meurt. » La présence simultanée de ces deux figures le samedi soir n’existe véritablement que dans un double jeu de temporalités : dans l’élan vers le futur de la jeune fille et, conjointement, dans le souvenir de la vieille femme, qui rappelle le passé au présent :

« Mademoiselle vient de la campagne,

Au coucher du soleil,

(…), et elle porte à la main

Un bouquet de roses et de violettes,

Dont, (…)

Elle s’apprête à orner,

Demain, jour de fête, sa poitrine et ses cheveux.

Une vieille s’assoit (…)

Près de l’endroit où le jour meurt.

Et elle évoque le bon vieux temps

(…) »[2]

On peut d’emblée confirmer que ce poème est bien une re-présentation, non pas de la réalité, mais d’une atemporalité : observons justement que Leopardi met dans la main de la jeune fille des roses et des violettes, des fleurs qui poussent à des saisons différentes et qui, de fait, ne peuvent se trouver ensemble dans sa main. On est donc bien face à un présent qui se construit paradoxalement par son propre oubli.

Dans une perspective de peinture poétique par les mots, cette mise à l’écart du présent se traduit par la figuration du soleil couchant ; le texte se poursuit en effet sur les formules suivantes : « (…) revient l’azur serein, et reviennent les ombres / des toits et des collines / sous la blancheur de la lune à peine née. » Le crépuscule dévoile ce jeu entre les différentes temporalités : les différents moments de l’espace cosmologique re-viennent perpétuellement ; le présent n’est qu’un éternel retour d’un futur qui appartient déjà au passé.

L’oubli du présent est lié, pour Leopardi, à la seule possibilité d’un plaisir d’exister, mais d’un plaisir illusoire malgré tout puisqu’il repose uniquement sur l’attente des joies festives du lendemain : un peu plus loin dans le poème, en effet, le paysan qui revient à la maison et le charpentier « qui veille », « se presse et s’affaire » se situent tous deux dans le temps de l’attente. Ils se hâtent afin de vivre cette suspension temporelle projetée vers le jour festif. On pourrait formuler le paradoxe selon lequel l’essence même du plaisir est présente dans son attente. Le poète consolide ce point de vue en suggérant, dans la suite du texte, qu’au moment où on vit la fête, chacun pressent comme imminent le retour des contraintes de la réalité quotidienne, dès le lendemain : « Ce jour [le samedi soir, ndlr] est, des sept jours, le plus aimé, / plein d’espérance et de joie : / demain l’ennui, la tristesse / reviendront avec les heures ; au labeur familier / chacun, dans sa pensée, fera retour. »

La dimension illusoire du plaisir permet cependant, chez Leopardi, d’entretenir un inassouvissable mais vital désir de bonheur. Or, aux yeux du poète, c’est bien l’écriture poétique qui est, en quelque sorte, en mesure de fixer les illusions.

Dans un monde rationalisé par la connaissance, la poésie permet, le temps de l’écriture, de révéler la poéticité du réel en le voilant du drap de l’illusion. Or, pour Giacomo Leopardi, l’évocation du paysage nocturne éclairé par la lune se fait métaphore de cette redécouverte des chimères que les vérités scientifiques ont rendues invisibles :

« Pareille, dans la nuit, à la lune solitaire,

Qui, (…)

Dessinant en ombres lointaines

Mille formes diverses

Et mille objets trompeurs

Sur les ondes paisibles,

À travers les branches et les haies,

Sur les basses collines et les villas,

(…),

Derrière les Apennins ou les Alpes, ou dans le sein

Immense de la mer Tyrrhénienne,

Descend, cependant que le monde perd ses couleurs,

Que les ombres disparaissent, que la noirceur

Enveloppe la vallée et les hauteurs,

Que la nuit se retrouve aveugle, (…)[3] »

Nous voici au cœur de la dimension privilégiée de la poésie léopardienne, celle de la lumière indéterminée, indistincte, qui laisse paraître un jeu du visible et de l’invisible. Dans cette perspective, les deux passages qui suivent, issus du Zibaldone – journal de notes critiques et théoriques sur l’art, que Leopardi tient entre 1817 et 1832 – sont essentiels :

