de Pierre Assouline

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La République Des Livres par Pierre Assouline

Traduire le silence d’Aharon Appelfeld

Par Valérie Zenatti

UnknownEn hommage à l’écrivain israélien Aharon Appelfeld qui vient de disparaitre à 85 ans, des extraits d’un entretien accordé en juin 2013 à la revue L’Autre par la romancière et scénariste Valérie Zenatti, sa fidèle traductrice depuis Histoire d’une vie (2004)

«  (…) Je préparais le concours de l’agrégation d’hébreu en 2002 et Le temps des prodiges était au programme. J’avais lu un livre d’Aharon Appelfeld au lycée mais je ne me souvenais pas du tout de quoi que ce soit, car c’était l’époque où je ne maîtrisais pas très bien l’hébreu, voire pas du tout, donc c’était très flou. Et il y avait un mot dont je me souvenais, c’était le mot Rhutène, “ruteni” en hébreu, et je ne l’avais pas trouvé dans le dictionnaire. Dans mon Larousse hébreu-français, il n’existait pas. Et j’ai cru à l’époque, que cela voulait dire robuste. Je ne savais pas que c’était un peuple en Ukraine. J’avais ce mot de robuste en tête. Et je l’ai dit à Aharon récemment, et il a souri en me disant qu’en fait cela veut effectivement dire cela. Les Ruthènes sont robustes ! Donc ce n’était pas si faux.

De la lecture d’Aharon, il ne me restait que cet adjectif un peu mystérieux, et puis quand j’ai lu Le temps des prodiges pour l’agrégation, j’ai eu l’impression d’être en présence d’un mystère. Ce texte disait autre chose que ce que j’avais sous les yeux. Il contenait un secret que j’avais du mal à percer. J’ai lu le texte à l’époque en hébreu, en français à plusieurs reprises et quelque chose continuait de me résister. Et là j’ai ressenti la nécessité très grande de traduire ses livres. C’était une nécessité aussi grande que celle d’écrire mes propres livres. Je voulais percer ce mystère. Et il me semblait que le seul moyen était de ramener le texte à ma langue, donc au français. Mais effectivement un traducteur n’est pas une machine, il n’amène pas uniquement le texte à sa langue d’arrivée mais à sa langue propre. Et c’est peut-être ce qui fait la différence entre les traductions qui ont été faites avant et les miennes.

 (…) Il me semblait, mais ce n’est pas du tout une position critique vis-à-vis de la traductrice, vraiment pas, parce qu’elle a fait un très beau travail, c’était Arlette Pierrot, sur ce texte là. Mais il me semblait que le texte français continuait à masquer quelque chose. Mais je ne crois pas que ce soit la traduction qui empêche d’accéder à ce qui me semblait mystérieux, mais le mystère, je ne pouvais le traverser qu’en traduisant moi-même. Parce que la traduction c’est la lecture la plus minutieuse qui soit d’une œuvre. Et c’est en prenant moi-même les choses en mains que je pouvais percer cela. Je crois que le mystère devant lequel je me retrouve à chaque fois, il me semble que c’est celui de la profondeur des êtres qu’Aharon met en scène. Ils sont tous incroyablement vivants, dotés d’une histoire et ce sont des choses qui ne passent pas par des mots. Pour moi, Aharon Appelfeld a une écriture extrêmement évocatrice beaucoup plus que descriptive et donc c’est tout son talent de donner chair et esprit à des personnages de papier, simplement en décrivant leurs gestes, leurs façons de parler et sans nous raconter véritablement leur histoire.Aharon Appelfeld

 (…) Je pense que ses personnages ne sont jamais là pour représenter quelque chose ou pour symboliser quelque chose ou pour dire une parole qui n’est pas la leur. Ils sont là parce qu’ils existent très fortement. C’est un peu ce mystère de vie qu’il arrive à leur insuffler qui me fascinait et qui a avoir avec une vision très spirituelle de l’existence. Je crois qu’à chaque livre, il y a quelque chose du mystère humain qui se rejoue, pourquoi un être est comme il est, enfin, il ne donne jamais d’explication mais il essaye d’atteindre ce qui relie les êtres à quelque chose d’invisible. Qu’est-ce qui les relie à l’histoire ou pas ? A la chaîne des générations ? Qu’est ce qui les coupe de cette chaîne des générations ?

(…) C’est son silence que j’essaye de traduire quand je traduis Aharon Appelfeld. Ce ne sont pas des mots, ce ne sont pas des agencements lexicaux. Enfin, techniquement oui, c’est ce qui se passe, je traduis une phrase d’une langue à une autre, mais je pense que j’en suis très pénétrée et j’essaye de faire résonner le silence de la même manière qu’Aharon. Il sculpte très bien tous les non-dits. Dans beaucoup de ses livres, on voit bien que très souvent, il énonce une phrase qu’un personnage voudrait ou pourrait dire, et qu’il ne dit pas finalement. Et donc ça avance comme ça, ce que les gens ne disent pas mais qui existent. Comme je suis très sensible aux non-dits, j’ai donc fait ses histoires miennes à travers ma sensibilité.

(…) Je ne pourrais pas traduire, ou cela ne m’intéresserait pas de traduire certains écrivains, mais même pas du tout. Et dans la traduction, je ne suis pas attirée par l’idée d’une prouesse littéraire, le désir de rendre une langue belle, complexe, de la rendre dans la mienne, cela ne m’intéresse pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience d’écriture que je peux ressentir en traduisant, et cette expérience-là, je ne la ressens qu’avec les livres d’Aharon. Je crois que je serai une très mauvaise traductrice pour d’autres textes que les siens. D’ailleurs, je ne sais pas si je suis une bonne traductrice pour ses textes. Je pense que lui et d’autres, ont accepté que ce soit ma voix qui transmette ses textes en français. C’est un choix très subjectif. Je ne chercherai jamais à défendre mes traductions d’un point de vue littéraire ou linguistique. Pour moi, elles sont justes d’un point de vue musical. Je dis souvent que je traduis à l’oreille. Quand je lis les textes d’Aharon, j’entends une musique particulière. Et j’essaye de rendre cette musique en français. Donc je traduis à l’oreille et quand ça sonne juste, ça va, et quand ça sonne faux, je fais autrement. Il y a quelque chose de très instinctif et pas du tout réfléchi dans ce processus.

(…) Il y a très peu de questions de vocabulaire, quasiment pas. Il y en avait à une époque sur les plats d’Europe de l’Est, alors toutes sortes de choses avec des myrtilles, des chaussons, des farcis, de la confiture de prunes… Il fallait me préciser un peu les choses. Mais parfois on peut parler des lieux dans lesquels se trouvent ses personnages. Je peux lui poser une question ou deux sur leur motivation ou leur histoire, éventuellement. Il me répond toujours avec beaucoup de gentillesse, puis je continue et j’avance seule. »

Valérie Zenatti

(extraits d’un entretien accordé à L’Autre, juin 2013 http://bit.ly/2AqcdEe )

(Dessin de Kichka)

Cette entrée a été publiée dans Littérature étrangères, traducteur.

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commentaires

7 Réponses pour Traduire le silence d’Aharon Appelfeld

christiane dit: 7 janvier 2018 à 20 h 45 min

Très belle méditation sur « le traduction ». Vous écrivez :  » C’est son silence que j’essaye de traduire quand je traduis Aharon Appelfeld. Ce ne sont pas des mots… ». J’ai eu l’occasion de lire, récemment, une autre traduction de vous, ce n’étaient pas des mots, mais des sculptures, celles de Marc Perez et son silence… C’était aussi très profond. Je crois avoir lu tous les livres que vous avez traduits d’Aharon Appelfeld (sauf le dernier). Une langue qui me touche car elle permet de s’approcher de ce que fut cet homme, cet enfer qu’il a traversé sans jamais désespérer de la vie..

Bloom dit: 5 janvier 2018 à 16 h 51 min

Sans flagornerie aucune, je pense que l’on peut dire qu’avec vos traductions, Appelfeld a trouvé sa voix en français. Et c’est bien là l’essentiel.
« Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience d’écriture que je peux ressentir en traduisant, et cette expérience-là.. », écrivez-vous. Je suis tout à fait d’accord; je ne peux traduire que des textes qui me parlent et dont je ressens l’impérieuse nécessité de relayer la parole au plus près…

Widergänger dit: 4 janvier 2018 à 18 h 25 min

En effet, traduire est l’attention la plus minutieuse qui soit à un texte. Ce n’est qu’en traduisant un texte qu’on peut le comprendre en profondeur et en comprendre la poétique, ici une poétique du silence.

et alii dit: 4 janvier 2018 à 17 h 08 min

sur la citation

j’aurais écrit de participer à la curée , mais j’ai copié collé une traduction vraisemblablement

et alii dit: 4 janvier 2018 à 16 h 48 min

la citation est de Le Prof. Israel W. Charny est psychologue et savant dans le domaine des génocides. Il a été un des co-fondateurs et président par le passé de l’Association International des chercheurs sur le Génocide, président de l’Association Internationale de Thérapie Familiale, et fondateur et premier président de l’Association Israélienne de Thérapie Familiale.

et alii dit: 4 janvier 2018 à 16 h 36 min

ce dont il faut avoir conscience , c’est que
« “Malheureusement, des Juifs et des Israéliens font aussi partie des chefs de file d’une telle minimisation de la Shoah. Comme l’écrivain britannique réputé, Howard Jacobson, l’a écrit à propos du parti travailliste britannique et de l’antisémitisme dans le New York Times, il n’y a pas de négateur universitaire plus adoré “qu’un Juif – n’importe quel Juif- mais plus particulièrement un Juif Israélien – désireux de participer à la curie et qui puisse compter sur une ovation debout”. De façon incroyable, même à l’Université Hébraïque de Jérusalem, on trouve un foyer de pseudo-savants à tendance anti-israélienne qui passent le plus clair de leur temps à dégrader la Shoah”.

et alii dit: 4 janvier 2018 à 16 h 22 min

merci de nus permettre d’approcher comme vous la découvrez l’écriture d’Aharon Appelfeldavec la délicatesse que son histoire et sa personne requièrent , et pourlaquelle vous serez bénie de tous ceux et celles pour qui la shoah n’est pas du folklore juif à l’usage des générations pressées de dire qu’ils savent tout ;c’est en enfant de la shoah que je vous remercie

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