« La partie de ma théorie du plaisir où je montre comment des objets vus par moitié ou masqués par certains obstacles, etc., éveillent en nous des idées ʺindéfiniesʺ, explique le plaisir que nous procurent la lumière du soleil ou de la lune, vue d’un point où ils sont eux-mêmes invisibles, où l’on ne découvre donc pas la source de la lumière ; un lieu éclairé partiellement par cette lumière ; le reflet et les différents effets matériels qu’elle produit ; son passage dans des lieux où elle ne parvient qu’à peine, et perd de son intensité comme au travers d’un champ de roseaux, dans une forêt, (…).

Si les mots ʺnuitʺ, ʺnocturneʺ, etc…, les descriptions de la nuit, sont particulièrement poétiques c’est parce que la nuit confond les objets et qu’ainsi l’esprit ne se forme d’elle et de tout ce qu’elle contient qu’une image vague, indistincte, incomplète. Il en va de même pour les mots ʺobscuritéʺ, ʺprofondʺ, etc… »[4]

L’idée d’obstacle, d’un obstacle qui refuse à l’œil la source manifeste de la lumière (« branches », « haies », « collines », « villas »), qui efface les traits, les contours des objets (« la nuit »), est à l’origine d’un non-voir grâce auquel, paradoxalement, l’image prend corps (« Dessinant (…) / Mille formes diverses / Et mille objets trompeurs / (…) ») ; et cette image vague et infinie que produit le paysage nocturne renvoie à une représentation intérieure du monde, une représentation qui est le fruit de l’imagination.

La visibilité dans la nuit est le tableau de la visibilité de l’imagination, elle s’opposerait à la lumière aveuglante du jour, celle de la science, qui implique une perception visuelle exacerbée, qui détruit la part d’invisible des objets en les définissant. En prenant possession de la totalité des phénomènes, la nuit éclairée par la lune, le clair-obscur donc, plonge le monde dans l’illusion au sens de dissimulation ; l’Être ne s’offre au regard que de manière superficielle. Image de la poésie, la nuit est puissance d’occultation qui livre et cache à la fois les secrets du monde.

Il s’agit ainsi d’une écriture qui contient en elle-même la possibilité du maintien des rêveries ; elle se fait ainsi également source de plaisir, et fait écho à une nostalgie qui pourrait bien s’apparenter à un sentiment ontologique de perte de l’origine, dû à la prépondérance des lois scientifiques.

La poésie donne lieu à la métamorphose d’un réel stabilisé par la connaissance, en présence opaque et originelle, où tout ce qui a été se fait entendre à nouveau.

ROMEO FRATTI

[1] « In cinque poesie Leopardi fa accenno al sole, ma questo è spesso al sorgere o al tramontare, una o due volte al meriggio, undici volte l’ora è notturna con o senza stelle.» Carlo Ferrucci et Rafael Argullol, Leopardi e il pensiero moderno, Milano, Feltrinelli, 1989, p.29.

[2] « Le samedi du village » (« Il sabato del villaggio ») de Giacomo Leopardi (1829), paru dans la première édition des Chants (Canti) en 1835 ; traduit de l’italien par René de Ceccatty.

[3] « Le coucher de la lune » (« Il tramonto della luna ») de Giacomo Leopardi (1836), paru dans la seconde édition des Chants en 1845 ; traduit de l’italien par René de Ceccatty.

[4] Extraits du Zibaldone de Giacomo Leopardi ; traduit de l’italien par Joël Gayraud.

(« Romeo Fratti », « GIACOMO LEOPARDI, L’infinito, 28 Maggio 1819 (Canti , XII), photos D.R.)

Cette entrée a été publiée dans LE COIN DU CRITIQUE SDF, Poésie.

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commentaire

Une Réponse pour Tombée du jour et nuit chez Leopardi

Paul Edel dit: à

Belle réflexion.

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